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Chapitre 10 : Ratatouille | 2017

978 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/01/2026 13:23

Un filet de sang coula le long de sa joue alors qu’elle se relevait à peine. Cette nouvelle onde, puissante, avait été dévastatrice. Partout autour d’elle, les résistants convulsaient, hurlant à la mort. Certains ne bougeaient même déjà plus. Elle recula, cherchant une échappatoire. Elle savait déjà quelle était la prochaine vague. Elle l’avait déjà vécu deux jours plus tôt.


Son regard affolé parcourut le champ des déchus. Pourquoi n’était-elle pas comme eux ? Quelque chose devait la protéger de l’ombre de la mort, elle en était certaine maintenant. Au loin, la tomate géante, tombée sur la planète il y a six ans maintenant, brillait d’une lueur étrange, violacée. Elle était en train de pourrir et mourir. Et elle emportait avec elle le maximum d’humains ayant survécu à l’apocalypse.


Devant elle, le ventre d’un des gardes du camp se mit à gonfler, avant d’exploser. Une petite aubergine commença à remplacer ses jambes. Il se métamorphosait. Partout autour d’elle, des carottes, des navets, des salades poussaient de tous les orifices de ses anciens compagnons, faisant disparaître leur corps et leur existence de ce monde. Elle se tendit, elle ne devait pas les toucher, et ils ne devaient pas l’approcher. Elle se figea, seule solution véritablement efficace pour ne pas être repérée par les végétaux. Elle attendrait la nuit, même si ça signifiait d’attendre douze heures debout. Elle avait déjà attendu deux jours devant les portes d’une salle de concert, dans une ancienne vie, ça ne pourrait pas être plus compliqué ?


Deux heures étaient passées. Les dix mille personnes du camp s’étaient métamorphosées en légumes. Et elle était toujours là, debout, les jambes en compote et la sueur au front. Elle avait peur. L’immense aubergine en face d’elle avait terminé sa croissance à quelques centimètres de ses pieds. Derrière elle, un concombre poussait toujours, poussant vers elle une grosse carotte. La nuit était encore loin, elle ne savait plus que faire.


Six heures. Elle avait cru entendre un cri dans le lointain, pendant un bref instant. Un malheureux avait dû tomber entre les crocs acérés du cornichon à l’entrée du camp. Les légumes s’étaient agités en silence, poussant de petits bruits jubilatoires. Un scientifique du camp avait émis l’hypothèse que chaque mort nourrissait un peu plus la horde entière. Elle l’avait vu au loin, piégé dans les épaisses fanes d’un radis l’enveloppant peu à peu. Elle ne savait pas si c’était la vérité, mais cette théorie ne lui avait jamais paru aussi réelle. Un frisson de terreur remonta le long de sa colonne vertébrale. Le temps s’écoulait avec une lenteur insoutenable.


Quelque chose frôla son pied, elle se raidit soudainement. En baissant lentement les yeux, elle aperçut la racine d’une carotte encerclant doucement ses pieds, analysant certainement ce légume étrange, immobile et effrayé. Elle savait qu’elle n’avait plus le temps. Elle devait courir. Elle ferma les yeux, visualisant le chemin devant elle. Dix mille pièges potentiels et affamés l’attendaient. Elle n’aurait qu’une chance. Elle ne pouvait pas rester ici éternellement de toute façon.


Sans prévenir, elle bondit au-dessus de la racine, qui allait se refermer sur sa cheville et traça dans le champ de légumes. Elle resta concentrée sur l’espace ouvert devant elle, évitant les trous s’ouvrant sous ses pieds, les racines cherchant à l’agripper et les imposants légumes se jetant sur elle pour stopper sa course. Une chance qu’ils n’avaient pas de pieds. Le danger le plus terrifiant vient des choses immobiles.


Elle bondit une nouvelle fois au-dessus d’un artichaut et poursuivit son chemin. Tout se passait plutôt bien pour le moment, mais le pire était à craindre. Elle se rapprochait du centre du camp, là où se trouvait la plus grande concentration de survivants, il y avait à peine six heures de ça. Les passages devinrent plus difficiles à trouver. Les obstacles étaient plus difficiles à éviter.


Et ce qu’elle craignait se produire arriva.


Alors qu’elle s’apprêtait à bondir au-dessus d’une fosse pleine de petits pois, une racine se referma autour de sa jambe et la tira en arrière. Elle poussa un cri de terreur alors qu’un poireau la retenait au-dessus de la fosse. Immobilisée, elle chercha à se débattre, en arrachant le lien la coinçant dans cette position humiliante. Elle refusait de mourir. Le contact se resserra, et de minuscules épines s’enfoncèrent dans sa peau. Elle poussa un cri perçant et se libéra d’un coup de pied.


Elle s’écrasa près de la fosse, et reprit sa course folle, en boitant. La douleur était insoutenable. Étrangement, les plantes ne semblaient plus s’intéresser à elle. Comme si elle avait disparu. Prise d’un mauvais pressentiment, elle jeta un coup d’œil à sa jambe. Elle rougissait à vue d’œil comme… Comme une tomate.


Voilà pourquoi on l’avait maintenu en vie. Des pensées nouvelles naissaient en elle, de manière désordonnée. Elle était la nouvelle tomate dominante. Elle devait conduire son armée à la gloire. Cette planète était à eux. Elle put voir chaque humain encore vivant sur la planète, sous forme de flashs. Ils étaient encore là. Nombreux. Elle devait les détruire.


Son corps humain si faible, immobile, grossissait à vue d’œil, adoptant une nouvelle forme, une nouvelle peau. Les légumes semblaient s’incliner à son passage. Une nouvelle ère débutait. Une nouvelle tomate-météorite était née.

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