Notre troisième semaine au paradis s’écoule doucement. Je me réhabitue à voir Hunter au téléphone pendant des heures mais ça ne me dérange pas tant que ça, parce qu’il n’a plus à se sauver en courant dès que Winston l’appelle, ni à fermer son ordinateur dès que je rentre dans la pièce où il travaille.
Et puis, je profite tout de même beaucoup de lui. Nos journées sont simplement rythmées différemment, mais elles restent très douces. Nous allons à la plage le matin, où Hunter répond majoritairement au téléphone, mais je peux profiter de baignades avec lui entre ses appels et bronzer pendant ceux-ci. L’après-midi, il doit travailler plus intensément, sur son ordinateur, et nous les passons donc dans le jardin de Sélène. Il s’installe toujours à la table sous le parasol tandis que je flâne dans mon jardin enchanteur, tout en profitant de petites baignades sauvages puisque je n’ai qu’à traverser notre chambre pour atterrir sur la plage. Le soir est notre temps dédié, où il coupe ses appareils pour profiter de moi, de nos diners au restaurant de Sélène puis de nos désormais habituelles promenades nocturnes au bord de l’eau.
Je reviens d’ailleurs d’une baignade dans la mer en cette fin d’après-midi, et je traverse notre chambre pour le rejoindre sur la terrasse avec deux cocktails que je viens d’aller chercher au bar de Sélène en revenant de la plage. Hunter fixe son ordinateur avec un air concentré, il n’en lève même pas le nez quand je pose nos boissons sur la table et ça me donne envie d’attirer son attention en l’embêtant. J’attrape donc sa tête en riant pour la coller contre mon haut maillot de bain trempé, et il pousse un cri presque aigu lorsque de l’eau dégouline le long de sa nuque chaude.
- Non mais ça ne va pas ?! me réprimande-t-il avec humour.
- Je te rafraichis les méninges pour que tu restes efficace ! glousse-je.
J’enroule mes bras autour de son cou pour coller ma tête à la sienne et observer ce qu’il fait tandis qu’il pose ses mains sur mes avant-bras pour les caresser. J’analyse le document sous mes yeux, mais je n’y comprends rien si ce n’est que c’est un rapport, puisque c’est écrit dans le titre.
- Ça concerne ton choix ? demande-je.
- Absolument pas, je suis encore en réflexion entre les deux entreprises. C’est un rapport financier.
- Vous avez d’autres problèmes ? Tu veux que je remette mon nez dans tes dossiers Excel ? Que je mette une deuxième fois la pâté à ton analyste financier ! glousse-je.
Il rit en embrassant mes avant-bras :
- Ça ira mon chat, profite donc de la fin de tes vacances au lieu de t’embêter avec des choses pareilles.
Je contourne la table pour m’installer en face de lui et j’attrape mon cocktail pour le siroter pensivement. Il lève les yeux une seconde, mais voyant que je suis visiblement en pleine réflexion, il abandonne son écran :
- Tu es triste de repartir ?
- Je suis surtout abasourdie de me dire que j’ai déjà écoulé un mois de mes vacances d’été…, réponds-je en ouvrant de grands yeux.
- Il t’en reste deux, ça n’est pas suffisant ? s’amuse-t-il.
- Si… ça me parait court et long en même temps…
- Des vacances trop longues ? Tu plaisantes ? s’étonne-t-il.
- Et bien… c’est surtout que… ça fait plus d’un mois que je suis en vacances de l’université, je viens de passer trois semaines en vraies vacances… Je me vois mal flâner pendant presque deux mois quand nous serons rentrés. Il était évident pour moi que je travaillerais pendant les vacances d’été, mais j’ai bien du mal à me dire qu’il va falloir que je me remue les fesses en rentrant.
Il hausse les sourcils avec un air exaspéré en remettant le nez dans son ordinateur :
- Hestia, il est hors de question que tu travailles, dit-il simplement.
- Ça tombe très bien, ce n’est pas à toi de prendre cette décision, réplique-je.
Il lève encore les yeux pour m’observer et je suis surprise de voir qu’il est véritablement agacé par la situation.
- Tu ne travailleras pas, ordonne-t-il.
- Je travaillerai, ça n’a jamais été une option Hunter. C’est très gentil de ta part de proposer que j’habite chez toi sans rien dépenser, mais je ne vais pas cracher sur l’occasion de mettre de l’argent de côté alors que je ne travaille pas mes cours.
- Mais pour quoi faire ? Pourquoi aurais-tu besoin d’argent Hestia ?
- Je ne sais pas, imagine que j’ai une urgence, un problème ou je ne sais quelle galère ! Ma future voiture qui tombe en panne, mon assurance qui triple ses tarifs, le prix de l’imprimerie qui s’envole… Il est important d’avoir une petite réserve !
- Mais je serai là, tu penses vraiment que je te laisserais dans le pétrin ? demande-t-il en clignant des yeux sous le choc.
- Non, mais tu ne seras pas forcément toujours là Hunter…, dis-je timidement.
- Je ne te quitterai pas, et je pensais que ce n’était pas ton intention non plus… Tu abandonnes déjà l’idée de notre mariage ?
Il tourne ça sur un ton qu’il veut humoristique, mais je sens bien que ma réflexion l’a inquiété pour de vrai.
- Ce n’est pas le problème… c’est un peu glauque mais…, commence-je prudemment.
- Dis-moi les choses, parce que je… tu m’inquiètes… Je ne vois pas le problème alors que nous nous projetons tous les deux et que je pourrai largement subvenir à la moindre de tes urgences…
- Je ne dis pas que nous allons nous séparer Hunter, mais… la vie est la vie, tout peut changer d’une seconde à l’autre…, tente-je avec tact.
- Je ne comprends rien Hestia, tu m’inquiètes juste. Je suis pour ma part absolument convaincu que nous resterons ensemble je… je n’envisage même pas que nous puissions nous séparer, que tu puisses me quitter… Et je serai là, peu importe ton urgence, je paierai les réparations de ta future voiture, ton assurance ou ta foutue imprimerie ! s’obstine-t-il avec tension.
C’est vraiment trop glauque, je ne peux quand même pas lui dire…
- Je nous souhaite d’être heureux toute notre vie ensemble Hunter, mais je ne peux pas juste écarter la possibilité qu’un drame arrive. Tu pourrais me quitter du jour au…
- Non ! Mais qu’est-ce que tu racontes ?! Je viens de te dire que ça m’était impensable ! Si tu as des doutes sur nous deux, alors dis-le moi franchement au lieu de tourner autour du pot, mais arrêtes tes conneries Hestia ! s’exclame-t-il avec des yeux affolés.
- Tu pourrais mourir Hunter ! explose-je finalement face à son ton vif. Je suis navrée d’avoir à te le dire, mais c’est toi qui insistes ! Je t’aime, je n’ai aucun doute sur toi et aucun sur le fait que j’aimerais me marier avec toi ! Notre vie tous les deux est un rêve de princesse, mais je ne peux pas ignorer le fait que tu pourrais mourir tragiquement demain dans un accident bête ! C’est le genre de choses auxquelles je suis obligée de penser, je suis navrée. Je m’assure un bel avenir avec mes études, mais j’ai tout de même encore quelques années devant moi à assurer avant mon diplôme, alors oui, j’aimerais bien avoir une somme d’argent de côté au cas où. Tu peux le comprendre ?
Je ne saurais même pas décrire l’état dans lequel il est.
Dès la mention de sa potentielle mort, il s’est avachi dans son dossier pour me fixer avec des yeux vides qui ne clignent même plus, le visage complétement décomposé et un encéphalogramme visiblement plat au creux de la tête.
- Comme mes parents…, murmure-t-il d’une voix atone.
Mes joues s’enflamment sous la honte et je me taperais la tête contre les murs de lui avoir sorti une chose pareille.
- Hunter, excuse-moi, je ne voulais même pas t’en parler ! C’est parce que tu m’as crié dessus, c’est sorti tout seul, je suis désolée ! couine-je en sautant sur mes pieds.
J’attrape sa tête pour la serrer dans mes bras, inquiète de le voir sans aucune réaction, toujours abasourdi par ce que je viens de lui dire.
- Hunter, je t’en prie, excuse-moi ! gémis-je.
- Je… je n’ai rien à te pardonner, tu n’as rien dit de mal.
Sa voix n’est pas hostile, elle est déconnectée, comme s’il était à des années lumières de moi et ça m’est insupportable. Je me flagelle mentalement de toutes les façons possibles d’être aussi bête, je m’excuse des dizaines de fois mais il me répond à chaque fois que ce n’est rien de sa voix blanche, jusqu’à ce que Winston l’appelle.
Il ne s’excuse même pas d’un regard comme il le fait d’habitude, il répond simplement sans même faire cas de moi et mon cœur se brise en mille morceaux lorsqu’il se lève pour aller marcher dans le jardin en me laissant sur la terrasse toute seule.
*
Il est près de huit heures du soir lorsqu’Hunter revient du fond du jardin. Il ne m’a jamais fait un coup pareil et je suis donc penaude, lovée dans le canapé avec un livre. Je l’observe revenir d’entre les arbres, il a les sourcils froncés, il fixe le sol, comme s’il était concentré sur des dizaines de choses à la fois dans son esprit et je suis à deux doigts de m’évanouir. Lorsqu’il passe la baie vitrée, il lève le nez et tressaille presque en me remarquant enfin :
- Tu m’as fait peur mon chat ! se justifie-t-il en riant un peu.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit comme ça. Ça fait des heures que je me convaincs qu’il m’en veut à mourir, ce qui n’a pourtant pas l’air d’être le cas.
- Ça va ? ose-je demander d’une petite voix.
- Oui, excuse-moi je… j’ai vraiment eu une quantité ahurissante de choses à gérer… J’ai dû appeler la moitié de ma boite… Je n’ai même pas vu que je t’avais laissé plus de trois heures je… je vais me doucher rapidement et je t’emmène manger ?
J’ouvre des yeux ronds, toujours aussi étonnée de voir qu’il ne me fait pas la tête et il le confirme une bonne fois pour toute en venant s’agenouiller devant moi pour prendre une de mes mains en caressant ma joue :
- Pardonne-moi, je te promets que je vais me rattraper ce soir, murmure-t-il.
J’hoche simplement la tête, trop perturbée pour dire quoi que ce soit et il file à la salle de bain, dont il ressort dix minutes plus tard, beau comme un dieu et l’air toujours aussi serein. Je l’accompagne donc sans moufter jusqu’au restaurant de l’hôtel, où nous occupons notre table habituelle, isolée des autres clients.
Il parcourt la carte des vins et je l’observe de mes grands yeux inquiets.
- Qu’est-ce que tu as mon petit hibou ? demande-t-il gentiment en me voyant le fixer.
- Rien…
- Dis-moi vite ce qui te tracasse, réplique-t-il en refermant la carte. Tu m’observes avec tes yeux immenses uniquement lorsque quelque chose te travaille.
- Tu ne m’en veux pas ? murmure-je finalement.
- Mais pourquoi donc ? s’étonne-t-il.
- Pour ce que je t’ai dit tout à l’heure… Je n’aurais jamais dû te dire une chose pareille, encore moins en connaissant ton histoire…
- Mais bien sûr que non … tu m’as un peu… surpris, mais je t’assure que ce n’est rien. Ton argument fait sens mon cœur, totalement sens même, il est très logique… mais c’est un peu surprenant à entendre et ça m’a chamboulé. Je te promets que ce n’est rien et que je ne t’en veux pas.
Il plante ses yeux les plus assurés dans les miens en attrapant ma main et je me rassure automatiquement, retrouvant le sourire après ces heures d’inquiétude.
- Alors tu vas me laisser chercher un travail sans m’embêter ? demande-je joyeusement.
- Ne rêve tout de même pas, réplique-t-il en me sortant son sourire le plus vilain.
Nous éclatons de rire, ramenant définitivement l’ambiance au beau fixe et le serveur interrompt le tout pour prendre nos commandes.
*
Nous sommes le jour du départ, il est neuf heures du matin et je marche seule sur la plage, pour dire au revoir à mon océan. Je marche pieds nus le long de l’eau, les yeux fermés.
Je ressens le sable qui s’enfonce sous mes pieds, j’écoute les vagues qui s’échouent inlassablement, j’inspire l’air marin de tout mon soûl, je sens le soleil brûlant qui réchauffe ma peau, et enfin, j’ouvre les yeux, pour admirer l’horizon. Je l’observe longuement, je grave dans ma tête toutes les couleurs, tous les sons, toutes les fragrances, tous les détails. Mon paradis, mon havre, ce lieu qui m’a sécurisé quand je pensais que je ne le serais plus jamais, qui m’a accueilli lorsque j’ai cru que je ne me sentirais plus jamais chez moi nulle part, qui m’a réconforté à un moment où je pensais que je ne guérirais jamais…
Je sais que je laisserai toujours un bout de mon cœur ici, à chaque fois que je partirai, mais je sais aussi que ce n’est qu’un au revoir et ça ne m’est donc pas trop pénible. Je souris un peu en observant les vagues, me remémorant mon dernier au revoir, quand je partais pour passer mes examens avec la peur de revoir Hunter et mon manque inconsolable de sa personne… Je laisse mon océan aujourd’hui alors que je rentre avec lui, que je ne m’en séparerai plus jamais, que nous reviendrons tous les deux, aussi souvent que j’en sentirai le besoin selon lui… Je ne suis décidemment pas triste.
Je repars donc, je me laisse porter en direction de chez Sélène, je savoure ma robe qui caresse mes cuisses à cause du vent et mes cheveux qui s’agitent librement. Lorsque je passe les portes fenêtres de la chambre, toutes nos affaires sont bouclées mais Hunter n’est pas là et je sors donc pour le trouver derrière l’accueil avec Sélène. Il est assis à ma place, sur la chaise derrière elle, les bras croisés, en train de rire et de discuter.
- Tu as fini ton au revoir ? me demande-t-il gentiment.
- Oui…, réponds-je d’une petite voix.
Il m’ouvre un bras sous lequel je me glisse sans me faire prier, et nous restons encore un moment avec Sélène, à simplement profiter les uns des autres avant notre séparation. Nous nous offrons finalement le luxe de manger un dernier repas ici avec elle et nous montons en voiture en début d’après-midi, tandis qu’elle nous fait de grands signes que nous lui rendons. Je passe les trois minutes suivantes à observer la mer par la fenêtre, tant que je peux encore la voir, et une fois que nous gagnons l’autoroute, je m’installe enfin dans mon siège confortablement.
Hunter me tend une main joyeusement et j’y enlace mes doigts avant qu’il ne pose ce petit amas de tendresse sur ma cuisse.
- A quelle heure serons-nous à la maison ? demande-je.
- Vers dix heures, dix heures et demie si ça ne roule pas, répond-il tranquillement.
- Tu me diras si tu veux que je prenne le volant, propose-je.
- Pour que tu touches à tous mes réglages ? Sûrement pas, crevette !
- Cachalot ! réplique-je.
Il me lance un regard « vexé » et nous rions un bon moment en nous insultant de tout un tas de noms d’oiseaux dans la même veine, puisque ça devient un véritable jeu pour nous de trouver des animaux minuscules et des énormes.