Nous sommes en effet parti pour des vacances chez Sélène après le licenciement de Baumont, qui finit son été derrière des barreaux tandis qu’Hunter est un homme libre, avec les doigts de pieds en éventail au soleil et une entreprise en ordre aux yeux de la loi.
Malheureusement toutes les bonnes choses ont une fin et après un été magique en compagnie d’Hunter du matin au soir, avec des virées chez Sélène et les Sinclair, l’heure de la rentrée a sonnée.
Je suis donc entrée en deuxième année de licence et Hunter de master, pas le moins du monde inquiet pour l’usine à rêve puisqu’il passera la moitié de son temps en stage… avec Winston, dans son entreprise. Il n’est pas tenu d’assister aux cours à l’université compte tenu de son statut, évidemment, mais j’ai encore du mal à comprendre où il trouve le temps de travailler ses cours dans son emploi du temps surchargé.
Maintenant que je suis dans le secret et que j’habite avec lui, je comprends pourquoi il n’était jamais chez lui et que les amis d’Eden le qualifiaient de « colocataire fantôme » – moi la première. Mais je suis là désormais et je suis enchantée qu’il prenne plus de temps à la maison avec moi, tandis que je m’arrange pour l’accompagner au gymnase boxer deux fois par semaine. Nous continuons les cours d’auto-défense le vendredi soir et je me fais un plaisir d’être l’assistante de notre merveilleux instructeur face à toutes ses agaçantes soupirantes.
Une autre nouveauté est le départ d’Eden de l’appartement, qui habite théoriquement toujours ici sur le papier, mais qui vit désormais constamment avec Alma, puisque sa colocataire a décidé d’abandonner ses études et de quitter leur logement pour notre plus grand bonheur à tous. Nous continuons donc le rythme que nous avons pris cet été en nous partageant Calyouk, qui est toujours aussi heureux de venir passer du temps dans son chez lui avec moi. Non seulement j’en suis ravie, mais en plus, si Eden arrive un jour à se faire repérer, il sera évident qu’il n’entrainera pas Calyouk à travers le monde. J’aurai donc le privilège de garder ce gros loup pendant des temps plus ou moins long, alors l’y préparer en nous le « partageant » est une très bonne chose selon nous.
Notre quotidien est le même rêve que depuis le mois de mai, le moment où j’ai rencontré le vrai Monsieur Grimmal et que nous n’avons plus de secrets l’un pour l’autre.
*
Nous sommes jeudi soir, je suis en train d’écrire une lettre à Sélène sur la table basse lorsqu’Hunter rentre du travail avec un sourire éblouissant.
- Mon cœur, prépare un sac ! annonce-t-il joyeusement.
- Un sac ? Pour ce weekend ?
Il vient jusqu’à moi pour m’embrasser tendrement avant de répondre :
- Non, pour demain soir. Je t’emmène avec moi pour un petit voyage d’affaire et avant que tu paniques, j’ai contacté l’université pour assurer ton absence à tes cours de vendredi.
- Quoi ?! Hunter ! Je déteste quand tu fais ça ! couine-je.
- Quoi donc ?
- L’homme riche et puissant qui appelle la fac pour que je rate des cours ! Non mais tu imagines pour quel genre de fille je passe…, me lamente-je.
- Mais non…
- Bien sûr que si… Excusée par un des richissimes donateurs de l’université… la honte, ils doivent imaginer que je suis ta poule…, soupire-je.
- Mais tu es ma poule ! répond-il avec son sourire de sale gosse.
« Furieuse », je lui lance mon stylo dans la tête, qu’il réceptionne avant de s’agenouiller à côté de moi pour m’enlacer et embrasser ma joue avec douceur, plusieurs fois, son arme ultime pour me remettre de bonne humeur. Je suis si faible.
- Je rate les cours une semaine et demie après la rentrée, bougonne-je. J’ose espérer que ce voyage est important.
- Très important, nous allons visiter des locaux dans lesquels j’aimerais étendre mon entreprise… C’est à deux heures de route vers le sud et il est évident que ta présence m’est indispensable pour que tu me donnes ton avis sur ces dits locaux.
- Oh…
Je suis déjà convaincue, parce que j’adore aider Hunter et un peu plus lorsque ça concerne son travail. Il a tant de choses à gérer au quotidien que je suis enchantée à chaque fois que je peux faire un petit quelque chose pour lui.
- Une nouvelle usine à rêves ? demande-je.
- C’est fort possible… Nous partons demain en début d’après-midi, la visite est à quatre heures, puis nous rentrons dans un somptueux hôtel…, dit-il en nous relevant.
Il me fait tourner sur moi-même et lorsqu’il cale mon dos contre son torse, il se glisse contre ma nuque :
- Un somptueux hôtel dans lequel nous attendrons l’heure du diner… avant de nous rendre dans un somptueux restaurant… puis nous retournerons dans ce somptueux hôtel pour dormir tous les deux.
- C’est un somptueux programme ! glousse-je en me tortillant dans ses bras.
- Je n’avais pas envie de faire l’aller-retour pour la visite, j’ai eu envie d’une escapade en amoureux, je suis désolé de ne pas t’avoir demandé avant d’appeler la fac.
- Il n’y a pas de mal, j’ai déjà hâte de partir, réponds-je en lui lançant un regard heureux par-dessus mon épaule.
Il m’offre un joli sourire satisfait avant de fondre sur mes lèvres.
*
Le lendemain, nous approchons de notre destination puisque nous ne sommes plus qu’à un gros quart d’heure des locaux qu’Hunter souhaite visiter. Ils se trouvent apparemment en périphérie d’une ville plus petite que la nôtre, dans un quartier calme d’entreprise.
- Nous sommes à deux heures de route plus au sud… tu sais ce que ça signifie ? pouffe-je.
- Te connaissant, j’imagine que tu fais un lien avec l’hôtel de Sélène…, soupire-t-il avec humour.
- Exactement ! Nous ne sommes qu’à quatre heures d’elle ! Ça mériterait presque d’y faire un petit tour ! ricane-je.
- Tu es incorrigible mon chat, nous y étions il y a trois semaines ! s’amuse-t-il.
- Je sais, je plaisante ! En tout cas, je n’ai toujours pas emmené Kai là-bas, je suis vraiment une mauvaise sœur.
- Mais non, et puis il travaille maintenant, il ne peut pas partir comme ça.
- Son contrat s’arrête bientôt puisque le type qu’il remplace reprendra le travail… Mais je ne suis pas sûre de vouloir emmener Kai chez Sélène pendant les vacances d’octobre… je préfère qu’il découvre la mer en été ! Je veux qu’il ait la même première image que moi…Nous pourrions l’emmener en mai pour mon anniversaire ?!
- Tout ce que tu veux mon petit cœur… J’ai hâte de voir la tête qu’il tirera moi aussi… Ceci dit, le connaissant, il fera comme si ça lui était égal.
- Oui, mais ses yeux le trahissent toujours, affirme-je en lançant un regard rieur à Hunter.
Il hoche la tête, complétement d’accord avec moi :
- Oui, il n’y a qu’à regarder la tête qu’il tirait à la dernière soirée… Il faisait le type nonchalant mais il avait les yeux qui brillaient de bonheur… surtout lorsqu’il a gagné le jeu en équipe avec Julia…, souligne-t-il.
- Tu l’as remarqué toi aussi ! Oh bon sang, je suis tellement heureuse qu’il s’intègre peu à peu à notre petite bande ! J’appréhendais sa rencontre avec Eden et Alma, mais ça s’est si bien passé ! Je crois même qu’il s’entend très bien avec cette dernière, ils n’ont fait que parler de voiture…
- Oh oui… oui il s’entend bien avec Alma… Pas que, mais il s’entend bien avec elle aussi c’est vrai ! répond-il en riant.
Je lui lance un regard interrogateur, parce que je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
- Rien mon chat, ça me fait juste rire… Je suis content de le voir aussi bien.
- Il est même de mieux en mieux, je crois que je n’ai jamais vu Kai aussi heureux et apaisé, c’est dingue… Après son arrêt de la drogue, je pensais qu’on avait atteint le seuil maximal, mais non, il continue d’évoluer de semaine en semaine ! piaille-je avec bonheur.
- C’est clair, j’ai même l’impression qu’il vient moins nous voir… comme s’il avait enfin des choses à faire, une vie à lui… Entre son boulot, nos soirées tous ensemble et le rythme qu’il tient toujours avec acharnement à la musculation… C’est très bien, répond-il pensivement.
- Tu sais qu’il n’a pas répondu à mon dernier message ? glousse-je.
- Mais non ?!
- Si ! Il l’a lu, mais Monseigneur avait mieux à faire que de me répondre il faut croire ! glousse-je.
Hunter éclate de rire et j’attrape mon téléphone pour voir si Kai m’a finalement répondu après ces deux jours d’attente. J’ai enfin l’honneur d’avoir une réponse, que je lis à Hunter, et nous rions comme des bossus en le qualifiant de prince qui daigne répondre à la gueuse que je suis.
*
Les locaux étaient très bien, modernes et spacieux, plus grands encore que la tour actuelle d’Hunter. J’ai immédiatement validé les lieux, même si j’ai bien du mal à imaginer que l’usine à rêves sera désormais scindée en deux bâtiments. J’imagine que ce n’est que le début de nombreux aller-retour d’Hunter entre les deux, et ça m’attriste un peu d’imaginer que je le verrai moins, mais je garde mes contrariétés pour moi. Je n’ai jamais voulu être un frein quelconque dans l’entreprise d’Hunter, pas de raison que ça commence aujourd’hui.
Il m’emmène ensuite effectivement dans un somptueux hôtel, où je prends le temps de me faire belle des pieds à la tête pendant qu’il passe une quantité ahurissante d’appels sur notre balcon. Je sais que nous nous rendons ce soir dans un restaurant luxueux, puisqu’Hunter m’a expressément demandé de me faire « toute jolie » et qu’il a emporté un costume pour l’occasion.
Je n’oublie pas « mes précieuses », mes boucles d’oreilles papillon que j’aime toujours autant et je suis prête à partir. Hunter prend le temps de se doucher rapidement, il saute dans son costume et nous voilà partis dans l’Aston un peu avant sept heures.
Nous roulons depuis une minute maximum lorsque la mère d’Eden appelle Hunter et je souris de toutes mes dents, comme chaque fois que je me souviens qu’il garde un lien privilégié avec elle.
- Tu ne réponds pas ? demande-je.
- Non, je la rappellerai demain…
- Elle a peut-être un souci ? Je ne l’ai jamais vu t’appeler comme ça… Elle attend en général que tu lui dises que tu es disponible par message puisque vos appels durent toujours des heures…, m’inquiète-je.
- Mais non, tout va bien.
- Tu ne peux pas le savoir si tu ne réponds pas !
- Hestia ! rit-il. Elle m’appelle sûrement pour savoir ce que j’ai pensé des locaux, ce n’est rien ! Arrête de toujours t’inquiéter qu’il arrive des malheurs !
- Oui c’est vrai…
Je chasse donc mon inquiétude dans un coin de ma tête et j’observe les rues défiler jusqu’à ce que nous passions le panneau de la ville.
- Nous sortons de la ville ? m’étonne-je.
- Oui, le restaurant est dans un village, à une quinzaine de kilomètres, répond-il.
- Un restaurant huppé dans un village ?
- Mais je n’ai jamais dit qu’il était huppé Mademoiselle, réplique-t-il en embrassant le dos de ma main qu’il tient enlacée à la sienne.
- Ah… oui c’est vrai…, réponds-je en rougissant.
Il éclate de rire en me voyant si honteuse et il enfonce le clou :
- Je vous habitue peut-être trop aux restaurants luxueux…, plaisante-t-il.
- Complétement. Il n’est pas normal du tout que j’ai déduis une chose pareille uniquement parce que tu m’as demandé de me faire jolie, c’est n’importe quoi…, souffle-je.
- Arrête mon cœur ! Je t’embêtais, ne commence pas, répond-il tendrement en embrassant encore ma main.
- Mh…, marmonne-je avec peu de conviction.
Il garde ma main sur ses lèvres et il l’embrasse avec toute sa tendresse et son amour plusieurs fois, pour chasser mes mauvaises pensées. Je finis par lui sourire et puisqu’il n’est visiblement pas décidé à arrêter ses baisers plein d’affection, je tourne la tête pour observer les villages qui défilent par ma fenêtre.
Ils sont tous plus jolis les uns que les autres, entrecoupés par des forêts épaisses, des rivières enchanteresses et des champs à perte de vue. Je m’évade automatiquement, je laisse mon esprit vagabonder dans le monde d’Hestia où tout est aussi joli que ces paysages…
Pendant une seconde je crois que j’hallucine, trop perdue entre rêve et réalité. Pourtant j’ai beau cligner des yeux, le grand portail que j’aperçois sur le bord de la route ne disparait pas et il est de plus en plus parfait à mesure que nous approchons.
Il est immense, en fer forgé blanc, coincé entre deux hauts murs de pierres, derrières lesquels se situent visiblement des arbres de ce que j’en vois.
- Oh mon dieu Hunter ! Arrête toi ! hurle-je au moment où nous passons à côté.
Réactif, Hunter s’arrête à temps et j’ai pratiquement la mâchoire qui se décroche à mesure que je détaille le portail sous mes yeux. Si j’avais dessiné celui du château imaginaire d’Hestia, alors il aurait assurément été exactement comme ça et je ne peux plus quitter des yeux le long chemin de graviers blancs qui serpente dans le domaine. Je ne vois pas où il mène, mais vu le portail, je ne peux que visualiser mon château au bout de ce chemin.
- Ça va mon cœur ? demande Hunter.
- Le portail… le… c’est… je…
Il se penche vers moi pour observer par ma fenêtre et je tourne des yeux ahuris sur lui. Comme toujours, il comprend.
- Le château imaginaire d’Hestia ? demande-t-il simplement en me souriant avec tendresse.
J’hoche la tête, incapable de faire autre chose à ce stade et il me surprend en éteignant le moteur.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? demande-je.
- Ma princesse vient de me signaler que ce portail ressemble à celui de son château, si tu imagines que je ne vais pas aller regarder ça de plus près, c’est que tu me connais mal ! rit-il.
Je pose mes mains sur mes lèvres, complétement chamboulée.
J’ai évidemment envie d’aller voir ça de plus près, mais je n’ose pas puisque ça fait de nous de drôle de gens louches si les propriétaires nous trouvent en train de scruter leur domaine. Hunter ne me laisse pas me poser cinquante questions, il ouvre simplement ma portière en me tendant une main et il me lève de mon siège avant de m’emmener avec lui. Plus je le détaille, plus je suis hypnotisée et je me mets à caresser le fer, plongée dans tous les rêves que je construis depuis l’enfance.
- Il est magnifique…, souffle-je.
- Il est surtout ouvert.
Je tourne la tête vers lui et j’hallucine lorsqu’il pousse le portail pour l’ouvrir.
- Hunter ! Non mais tu es dingue ?! Nous n’allons pas entrer chez des gens comme ça ! couine-je.
- Regarde le terrain mon chat ! C’est pratiquement en friche, je te parierais qu’il n’est pas habité… Je ne risque pas de passer mon chemin ! Et puis tu n’as pas à avoir peur… Peu importe ce qu’il pourrait se passer, tu sais bien que je gèrerai la situation, tu n’as aucune inquiétude à avoir avec moi mon cœur, aucune, jamais… Je suis là.
Il ouvre le portail d’une main en me tendant l’autre, pour m’inviter à entrer dans le domaine qui cache peut-être le château d’Hestia, le vrai, pas l’imaginaire.
Ses beaux yeux verts me rassurent avec tout leur amour et je réalise qu’en effet, tant que mon prince charmant est là, je sais que je ne risque rien.
Je pose donc ma main dans la sienne et nous passons le portail.