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Chapitre 32 : Le Croqué | 2025

1093 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/04/2026 11:35

Oliodor tenait le rebord du sac en toile de jute qui lui servait de couverture contre lui. Il en était certain : il avait entendu un bruit dans le petit grenier qui lui servait de chambre. Ce n’était pas le bruit habituel des souris ou des vaches dans l’étable en dessous de lui. C’était un bruit inconnu, le genre de ceux qu’on ne veut pas entendre au milieu de son sommeil.


L’enfant s’assit dans sa paillasse, l’air hagard. Il resta un long moment silencieux, à l’écoute. Sa bougie s’était consumée depuis longtemps, il ne pourrait pas compter sur elle pour se rassurer. Rien. Peut-être que la fatigue lui jouait des tours ? Ça arrivait souvent lorsqu’il enchaînait les jours de travail à la ferme. Ces jours-ci, il n’avait pas vraiment le choix : il avait besoin d’argent pour nourrir sa petite sœur, cachée dans les égouts de la grande ville à quelques centaines de mètres de là. Les maîtres ici payaient correctement, et se fichaient bien qu’il n’était âgé que de huit ans.


Le bruit retentit une nouvelle fois. Une sorte de grattement, insistant. Il venait d’au-dessus de lui. Oliodor se tendit, nerveux. La grange était pourtant haute, qui pouvait bien se promener sur le toit de chaume à une heure pareille ? Le grattement se fit plus insistant, juste là où il se trouvait. Effrayé, l’enfant envisagea un moment de fuir vers le corps de ferme pour appeler à l’aide. Pourtant, il ne le fit pas. Il craignait bien trop d’être escorté vers la sortie pour avoir réveillé ses maîtres en plein cœur de la nuit. Tant pis, il devrait être brave.


Doucement, il écarta quelques brins de paille pour tenter de voir ce qui grattait comme ça. Dans un petit espacement, il aperçut une ombre titanesque, debout près de la cheminée. Elle n’avait rien d’humain. Elle ne ressemblait à aucun des animaux de la ferme dont il s’occupait quotidiennement.


Alors qu’il se décidait à s’enfuir, la créature dut l’entendre, car elle se pencha soudainement. Oliodor posa ses deux mains sur sa bouche pour s’empêcher de hurler. Dans le trou qu’il avait fait dans la toiture, une excroissance gluante se glissa par l’ouverture. Il mit du temps à comprendre qu’il s’agissait d’un œil, braqué sur lui. Cette fois, l’enfant hurla.


La bête, excitée par la proie qui se précipitait déjà vers l’échelle pour descendre par l’étable et s’enfuir, utilisa son poids pour traverser le plafond. Oliodor ne s’attarda pas pour la voir. Il sauta à l’étage inférieur. Sa cheville se tordit à l’atterrissage, le forçant à traîner sa jambe derrière lui. Il se glissa dans le premier enclos qu’il trouva, espérant que l’ombre imposante de la vache qui s’y trouvait suffirait à dissuader ce qui le poursuivait de le manger tout cru.


Le paisible animal le regarda faire sans broncher un moment, mais la chute, au milieu de la grange, de l’énorme bête, n’eut pas le même effet. Le coq cria, les oies suivirent dans une cacophonie assourdissante. La vache s’agita et marcha sans le vouloir sur sa cheville blessée, lui arrachant un gémissement de douleur.


La créature l’entendit et fit volte-face. Marguerite, en voyant le monstre arriver, se rappela qu’elle était elle aussi un animal de proie. Elle beugla, terrifiée, avant de foncer dans la clôture pour s’enfuir sous la panique. Elle le piétina plusieurs fois avant de parvenir à l’ouvrir, et s’enfuit vers les écuries à l’arrière de la grange.


Oliodor se retrouva seul face au monstre, les fesses dans la bouse de vache fraîche. La créature était large comme un bœuf et haute comme une girafe. Elle était trapue, au poil sombre, dans lequel se cachaient deux yeux d’un blanc immaculé. Au-dessus de sa base : de grands pics, chacun d’entre eux portait une tête d’enfant dont les yeux, arrachés, sortaient par leurs orbites, à la manière d’un escargot.


Le haut de la créature s’étira doucement, laissait entrevoir une bouche gigantesque aux nombreuses rangées de dents. Oliodor poussa un cri alors qu’il fondait sur lui.


Sa dernière pensée fut pour sa sœur, qui l’attendrait longtemps.


**********


Marjolaine poussa un cri strident, sortant Joseph de son lit avec précipitation. Toujours en chemise de nuit, le vieil homme dévala les marches pour courir vers la grange. Sa femme était pliée en deux à l’entrée et vidait les restes de son petit-déjeuner sur le sol.


— Quoi qu’t’as, ma Marjo ?


Elle pointa la grange dans un gargouillis étrange. Le fermier entra, perdu.


— Vin de dious ! Qu’est-ce qu’c’est que c’bazar ?


La grange semblait avoir été retournée. La vieille vache broutait le foin au milieu de l’allée, loin de son enclos. Les cheveux étaient agités. Plusieurs tapèrent du pied à son approche. Quelque chose semblait les avoir effrayés. Le fermier fronça les sourcils. C’était encore un sale coup de ce mioche, ça ! Il savait qu’il n’aurait jamais dû l’embaucher. Les gosses, ça causait que des problèmes !


Alors qu’il s’apprêtait à monter dans la grange pour lui dire le fond de sa pensée, il repéra une tache noire dans le foin de la vache. Ses yeux ne voyaient plus très bien, abîmés par les années, aussi dut-il s’approcher pour mieux voir.


Là, sur le sol, gisait un cadavre désarticulé, trop petit pour appartenir à un adulte. Le corps n’avait plus de tête, coupée sauvagement à en juger par les horribles traces du moignon. Ce qui l’intrigua, cependant, fut l’absence de ses doigts de mains et de pieds, mystérieusement arrachés.


Il poussa un soupir.


— Va falloir app’ler l’garde, biche. C’est l’Croq’Mitaine qui l’a eu, Oliador. Il l’a croqué comme une baguette. J’t’avais bien dit qu’fallait pas engager d’gosses ! Va chercher m’carette, j’vais nettoyer c’bordel.


Dans un soupir, il recouvrit le corps avec un peu de foin. Ça allait encore faire des histoires tout ça. Fais chier !

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