Le Sang des Valgard
Sur une corniche rocheuse dégagée de neige, un homme et une femme s’arc-boutaient contre la fureur de l’orage. Autour d’eux, tel un démon déchaîné, le vent hurlait dans la nuit. Les éclairs déchiraient les cieux torturés, fracassant les rocs en menus éclats et fouettant le sol frémissant de lanières de feu. Dans la lumière intermittente, le jeune homme, de forte carrure et portant une couronne d’or sertie de joyaux, semblait prendre une stature gigantesque. Jambes écartées, sa silhouette massive était enveloppée d’une cape de fourrure qui luttait contre la morsure du vent. À ses côtés, la jeune femme, protégée de manière identique, paraissait avoir entre vingt et trente ans.
D’un geste ample, l’homme rejeta en arrière sa cape, qui se déploya comme un étendard sur le ciel nocturne. Il s’agenouilla devant une tombe, puis tira du fourreau son énorme épée à deux mains – une arme de géant, une lame de dieu. Psalmodiant une prière runique ancienne, aux mots étranges au rythme hypnotique, il en planta la pointe dans le sol.
— Connais-tu l’histoire des Valgard, Claire ? demanda-t-il d’une voix grave.
Claire observa son roi, son seigneur et maître. Il n’était pas plus âgé qu’elle, pourtant une gravité l’habitait, qui impressionnait jusqu’aux plus braves. Elle, commandant en second de l’ordre des Loups Albâtres, qui ne craignait ni homme, ni bête, ni orc, en était elle-même intimidée. Elle marqua un silence poli.
— Bien sûr, Majesté. Tout le monde connaît l’histoire de votre famille, qui règne depuis cinq siècles. On l’apprend par cœur en intégrant l’ordre.
— Mais l’histoire ne raconte pas tout, murmura le roi. Elle ne dit pas comment Baran le Picte Noir transforma un comté en duché, puis en un royaume qui engloutit le royaume perdu de Kels… donnant naissance à Tudor.
— Baran le Noir fut le fondateur de l’ordre des Loups d’Albâtre, récita Claire, la voix empreinte d’une émotion contenue. Après avoir prouvé sa bravoure au comte Ael Ragnar, il en devint le Grand Maître. Il se distingua durant les guerres d’hiver, remportant toutes les batailles contre les tribus orcs et uruks. Il devint une légende en repoussant l’invasion de l’Empire de Koros, à tel point que l’impératrice Ghislaine elle-même lui offrit un poignard en fer froid… le « Silence ».
— Et il épousa dame Etain Ragnar, qui devint reine de Tudor, compléta le roi d’un ton bas. Elle lui donna quatre enfants.
— Les princes Darion, Keynan, Valcan… et la princesse Maeve. Surnommée la Baleine Blanche, ou la Reine des Mers Glacées. C’est elle qui créa la grande flotte de Tudor.
— Maeve, oui, murmura le jeune souverain, un écho lointain dans la voix. Celle qui épousa un simple soldat sous ses ordres et fonda avec lui la maison Blaine. Leur symbole : un navire aux nageoires de baleine. Ils commandent notre flotte depuis… depuis l’époque de Baran.
Le roi Valcan III se redressa lentement, rengainant son épée avec un grincement sourd. Son regard se posa sur Claire. Celle-ci, une fois encore, fut frappée par ce paradoxe : la jeunesse de son souverain, et la profondeur ancienne qui habitait ses yeux graves.
— Savais-tu que Baran avait une épouse avant Etain ? Et que cette dernière était une Orc de la tribu des Nez Percés ?
Claire fronça les sourcils, son esprit de soldat parcourant fiévreusement les archives mémorisées de l'ordre. Avait-elle pu omettre un tel détail ? Son silence éloquent était réponse suffisante.
— Ce détail n’est pas raconté dans les livres, dit Valcan d’un ton qui se voulait apaisant, comme pour atténuer le choc de la révélation. C’est… bien plus qu’un secret. C’est la racine cachée de l’arbre. Baran était lié par le sang et le serment à une matriarche orc du nom de Tagna Corbeau d’Âme. Et c’est par un sourire, que le royaume de Tudor a vu le jour. Un simple sourire, une jalousie dévorante, et un départ.
Claire demeura sans voix, le grondement de l'orage lui semblant soudain lointain, étouffé par le poids des mots du roi.
— Un… sourire, Majesté ? répéta-t-elle, incapable de saisir la connexion entre ce geste intime et la fondation d’un royaume.
— Tagna avait déjà vécu trois siècles, commença Valcan, sa voix prenant la cadence lente d’un conteur déroulant une tragédie. Avant Baran, elle avait eu deux maris, tombés dans des raids, et une amante du nom de Thulsa Flamme-Chevelure. Thulsa fut son premier feu, bien avant tous. Des années plus tard, alors que Thulsa revenait parmi les Nez Percés pour sceller une alliance, Tagna l’accueillit. Et elle lui sourit. D’un sourire que Baran lui n’avait jamais vu. Un sourire où se mêlaient la tendresse d’un souvenir intact et la mélancolie des cendres refroidies.
Il marqua une pause, laissant le vent hurler la douleur que ses mots décrivaient.
— Baran en fut pulvérisé. Car Tagna, bien qu’elle l’aimât d’un amort solide et fidèle, d’un amour d’orc forgé dans le respect et la force partagée, ne lui souriait jamais de cette manière. Il la confronta, ce géant déjà légendaire, vulnérable comme un enfant devant l’évidence de ne pas être l’unique.
— Qu’a-t-elle dit ? chuchota Claire, captivée malgré elle par cette intimité révélée.
Valcan détourna les yeux, fixant les nuages en furie comme s’il y cherchait le fantôme de l’orgueil blessé.
— Elle lui dit que son passé et la lumière de ses sourires n’appartenaient qu’à elle. Qu’il devait se contenter de l’affection qu’elle lui offrait, ici et maintenant, sans exiger ce qui était déjà donné à d’autres cieux. Et Baran le Picte comprit alors qu’il n’aurait jamais, dans le cœur de cette femme, la place de premier choix. Qu’il était un chapitre, non le livre entier. Alors il partit. Il tourna le dos au clan, à sa femme, à cette part de lui-même. Et la suite… ajouta le roi avec un geste vague englobant la nuit, le royaume invisible dans l’obscurité, et la couronne sur son propre front, eh bien, la suite n’est plus qu’une tentative de combler ce vide avec de la gloire.
Une rafale plus violente que les autres s’engouffra entre les rochers, faisant claquer leurs capes comme des voiles de galère. Le silence de Claire n’était plus de la politesse, mais un abîme de stupeur. L’histoire sacrée des Valgard, le socle sur lequel reposait l’ordre, le royaume, sa propre foi de guerrière, venait de se fissurer.
— Une… orc ? balbutia-t-elle, l’esprit luttant contre l’image. Baran le Fondateur… marié à une matriarche orc ? Mais… les guerres d’hiver ? Les Loups d’Albâtre ont été créés pour les combattre !
— Ils ont été créés pour défendre un rêve, corrigea Valcan, sans quitter des yeux le tumulte du ciel. Un rêve né d’une blessure. Tu crois qu’un homme quitte sa femme, son clan, sa vie, et bâtit un royaume par pure ambition ? Non. Il le fait par dépit. Par orgueil meurtri. Parce qu’un seul sourire, donné à un autre, lui a révélé qu’il n’était, et ne serait jamais, le premier dans le cœur de celle qu’il aimait.
Il se tourna enfin vers elle, et dans la lueur d’un éclair, Claire vit une lassitude profonde, une compréhension douloureuse qui expliquait peut-être sa gravité précoce.
— Tagna Corbeau d’Âme gouvernait sa tribu d’une main de fer. Elle aimait Baran, oui. D’un amour orc : pratique, loyal, fondé sur la force et le respect. Mais l’amour-passion, la folie douce… cela, elle l’avait laissé dans le sillage de Thulsa Flamme-Chevelure. Elle croyait offrir à Baran tout ce qui comptait. Elle ne comprit jamais que lui, un humain, avait soif de cette flamme intime, de ce sourire qui désarme. Quand il partit, elle ne le poursuivit pas. Sa fierté était aussi grande que la sienne. Elle le laissa aller bâtir son destin de dépit.
— Et… les guerres ? insista Claire, cherchant désespérément un ancrage dans la chronologie qu’elle connaissait. Quand Baran a repoussé les tribus…
— Il n’a jamais combattu la tribu des Nez Percés, l’interrompit Valcan, d’une voix redevenue ferme, celle du roi qui connaît les archives secrètes. Jamais. Ses campagnes ont toujours évité leurs terres. Une trêve tacite, un silence de cinq siècles. Le premier traité de notre royaume ne fut pas signé avec l’Empire de Koros, Claire. Il fut scellé par un départ, entre un homme et une femme trop fière pour se parler. Notre histoire commence non par un acte de bravoure, mais par un malentendu d’amour.
Il soupira, laissant le vent porter son aveu.
— Nous, les Valgard, nous ne régnons pas parce que nous sommes des héros issus des dieux. Nous régnons parce que notre ancêtre avait le cœur brisé et trop d’orgueil pour le dire. Tout ce que nous sommes… la couronne, l’épée, ce royaume de pierre et de glace… tout cela est bâti sur le souvenir d’un sourire qui n’était pas pour lui.
Claire resta immobile, le froid lui pénétrant enfin les os, plus profondément que le vent n’aurait jamais pu le faire. Elle regarda la tombe devant laquelle le roi s’était agenouillé. Une simple dalle brute, sans inscription. Elle comprit soudain qu’elle ne marquait pas la sépulture d’un ancêtre, mais celle d’un sentiment. La tombe du premier amour de Baran, pour lui-même : cet espoir d’être unique, qu’il avait enterré ici, sur cette corniche, avant de descendre bâtir sa légende.
Le fondement du monde venait de changer. Et sous le ciel déchiré, elle se tenait aux côtés d’un roi qui portait le poids de cette vérité fragile, bien plus lourd que sa couronne d’or.
Le silence de Claire, chargé de la révélation qui venait d’ébranler ses certitudes, se prolongea un instant. Puis elle se tourna vers son roi, non plus avec la réserve du sujet, mais avec une douceur presque maternelle, une lucidité que seule la simplicité d’une vérité d’évidence pouvait porter.
« Un malentendu, Majesté ? Peut-être. Une blessure, assurément. »
Elle fit un pas vers lui, sa cape claquant comme une bannière déchirée.
« Mais vous dites que tout Tudor est bâti sur un cœur brisé. Je crois que c’est voir le château par sa seule cave humide, et oublier les étages inondés de lumière. »
Valcan la regarda, un léger étonnement dans ses yeux graves. Peu osaient contredire ainsi le récit du souverain, surtout sur un tel sujet.
« Baran est parti blessé, c’est vrai, reprit Claire, sa voix ferme traversant le vacarme de l’orage. Il a bâti son premier rempart contre cette douleur. Mais ce n’est pas le rempart qui a fait le royaume. C’est ce qui s’est passé après. »
Elle plongea son regard dans le sien, cherchant à y déposer une conviction aussi solide que la pierre de la corniche.
« Il a rencontré Etain Ragnar. Et il l’a aimée. Non pas comme un pis-aller, non pas comme une revanche, mais d’un amour qui a traversé les décennies. Un amour qui a donné quatre enfants, qui a tenu la main d’un royaume à ses débuts fragiles, qui a résisté aux guerres, aux deuils, aux trahisons. On ne bâtit pas cela sur du dépit, Sire. On le bâtit sur de la joie partagée. »
Elle se rapprocha encore, sa voix devenant plus intime, presque chuchotée contre la tempête.
« Les chroniques que nous étudions, elles ne parlent pas seulement de batailles. Elles parlent de lui apportant des fleurs des champs du Sud qu’elle aimait. Elles disent qu’il riait aux éclats aux facéties de la princesse Maeve. Elles racontent qu’à la mort d’Etain, Baran le Picte Noir, le fondateur invincible, s’est retiré du monde pendant une année entière, et que personne ne l’entendit plus prononcer un mot jusqu’à son dernier jour. Ce n’est pas le chagrin d’un homme qui pleure un amour perdu avant l’heure. C’est le deuil immense d’un homme qui a tout partagé, et qui a tout perdu. »
Elle marqua une pause, laissant ses mots résonner.
« Il a quitté Tagna par orgueil et par douleur, oui. Mais il a choisi Etain, jour après jour, pendant un demi-siècle. Et il a vécu heureux avec elle. Le véritable héritage des Valgard, Majesté, ce n’est pas une blessure ancienne. C’est la preuve qu’une deuxième chance, donnée et reçue, peut-être plus forte, plus lumineuse et plus féconde que le premier amour. Vous ne descendez pas d’un homme au cœur vide. Vous descendez d’un homme qui a su le remplir à nouveau, et dont le bonheur a façonné notre histoire bien plus sûrement que sa peine. »
Valcan resta immobile, les yeux fixés sur Claire. L’orage semblait soudain moins violent, comme contenu par la force tranquille de ses paroles. Il ne dit rien, mais dans son regard, la gravité éternelle parut se fissurer, laissant entrevoir une lueur autre chose – de l’étonnement, peut-être du soulagement, comme si on venait de lui retirer un poids qu’il portait depuis toujours. Il tourna lentement la tête vers la tombe sans nom, et cette fois, son expression n’était plus seulement de la piété mélancolique. C’était comme s’il voyait, pour la première fois, que ce n’était pas la seule sépulture qui comptait.
Le silence qui suivit les paroles de Claire ne fut plus chargé de stupeur, mais d’une compréhension nouvelle, lourde et apaisante à la fois. Le roi Valcan III resta un long moment les yeux perdus vers l’est, là où, au-delà des montagnes et des plaines balayées par la tempête, dormait Hiverval, la capitale de pierre et de glace.
Puis, d’un mouvement à la fois lent et décisif, il se détourna de la dalle anonyme. Son visage, naguère empreint de la gravité des secrets anciens, avait changé. La tension mélancolique s’était dissipée, remplacée par une fermeté concrète, immédiate. La leçon était tirée, le recueillement était achevé.
Il se redressa de toute sa hauteur, et sa voix, quand elle retentit, n’était plus celle du conteur tourmenté, mais celle du souverain, claire et impérieuse, tranchant le vent comme une lame.
« Commandant Claire. »
Elle se figea au garde-à-vous, instinct de soldat prenant le pas sur l’intimité du moment. Son corps répondit avant que son esprit n’ait fini de digérer la transition.
« Majesté.
— Mon recueillement ici est terminé, déclara-t-il, les yeux maintenant fixés sur l’horizon invisible. Les ombres du passé ont rendu leur verdict. Il est temps de regarder vers l’avant que nos ancêtres nous ont bâti, et non plus uniquement vers la blessure qui l’a initié. »
Il fit un pas en avant, semblant déjà mesurer la distance qui les séparait de la capitale.
« Vous allez précéder notre retour. Quittez cette corniche à l’aube, prenez les chevaux les plus rapides et les chemins les plus sûrs. Vous rejoindrez Hiverval avant que la lune n’ait fait deux fois le tour du ciel. Vous informerez le Conseil de l’Œil que leur roi revient de sa méditation hivernale. Et vous ordonnerez à l’ordre des Loups d’Albâtre de se préparer. »
Il tourna enfin son regard vers elle, et dans la pénombre, elle vit y briller une étincelle qui n’y était pas auparavant : non plus la lueur froide du devoir seul, mais celle, plus vive, d’un projet.
« Préparez tout. Les écuries, les casernes, la grande salle du Trône de Givre. Le roi de Tudor entame sa marche vers la capitale. Et il ne revient pas les mains vides du passé. Il revient avec sa clarté. »
Il esquissa un sourire, ténu mais réel, à l’adresse de Claire.
« Vous m’avez rappelé, Commandant, que l’héritage le plus précieux n’est pas la première faille, mais l’édifice entier qui s’est construit par-dessus. C’est cet édifice que je vais maintenant gouverner. À partir d’aujourd’hui. »
D’un geste large, il agrafa sa cape de fourrure contre son torse, enserrant la chaleur pour l’épreuve du voyage de retour.
« Allez. Que les loups se réveillent. Leur seigneur prend le chemin du retour. »
Claire inclina profondément la tête, un sentiment étrange d’accomplissement et d’urgence mêlés dans sa poitrine.
« À vos ordres, Majesté. Hiverval vous attend. »
Sans un mot de plus, elle pivota et s’engouffra dans la nuit pour préparer sa descente, laissant le roi seul un instant encore sur la corniche. Valcan jeta un dernier regard à la tombe de pierre, non plus avec le poids d’un héritier écrasé, mais avec le respect serein de quelqu’un qui salue une origine, avant de se tourner résolument vers le sentier qui descendait de la montagne. La tempête, à présent, semblait moins un adversaire qu’une escorte tumultueuse. La marche vers Hiverval, et vers son destin de roi, commençait.
***
L’entrevue se déroulait dans un lieu discret, à quelques miles seulement d’Hiverval, au cœur d’une modeste vallée de la région de Bénarius. Une rencontre que le marquis Katal, Légat de l’Empire de Koros, avait préparée avec une minutie extrême. Il ne pouvait se permettre le moindre impair.
La sérénité bucolique des lieux avait été judicieusement choisie. Le chant mélodieux des oiseaux-lyres, une brise légère caressant les hautes herbes, la pleine lune répandant une lumière douce et argentée, et l’encens brûlant dans des coupoles de quartz diffusant un parfum subtil de santal et de glace fondue… Chaque élément concourait à créer une atmosphère de paix et de détente, sinon de confiance absolue.
Deux tentes spacieuses et parfaitement anonymes se faisaient face sur les versants opposés de la vallée, placées à des points stratégiques et dépourvues de tout ornement ou étendard : la nature officieuse de cette rencontre ne devait souffrir d’aucune ambiguïté.
Au centre de ce tableau soigneusement composé se dressait un péristyle de pierre blanche, tel un navire spectral échoué sur une mer d’herbe vivace d’un vert tendre. Trois colonnes encore debout, enlacées d’un lierre odorant, pointaient vers le ciel nocturne. À leur pied, une longue table avait été dressée, recouverte d’une nappe de soie d’une blancheur immaculée. L’argenterie étincelait sous la lune, jouxtant un service en porcelaine fine de Koros aux motifs délicats et plusieurs jeux de verres en cristal taillé. Le marquis avait personnellement sélectionné les deux lourds fauteuils de brocart aux tons or et cramoisi, garantissant un confort digne des personnages qu’ils accueilleraient. Il passa mentalement en revue chaque détail une dernière fois. Rien n’avait été oublié. Aujourd’hui, la perfection était la seule norme acceptable.
Alors qu’un silence prégnant s’était installé, un serviteur aux mouvements feutrés s’approcha et murmura l’annonce tant attendue : l’invité approchait, accompagné de son escorte. Le marquis Katal ajusta d’un geste sec le pli parfait de sa manche, redressa imperceptiblement la tête. Le moment était venu. Le tournant de sa carrière, et peut-être bien plus encore, se jouerait ici, dans cette clairière baignée de lune.
Sous la lumière de la pleine lune, l'escorte fit son apparition en haut du versant. Ces cavaliers, encapés d'acier bruni, ne portaient aucune bannière, mais la rigidité de leur formation et le silence de leur avancée parlaient plus haut qu'un étendard. Ils s'arrêtèrent net, formant une ligne sombre et immobile contre le ciel étoilé. Leur chef, le duc Armand de la maison Gunnulf de Tudor, descendit de sa monture.
Il ne se précipita pas. D'un geste bref et précis, il déploya ses hommes en un périmètre défensif discret, maîtrisant l'espace avec l'efficacité d'un maître d'échecs. Puis, sans un regard pour le péristyle où l'attendait le Légat, il se dirigea d'un pas décidé vers la tente impériale. Il en écarta le lourd rideau et disparut à l'intérieur.
Le temps s'étira, mesuré uniquement par le chant léger des oiseaux-lyres. Le marquis Katal, demeuré près de la table, ne laissa paraître aucune impatience, mais son regard ne quittait pas l'entrée de la tente. L'acte était aussi clair qu'une déclaration : vérifier le terrain, s'assurer qu'aucun piège ne s'y cachait. C'était la prudence d'un soldat, bien plus que la courtoisie d'un diplomate.
Le duc ressortit enfin. Silencieux. Il ne jeta pas un regard en arrière. Au lieu de cela, il se campa un instant face à la vallée, respirant l'air nocturne comme pour en sonder l'humeur, ses yeux pâles balayant les ombres des rochers, la ligne des arbres, la placidité trompeuse du décor. Sa satisfaction, s'il l'éprouvait, fut un fait intérieur ; aucun signe n'en perça sa neutralité de pierre.
Alors seulement, il entama la descente vers le centre de la vallée. Sa démarche était celle d'un homme habitué à franchir des montagnes, puissante, mesurée, empreinte d'une fierté qui n'avait nul besoin de se hâter.
Le Légat de Koros en profita pour l'étudier, cet homme dont le nom était une légende et la personne un mystère. Le duc Gunnulf était grand, baraqué, avec une carrure qui parlait de force et d'endurance autant que de lignage. Son visage ovale, aux traits nets et comme ciselés, semblait défier le passage des ans, d'une pâleur de marbre sous la lune. Cette peau claire était encadrée par une chevelure d'une blancheur immaculée, d'une finesse presque irréelle, semblable à de la soie d'araignée prise dans le givre.
Mais c'étaient ses yeux qui capturaient l'attention. D'un gris de tempête, ils étincelaient d'une clairvoyance acérée, striés d'éclats dorés qui brillaient d'une lumière propre. Ils surmontaient un nez droit, aristocratique. À son oreille droite, un simple anneau d'or luisait, détail singulier sur cet homme qui semblait fait d'austérité. Et il y avait la barbe. Courte, taillée avec une précision chirurgicale, d'un noir de jais profond qui contrastait violemment avec ses cheveux de neige, ajoutant à sa personne une dimension à la fois martiale et énigmatique. C'était la touche finale d'un portrait déjà saisissant, celle qui disait que l'homme, derrière le duc, refusait toute catégorie facile.
Le duc avançait, et chaque détail de sa personne semblait un chapitre de sa légende. L'armure en acier argentide ne cliquetait pas ; elle épousait ses mouvements avec un silence de prédateur, renvoyant par plaques la lueur lunaire d’un éclat froid et vivant. Sa cape, aux couleurs de la maison Gunnulf, flottait en arrière-plan comme une aile figée : un bleu nuit profond évoquant les abysses, des manches gris clair de brume matinale, et des revers d’un pourpre sombre, couleur de vieux sang ou de vin robuste.
Sur sa poitrine, suspendu à une simple cordelette de cuir, reposait un pendentif carré en bois laqué d’un noir profond. En son centre, une unique rune de pouvoir était incrustée, d’une matière pâle qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter. Elle pulsait faiblement, au rythme d’un cœur endormi.
Contraste saisissant avec cette martialité, il était chaussé de bottes souples en cuir noir, usées mais d’une qualité indéniable, foulant l’herbe avec l’assurance tranquille d’un homme en terrain connu. Ses mains, jointes avec une sérénité de moine ou de bourreau devant son bassin, étaient nues de tout ornement.
Katal en fut physiquement saisi. L’aura du guerrier était palpable, une pression dans l’air. Cet homme avait survécu à tout : aux guerres contre les Orcs, aux purges de cour, aux duels ancestraux, accumulant les victoires comme d’autres accumulent les ans. Une certitude glacée traversa l’esprit du Légat : impossible de l’attaquer de front. Avec ses capacités guerrière, Gunnulf le soumettrait sans effort, le réduirait en poussière avant même qu’une goutte de sueur ne perle à son propre front. Il se raidit, chassant la panique. Il était trop tard pour reculer. Le piège – ou l’opportunité – s’était refermé.
— Ainsi, vous avez daigné accepter mon invitation ! entama-t-il, forçant sa voix à une chaleur confiante, déterminé à marquer ce premier échange. Quel honneur !
Le duc tourna vers lui son regard gris, strié d’or. Son sourire s’accentua, mais n’atteignit pas la froide clairvoyance de ses yeux.
— Votre messagère a su éveiller mon attention, répondit-il d’une voix douce, veloutée, qui fit inexplicablement frissonner Katal. Le plaisir contenu dans ces mots était évident, presque tactile. Il évoquait moins la gratitude pour un présent que la satisfaction d’un connaisseur face à une curiosité rare et bien choisie : Lyrisa, l’esclave entièrement tatouée, aux « manières foncièrement vicieuses », avait visiblement été un argument bien plus persuasif que n’importe quel parchemin scellé.
— Ah, la douce Lyrisa ! Je suis ravi qu’elle vous ait plu, enchaîna Katal, jouant sans hésiter la carte de la complicité libertine. En vérité, mon cher duc, je n’osais vraiment croire à votre venue. Qu’une personnalité de votre... singularité s’aventure hors de son domaine est assez rare pour être souligné !
D’un geste large, il désigna la table somptueuse, ce simulacre de civilisation au cœur de la nature sauvage.
— Mais avant tout, veuillez-vous installer... Prenez place à ma table. Nous allons prendre un rafraîchissement. Que diriez-vous d’un verre de liqueur ? J’ai fait apporter quelque chose de particulier.
Le vrai jeu, celui qui justifiait tous ces préparatifs feutrés, pouvait enfin commencer. Et tout se jouerait peut-être sur l’acceptation, ou le refus, de cette première coupe.
Tout en devisant d'un ton léger, Katal conduisit son invité vers le siège offrant le meilleur point de vue sur la vallée endormie, tirant lui-même le lourd fauteuil en un geste empreint d'un respect calculé. Son enthousiasme feint était savamment dosé d'une déférence obligée, une considération qu'il jugeait légitime face à un tel personnage.
Avec des gestes cérémonieux, il saisit un flacon aux formes alambiquées et versa dans le plus petit des verres de cristal un élixir épais. Le liquide coula lentement, comme un sirop aux reflets translucides, dégageant une fumée légère et aromatique.
Sans un mot, Gunnulf prit le verre. Il l'éleva face à la lune, faisant danser la faible lumière dans la substance mystérieuse. Puis il en but une gorgée. Une vague de fraîcheur intense enveloppa sa gorge avant de se métamorphoser en un feu doux qui irradia dans ses membres, les caressant de l'intérieur d'une chaleur bienfaisante. Tout en analysant les saveurs complexes – la menthe blanche aiguë, le piquant du poivre-argent, la racine de gingembre et l'herbe finale de sauge – le duc de Tudor porta son attention sur son hôte.
Natif de Koros-Meer, la capitale impériale, le marquis Katal était un homme de taille moyenne mais d'ossature lourde, taillé pour l'endurance plus que pour la vitesse. Il était vêtu d'une ample chemise de soie écarlate, ouverte sur une poitrine large et musclée, d'un brun acajou soutenu. Cette peau, imberbe et huilée, luisait faiblement ; Gunnulf perçut l'odeur épicée d'un onguent antimagie, une précaution qui en disait long. Les cheveux de Katal, d'un noir de jais brillant, étaient soigneusement disciplinés. Une barbiche de la même teinte, fine et pointue, descendait depuis son menton effilé ; en son centre, une petite perle de feu rougeoyait, telle une braise captive.
Tout en vidant son verre à petites gorgées savoureuses, appréciant la transition du piquant à la suavité, Gunnulf nota, l'air de rien, les deux attributs qui trahissaient la souche "pure" korosienne de son hôte. D'abord, ses yeux : des prunelles d'un bleu de glace profonde, fendues par une strie verticale d'or métallique. Un regard qui, même lorsqu'il souriait, gardait au fond une lueur de dédain pour tout ce qui n'émanait pas de l'Empire, jugeant avec une certitude innée l'infériorité des autres races. Ensuite, la coupe même de ses traits et cet air d'appartenance absolue, comme si le monde lui était redevable de sa simple présence.
Gunnulf acheva son examen, laissant son regard s'attarder sur le visage de Katal. Les traits en étaient puissants, taillés à la serpe, dénotant une volonté de fer mais aussi, estima le duc, une impatience profonde et une propension certaine à la violence, savamment contenue sous des manières polies.
— Il y a de quoi se sentir flatté par la qualité de votre élixir, Marquis, déclara Gunnulf de sa voix grave, qui semblait faire vibrer l'air calme. Un nectar qui cache bien son feu... tout comme cette invitation. Je suis déconcerté. Il est pour le moins étrange qu'un émissaire de Koros cherche à frayer dans l'ombre avec Tudor.
— Je préfère le terme de « novateur », rectifia Katal avec un sourire en coin. Et pourquoi serait-ce si étrange ? Je ne conçois aucune raison de nous opposer. Les vieilles querelles, les guerres d'un autre siècle... elles ne nous concernent pas, vous et moi. Non ? Mon combat à moi, seigneur duc, c'est de vaincre les Elfes Rouges !
Ses yeux, jusque-là calculateurs, s'embrasèrent soudain d'une lueur fanatique, presque hagarde, à l'évocation de cet ennemi.
— Quant à vos buts, poursuivit-il en reprenant le contrôle de son expression, ils restent les vôtres, et je ne prétendrai pas m'en mêler. Cependant, je crois sincèrement qu'une entente, discrète, serait profitable. Très profitable... Vous riez de mon ambition ? s'exclama-t-il avec une légère grimace d'autodérision, jouant l'homme qui s'accuse lui-même. Je suis ambitieux, c'est vrai. Pourquoi le cacher ? C'est précisément la raison pour laquelle j'ai tenu à vous rencontrer, vous.
Il fit une pause théâtrale, se levant pour les resservir avec une liqueur impériale plus forte, au parfum de résine et d'épices noires.
— Inutile de prétendre que nous naviguons dans les mêmes sphères, Monseigneur le Duc, reprit-il avec un débit plus maîtrisé, confidentiel. Mais au sein de l'Empire, mon influence s'accroît. J'ai su mériter la faveur particulière de l'impératrice Sasha...
L'évocation de l'impératrice guerrière, être réputé impénétrable même pour ses pairs les plus proches, était lancée comme un atout majeur, destiné à impressionner. Gunnulf ne sourcilla pas. Il sirota son verre, l'œil inexpressif, avant de rétorquer en haussant un sourcil :
— Et les Huit Dragons ? Qu'ont-ils à voir dans tout cela ? Leur ombre plane-t-elle sur cette clairière ? Ont-ils ordonné cette rencontre ?
La question, posée à voix basse, tomba comme une lame. Il faisait référence aux huit généraux suprêmes, les êtres les plus craints du monde connu, piliers et parfois fléaux de l'Empire.
— Nullement ! se défendit Katal en se redressant vivement sur son siège, une pointe de véhémence dans la voix. C'est de ma seule initiative que vous êtes ici. Le secret le plus absolu a présidé à nos préparatifs. Pour tout vous dire, l'impératrice elle-même m'a mandaté pour résoudre un... problème persistant. Je suis ambitieux, je vous l'ai concédé, très ambitieux. Mais je vois clair. Contrairement à leur réputation, les Huit ne sont pas éternels. Ils usent à présent plus d'énergie à se quereller et à se surveiller qu'à œuvrer pour la grandeur de l'Empire ! L'impératrice en est parfaitement consciente. C'est bien pour cela qu'elle m'a confié une certaine latitude. Non, seigneur duc, que ce soit le Dragon Écarlate, Ombre-Noire, ou les six autres... les Huit n'ont rien à voir dans ce qui nous occupe. Soyez-en convaincu. Je tiens à faire mon chemin sans me lier à l'ombre d'aucun d'eux.
Il se pencha légèrement par-dessus la table, son regard cherchant à capter celui, impassible, de Gunnulf.
— Je vous le certifie sur mon honneur.
— Très bien ! dit le Duc en hochant lentement la tête, son regard devenant plus acéré. Et que désire votre impératrice de moi ? Et surtout... pourquoi moi, mon cher ? Mon souverain aurait semblé plus indiqué pour entendre votre... proposition.
— Ah ! s’exclama Katal, un sourire de satisfaction étirant ses lèvres. Voilà une excellente question, à laquelle je prends plaisir à répondre. Tout d’abord, sachez que l’impératrice Sasha a suivi de très près les... troubles qui ont ébranlé Tudor il y a un an et demi. Elle a notamment noté la grande efficacité avec laquelle monseigneur le Duc a fait pencher la balance lors de la guerre civile entre votre roi – alors encore prince Valcan – et son cousin, le prince héritier Radu. J’avoue qu’elle a été particulièrement impressionnée par vos prouesses, tant guerrières que diplomatiques, pour résoudre ce conflit.
Un sourire ironique étira les lèvres de Gunnulf.
— Il va falloir remplacer vos espions, mon cher Marquis, dit-il, un vague amusement dans la voix. Permettez-moi de corriger certaines subtilités que vos rapports ont peut-être manquées. Le prince héritier Radu avait, en effet, cherché à se débarrasser de son épouse, la princesse Murron de la maison Blaine, pour officialiser son union avec sa maîtresse – laquelle se trouve être la fille du duc Herulf. Or, les lois ancestrales de Tudor ne lui permettaient pas un divorce si simple. Face à cette impasse, notre cher Radu opta pour une méthode plus brutale : il accusa la princesse Murron d’adultère avec son propre garde du corps et dépêcha la Garde du Tigre Blanc pour la jeter aux fers. La princesse, plus rusée qu’il ne l’avait cru, parvint à s’échapper et à rejoindre son père. Ce dernier, outragé, déclara sa rébellion non seulement contre le prince Radu, mais aussi contre le roi Vladislav, qui soutenait son fils.
Gunnulf vida son verre d’un trait, posant le cristal sur la nappe avec un léger cliquetis.
— Ce que votre impératrice a perçu comme une « guerre civile » était, en réalité, un imbroglio de lits, de mensonges et d’orgueil familial. J’ai simplement aidé à ramener un peu de raison – et à éviter que le royaume ne se déchire pour une affaire de coucherie mal gérée. En quoi cela intéresse-t-il Koros, je me le demande ?
— En fait, Duc, dit Katal d'une voix redevenue lisse et sereine, comme s'il dévidait une évidence, nos Éphores Écarlates auraient calculé que si le trône de Tudor revenait au duc Gunnulf, l'Empire aurait tout à gagner. Un homme de votre expérience, de votre... pragmatisme, comme roi de Tudor et protecteur du royaume, serait l'allié le plus redoutable que nous puissions souhaiter contre les Elfes Rouges de l'Extrême-Ouest. Vous avez écarté Radu l'impulsif, certes, mais pour placer la couronne sur la tête du jeune Valcan III. Et le roi Valcan est... jeune. Peut-être trop pour les défis à venir. L'instabilité guette un royaume dirigé par un enfant, fût-il précoce.
Armand Gunnulf se pencha lentement en avant, ses coudes sur la table. Un sourire différent apparut sur ses lèvres, non plus d'amusement ironique, mais de franche hilarité contenue, comme si le marquis venait de prononcer la plus grotesque des inepties.
— Vous ignorez donc, poursuivit-il, la voix teintée d'une curiosité feinte, que c'est ce Valcan, « trop jeune », qui a conduit en personne les Loups Albâtres sur la Passe des Gorges Froides ? Qu'il a repoussé une incursion orc si massive qu'elle aurait fait passer vos chers Elfes Rouges pour des chiots apeurés ? Vous ignorez aussi que, bien avant que les épées ne soient tirées, c'est lui-même qui, par tous les moyens, a tenté d'éviter la guerre en jouant le médiateur entre les maisons rivales ? Les grands ducs eux-mêmes – Herulf, Blaine, Ragnarsson – ont loué la sagesse précoce de ce « trop jeune seigneur ». Et ils n'ont pas hésité une seconde à se ranger sous sa bannière lorsque le roi Vladislav, aveuglé par son fils, a tenté de le faire arrêter, le voyant enfin pour ce qu'il était : la plus grande menace pour l'héritier incompétent.
Gunnulf se redressa, son regard gris et doré fixant Katal avec une intensité nouvelle, presque pittoresque.
— Allons, Marquis, laissez là vos calculs d'Éphores. Moi-même, je ne suis pas idiot. Je sais reconnaître un loup à ses crocs et un renard à sa ruse. Et je peux vous assurer que le roi Valcan III est tout sauf un enfant trop jeune pour sa couronne. Le nier, après ce qu'il a déjà accompli et survécu, ce n'est pas être prudent, mon cher. C'est être foutrement naïf. Pardonnez-moi cette expression.
Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les précédents. L'offre, à peine voilée, de trahison et de couronne venait de se heurter non à un refus poli, mais au mépris intellectuel d'un homme qui trouvait l'idée tout simplement stupide. Katal venait de sous-estimer gravement, non seulement la loyauté de Gunnulf, mais aussi l'objet même de cette loyauté.
Ce dernier décida de jouer une autre carte, il ouvrit les bras et d’une voix mielleuse.
— Nous voila donc dans une impasse, et je suis contraint dans ce cas de vous révéler un autre secret d’état que j’aurais évité de montrer en plein jour. Voyez-vous duc ! Si l’impératrice voulait vous voir vous dans le trône de Glace c’était pour vous avoir comme allié dans un important projet, très grandiose. En fait elle compte… envahir le continent de l'Extrême-Ouest, et elle va pour cela mobiliser ses armées mais aussi celles des royaumes de l’Est et du Nord, en créant une ligue… la Ligue des royaumes unis.
Le marquis Katal reçut le mépris cinglant du duc comme un soldat encaisse un coup de plat de lame : sans broncher, mais avec un frémissement imperceptible au coin de l’œil. Son sourire de façade ne vacilla pourtant pas ; il se fit même plus onctueux, plus intime. Il écarta les bras dans un geste d’ouverture qui se voulait désarmant, un confident forcé de dévoiler ses derniers atouts.
— Nous voilà donc dans une impasse, cher Duc, soupira-t-il avec une feinte résignation. Et je me vois contraint, dans ce cas, de vous révéler une vérité d’État que j’aurais préféré garder dans l’ombre encore quelque temps. Une vérité qui change la donne.
Il se pencha en avant, captant la lueur lunaire dans ses prunelles étranges. Une excitation fiévreuse y brillait maintenant, mêlée à une froide détermination.
— Voyez-vous, si l’Impératrice Sasha souhaitait vous voir assis sur le Trône de Givre, ce n’était pas seulement pour un avantage tactique contre les Elfes Rouges. C’était pour s’assurer un allié de votre trempe dans un projet… grandiose. Un projet qui redéfinira la carte du monde connu et scellera notre siècle dans le marbre de l’histoire.
Il marqua une pause théâtrale, laissant l’annonce planer dans l’air nocturne.
— L’Empire ne se contentera plus de repousser des incursions. Il va envahir le continent de l’Extrême-Ouest. Pas une simple campagne, mais une conquête totale. Pour ce faire, Sa Majesté Impériale va mobiliser non seulement ses propres légions invincibles, mais aussi lever les armées des royaumes clients de l’Est et du Nord. Elle s’apprête à fonder une alliance militaire sans précédent : la Ligue des Royaumes Unis.
Se rapprochant encore, sa voix se fit chuchotement brûlant, une confidence jetée comme un brandon.
— Imaginez, Monseigneur le Duc… Tudor ne serait plus ce royaume fier mais isolé dans ses montagnes glacées, à régler des querelles de succession. Tudor deviendrait le fer de lance du Nord dans la plus grande guerre de conquête jamais vue. Ses ports, ses forges, ses Loups Albâtres… dirigés par un vrai roi de guerre. L’Impératrice ne veut pas à Hiverval un monarque qui ne pense qu’à préserver l’héritage de ses pères. Elle veut un bâtisseur d’empire. Un homme dont le nom fera trembler les continents. Elle vous veut, vous.
Le silence qui suivit n’était plus celui de la négociation, mais celui qui précède l’embrasement. Katal venait de jeter sur la table, non plus une couronne, mais un continent entier en flammes, en guise d’appât.
Gunnulf caressa pensivement le contour net de sa barbe d’encre. De l’autre main, il saisit son verre de vin rubis, en humant le bouquet un instant avant d’en avaler deux lentes gorgées, comme pour laisser mûrir la proposition dans le silence.
— Poursuivez, je vous prie, dit-il enfin, sa voix neutre, impénétrable.
Une lueur de triomphe brilla au fond des prunelles bleu et or du Légat, aussi vive et dangereuse que de la lave sous la lune. Il crut y voir l’étincelle de l’intérêt, le frémissement de l’ambition titillée. Il avait ferré le poisson.
— La tâche est ardue, voire impossible, admit-il en soupirant, adoptant une mine de gravité concertée. J’en suis pleinement conscient… C’est précisément pourquoi j’ai besoin de votre collaboration, et non de votre subversion. Je ne vous demande pas de trahir votre roi. Au contraire.
Il se pencha, articulant chaque mot avec une clarté précise.
— Usez de votre influence, immense, pour le persuader d’accepter la proposition que nos ambassadeurs officiels lui présenteront dans quelques semaines : l’intégration de Tudor dans la Ligue des Royaumes Unis, et l’envoi de ses armées du Nord dans la grande conquête.
Il fit une pause, laissant miroiter la récompense.
— Si vous parvenez à le convaincre, et si le roi vous désigne pour commander le contingent tudorien… l’Impératrice Sasha vous sera personnellement et éternellement reconnaissante. Elle deviendra votre alliée la plus solide. Et si, une fois la conquête du continent achevée, glorieux et couvert du prestige du vainqueur, vous décidiez que Valcan est… resté trop jeune, trop inflexible, ou simplement inadapté à l’ère nouvelle… eh bien, l’Impératrice mettrait alors une puissante armée à votre disposition. Pour vous accompagner dans votre voyage de retour vers Tudor. Un retour qui, j’en devine, serait triomphal.
Le marché était désormais clair : pas de coup d’état immédiat. Juste une persuasion, puis une guerre lointaine qui offrirait à Gunnulf gloire, puissance personnelle, et une armée impériale à ses trousses le jour où il jugerait bon de réclamer le trône. C’était un piège aux anneaux de soie, conçu pour enliser lentement sa loyauté. Katal observa le visage de pierre du duc, guettant le moindre signe d’acquiescement.
— Je vois…
Armand Gunnulf laissa le silence s’épaissir, ses doigts continuant de caresser avec une lenteur réfléchie le contour net de sa barbe d’encre. De longues minutes s’écoulèrent, tendues, tandis que le marquis retenait son souffle, guettant le premier signe dans ce visage de pierre. Si les mots de Katal étaient vrais, le duc voyait se dessiner plus qu’une simple alliance : une chance unique d’élever sa maison à des sommets inégalés, d’éclipser enfin la dynastie Valgard qui avait englouti le royaume de Kels, la terre de ses propres ancêtres. C’était l’opportunité de faire renaître un héritage enseveli, non en rebelle, mais en roi bâtisseur.
— Vous avez bien fait, mon cher Katal, de vous adresser à moi, reprit-il enfin, sa voix redevenue un ronronnement calculé. Si vos informations sur les ambitions des Elfes Rouges sont exactes – et je saurai bientôt le vérifier par mes propres canaux –, il est hors de question qu’ils étendent leur influence au-delà de ce que j’estime tolérable. Malgré les… complexités évidentes, votre plan possède une certaine logique. Je pourrais peut-être intervenir pour assurer votre victoire. À condition, bien entendu, que nous nous mettions d’accord…
— … sur les avantages que vous en retirerez ? le devança Katal, empressé, voyant la porte s’entrouvrir. Quel serait votre prix ? J’avais songé, pour marquer notre bonne foi, à la restitution de l’épée en acier argentide « Dame Intrépide », dérobée il y a un siècle dans le caveau de votre citadelle. Je tiens à préciser que je n’ai aucun lien avec ce méfait, mais je suis en mesure de la récupérer et de vous la rendre.
Un léger mépris plissa les yeux du duc.
— L’épée a été volée à Hilda de la maison Hermod, mon arrière-grand-mère. Son usage et sa garde sont réservés à sa lignée directe, pas à la maison Gunnulf. Je n’en ai donc aucune utilité, lâcha-t-il en balayant la proposition d’un revers de main. Non, je désire quelque chose de plus substantiel. Je pensais plutôt… à l’île de Sarapin.
Katal manqua de s’étrangler sur sa propre salive. *Sarapin ?* Voilà qui n’était absolument pas prévu. L’île était un joyau stratégique en mer Intérieure, un comptoir commercial florissant. Le duc se révélait non seulement intéressé, mais d’une ambition démesurée.
— Mais… bafouilla le marquis, son assurance ébranlée, Sarapin est une possession impériale majeure ! Son statut…
— Allons, mon cher Marquis, l’interrompit Gunnulf avec une douceur qui n’en était que plus tranchante. Je sais que vous en avez le pouvoir de négociation. L’Impératrice vous tient en haute estime, vous l’avez vous-même affirmé à plusieurs reprises ce soir. Sarapin n’a aucun intérêt stratégique *militaire* pour Koros dans votre guerre à l’ouest ; sa perte ne représente donc aucune menace. Et Tudor, par son histoire même, a pleinement démontré qu’il n’avait nul désir de conquêtes lointaines… seulement de sécuriser ses intérêts.
Un sourire large, presque carnassier, étira les lèvres d’Armand Gunnulf. Il exposait ses dents, non dans un rictus de colère, mais dans l’expression triomphante d’un joueur qui vient de poser une carte maîtresse. Il se savait en position de force. Une telle demande, extravagante en apparence, avait un but précis : faire comprendre à Katal qu’ils ne négociaient plus des faveurs, mais des territoires. Qu’ils jouaient désormais dans la cour des Puissances véritables, et que le prix de son alliance se mesurerait à l’aune des empires.
— Très bien… murmura Katal en inclinant légèrement la tête, un geste qui cachait mal le calcul rapide qui devait s’opérer dans son esprit. Les dés étaient jetés. L’île est à vous. Je vous enverrai les détails de la transaction par corbeau d’ici un mois.
— De mon côté, dit Gunnulf en esquissant un sourire qui ne touchait pas tout à fait ses yeux gris, je veillerai à ce que vos ambassadeurs soient reçus avec tous les égards par le Conseil Royal. Et j’userai de mon influence pour que le roi voie la sagesse… et l’opportunité, dans la proposition de votre impératrice.
— Seigneur-duc, je vous assure que vous ne regretterez pas notre association ! s’exclama Katal, recouvrant son aplomb avec une chaleur soudaine. Et pour conclure dignement cette soirée, je vous ai préparé une surprise que j’espère à votre goût. Mes… petites protégées n’attendent que votre bon plaisir dans ma tente. Prenez toutes libertés avec elles. Elles sont instruites pour satisfaire jusqu’au moindre de vos désirs.
Il se leva, ajustant les plis de sa soie écarlate.
— Quant à moi, je suis attendu ailleurs. Je vais fêter cet accord à ma manière. Disons… d’une manière plus korosienne. J’espère que vous ne le prendrez pas en mal ?
— Nullement, sourit à son tour le duc avec une indulgence feinte. Je comprends tout à fait le besoin de retrouver ses… racines.
— Ses racines ! lança Katal avec un rire gras et gourmand qui jurait étrangement avec son élocution habituellement mesurée. Quelle jolie formule ! Décidément, nous sommes destinés à nous entendre. Avec votre permission, je vais donc prendre congé. Profitez à loisir de mes présents, je vous en prie.
Il s’inclina une dernière fois, son regard brillant d’un mélange de triomphe et de lubricité anticipée.
— À très bientôt, Seigneur duc. J’attends de vos nouvelles.
— Vous en aurez.
Katal tourna les talons et s’éloigna d’un pas vif vers sa tente, son ombre se découpant brièvement contre la toile éclairée de l’intérieur avant qu’il ne disparaisse. Un silence retomba sur le péristyle, plus lourd que précédemment, chargé du parfum de l’encens, du vin, et d’un marché qui venait de sceller le destin de milliers d’hommes.
Gunnulf resta assis, immobile, son sourire s’effaçant lentement pour laisser place à une expression de granit. Il leva les yeux vers la lune, puis son regard se porta vers la tente de Katal, d’où provenaient maintenant de légers rires étouffés et le cliquetis d’une chaîne. Il vida son verre d’un trait, posa le cristal avec un petit bruit sec, et se leva à son tour. Il jeta un dernier coup d’œil à la table du festin, au pacte scellé dans l’ombre, puis tourna le dos à tout cela pour regagner, d’un pas lourd et silencieux, les hauteurs où ses hommes l’attendaient dans le froid de la nuit. Il n’avait même pas regardé en direction des « protégées ». La négociation était terminée. Le vrai jeu, lui, venait à peine de commencer.
***
Après avoir vérifié d’un dernier regard en coin que la silhouette massive du duc Gunnulf s’éloignait bien vers les hauteurs, absorbée par la nuit, Katal se retint de pouffer de rire. Il pénétra dans sa tente, laissant derrière lui le monde des négociations et des royaumes pour entrer dans son domaine privé.
L’atmosphère y était chaude, parfumée aux huiles rares. Et au centre, l’attraction principale. Une splendide jeune femme, d’une minceur altière, aux abondants cheveux de jais tombant en cascade sur ses épaules pâles, l’y attendait. Plus troublante encore que les courtisanes les plus expertes, elle n’était vêtue que de fines cuissardes de cuir noir, gainant ses longues jambes galbées jusqu’aux cuisses. Elle était liée debout, membres gracieusement écartés, maintenue sur un chevalet de bois laqué aux courbes sinueuses, matelassé de velours sombre.
Cette vision enflamma instantanément les sens du Korosien. Mais ce n’était pas seulement sa beauté qui le captivait. La captive présentait une ressemblance saisissante, presque parodique, avec le duc Gunnulf. Même richesse de traits aristocratiques, même élégance hautaine dans la posture, même regard d’un gris pâle qui semblait voir à travers les âmes. Même fossette orgueilleuse et têtue à la pointe du menton. C’était, somme toute, parfaitement logique. Car cette jeune femme offerte en pâture à ses désirs était Eldrid Gunnulf. Sa propre fille.
Katal commença par l’ignorer, tournant son dos à ce spectacle délectable. Il se dirigea vers un trépied discret surmonté d’un orbe de cristal noir et mat. Après une profonde inspiration, il plaqua ses paumes sur la surface froide. L’objet s’anima aussitôt, devenant iridescent, parcouru de veines de lumière violette. D’une pensée concentrée, il communiqua à l’artefact l’ordre de sceller l’entrée de la tente d’un champ de force invisible et d’en interdire l’accès à quiconque. Ce confortable moyen de logement et de sécurité était l’un des privilèges les plus appréciés de son rang.
Enfin, il daigna tourner son attention vers la jeune femme. Il la rejoignit d’un pas lent, savourant son impuissance apparente. D’un geste vif, il lui saisit le menton, forçant son visage vers le bas, se repaissant de la texture soyeuse de sa peau et de l’éclat glacial de ses yeux. La haute taille d’Eldrid l’obligeait à la regarder par en dessous, et il détestait cette sensation d’infériorité physique. Une haine qui alimentait son désir.
Une femme incomparable, pensa-t-il, électrisé comme à chaque fois. Incomparable et redoutable. Elle éclipsait toutes les autres, toutes les femmes de son existence, par sa seule présence.
Face à lui, Eldrid ne manifestait aucune peur, aucune inquiétude. Au contraire. Un sourire énigmatique flottait sur ses lèvres. Faisant tinter sa voix, un instrument ensorcelant dont elle pouvait user comme d’une arme émoussante ou tranchante, elle s’exprima avec une posée déconcertante :
— J’ai trop attendu. Tu me le paieras.
Une moue délicieusement perverse naquit sur ses lèvres si rouges, rehaussées à leur commissure d’un petit grain de beauté qui ajoutait à son insolence.
— Voyons, ma lionne… Tu connais les enjeux, gronda Katal, sa voix rauque de désir contenu. Et ça m’étonnerait que tu apprécies que ton père vienne nous rejoindre maintenant. Quoique, à te connaître… tu as sans doute déjà dû te glisser dans sa couche à quelque moment de ton éducation troublée.
Un éclair de défi brilla dans les yeux gris d’Eldrid.
— Chien ! Cela ne te concerne en rien. Tes insinuations sont aussi lourdes que tes mains. Viens plutôt t’occuper de moi. On parlera affaires… plus tard.
Katal rua aussitôt sur elle, écrasant sa bouche contre la sienne dans un baiser qui était une déclaration de possession violente. La réponse fut immédiate et tranchante : un coup de dents précis et sauvage qui déchira sa lèvre inférieure jusqu’à la chair vive.
— Ah ! Salope ! hurla-t-il en se rejetant en arrière, une main pressée sur sa bouche qui ruisselait de sang. La douleur, aiguë et humiliante, le fit voir rouge. Sans réfléchir, d’un mouvement vif comme un serpent, il lui asséna un violent revers de main en plein visage. Le claquement sec fendit l’air de la tente. Il cracha à ses pieds un jet écarlate, le regard brûlant de fureur.
Eldrid, la tête tournée par le choc, un filet de sang coulant du coin de sa propre lèvre, redressa lentement la tête. Et elle rit à nouveau. Un rire bas, rauque, chargé d’un défi jubilatoire et d’une excitation sombre qui glaça le sang de Katal plus que sa propre blessure.
— Alors, c’est comme ça que tu veux jouer, hein ? gronda-t-il, la voix déformée par la lèvre enflée et la colère. D’accord, ma belle… On va jouer à ton jeu.
Il se détourna et marcha d’un pas raide vers un coffre ouvragé. Il en sortit un fouet au manche d’ébène, dont les lanières de cuir étaient tressées de fines pointes métalliques acérées. Il le fit siffler une fois dans l’air, le son sec et menaçant. Puis il leva le bras, prêt à déchirer cette peau de marbre qui le narguait.
Son geste se figea en voyant son expression.
Eldrid ne le regardait plus, lui. Ses yeux gris, dilatés, étaient rivés sur l’instrument de torture. Ils brillaient d’un éclat fébrile, presque extatique. Le petit grain de beauté à la commissure de sa bouche, ce détail coquin, tressautait nerveusement, trahissant un frémissement intérieur, un embrasement des sens qui n’avait rien à voir avec la peur. C’était la manifestation physique d’une attente dévorante, d’une soif perverse.
Elle reporta enfin son regard sur lui. Ses lèvres entrouvertes, teintées de son propre sang, formèrent un seul mot. Un mot soufflé avec une autorité absolue, qui sonna dans le silence de la tente comme un décret, bien plus proche d’un ordre souverain que d’une supplication ou d’une provocation.
— Frappe.
Le défi était jeté. Mais ce n’était plus un duel de volonté. C’était une invitation dans les abîmes qu’elle connaissait mieux que lui. Katal, le maître supposé de la situation, sentit un instant d’hésitation, une ombre de doute. Qui tenait qui, en vérité ? Le fouet trembla légèrement dans sa main. Puis, avec un grognement qui mêlait rage et excitation forcée, il fit siffler les lanières vers le ciel, avant de les faire s’abattre.
***
— Ça va marcher… s’exclama le marquis, la voix encore rauque. Je n’y croyais pas vraiment, mais ça va marcher ! Ton père a mordu à l’hameçon.
— Je te l’avais dit, pourtant, murmura Eldrid, traçant un doigt nonchalant sur la poitrine huilée de Katal. Il suffisait de présenter les bons arguments… ou le bon appât. À présent, il va faire bouger ses pions à Hiverval. Les choses vont enfin pouvoir avancer.
— Tu l’avais prédit, ma Lionne…
Ils restèrent un moment silencieux, alanguis sur la couche en désordre, laissant l’odeur musquée de leur étreinte et de la sueur se mêler aux parfums d’encens. Eldrid, libérée depuis longtemps de son chevalet, avait mené la seconde partie de leur entrevue avec une fureur et une inspiration qui avaient laissé Katal vidé, épuisé et exultant.
Se levant avec un grognement, le marquis alla quérir une carafe d’alcool de fruits âpre et un bol de figues vertes. Il servit Eldrid avec une déférence qui, pour une fois, n’était pas entièrement feinte.
— Que peux-tu me dire sur le roi Valcan ? demanda-t-il soudain, en posant la carafe.
— Que veux-tu dire ? répliqua la jeune femme sans le regarder, sirotant son breuvage.
— Je veux dire… quel genre d’homme est-il ? Ton père le décrit comme un loup. Est-ce un grand guerrier ? Quel genre de femme aime-t-il ? Ou… les hommes ?
— Il n’aime pas les hommes, répliqua Eldrid vivement, un éclair d’irritation dans les yeux. Et pour les femmes… il est très réservé. Distant. Même s’il a eu une aventure avec une courtisane il y a quelques années, d’après mes sources. Rien d’intéressant. Mais c’est un grand guerrier, oui. Grand Maître de l’Ordre du Loup Albâtre. Il a une commandante en second, Claire Zatopek… une vraie furie avec ses lames courbes. Elle le suit comme son ombre.
Eldrid avait menti sur un seul point, et non des moindres : Valcan avait eu une aventure passionnée, brève et tragique, avec l’une de ses propres capitaines, morte en le sauvant durant la bataille des Gorges Froides. Un secret bien gardé, une blessure qu’il ne montrait à personne.
Elle tourna son regard perçant vers Katal, une froideur soudaine dans ses yeux gris.
— Pourquoi poser une telle question ? Que lui veux-tu, à Valcan ?
— Oh, rien qui doive t’intéresser, ma jolie, esquiva-t-il avec un geste vague. Simple curiosité diplomatique. Cela dit, tu penses que tu pourrais en apprendre plus sur son passé ? Des faiblesses, des… attachements cachés ?
— Tu m’agaces avec tes questions, gronda-t-elle en se redressant, une lueur dangereuse au fond du regard. Tu oublies à qui tu parles. Je ne suis pas l’une de tes espionnes à soudoyer !
— Pardonne-moi, ma lionne… se dépêcha de dire Katal, levant les mains en signe d’apaisement. Mais je me devais de te le demander. L’Impératrice elle-même désire en savoir plus à son sujet. C’est devenu… une priorité.
Eldrid étouffa un rire rauque. Alanguie contre les coussins, elle ne semblait pas souffrir des fines lacérations qui zébraient sa peau comme des stigmates écarlates. Mais son esprit, lui, travaillait à toute allure. Que cachait cet intérêt soudain pour Valcan ? Jusqu’ici, Katal n’avait posé aucune question sur la cour de Tudor, se concentrant uniquement sur son père. Ce changement de cap sentait le piège ou le plan dans le plan. La jeune femme avait, pour sa part, d’autres projets pour le jeune roi que de le voir tomber entre les griffes korosiennes.
Curieux, pensa-t-elle, que son nom soit évoqué ici, maintenant, dans cette tente…
Son esprit revint à l’instant où, chevauchant le marquis avec une fureur simulée, elle s’était en réalité imaginée fermement contenue par les bras de Valcan, empalée par sa chaude virilité, son regard grave posé sur elle. Le simple fait d’avoir invoqué son image dans ce moment d’abandon factice avait fait brûler son corps d’une frustration à la fois douloureuse et délicieuse, bien plus intense que les morsures du fouet.
Valcan Valgard, jura-t-elle silencieusement, ses doigts se crispant sur le verre de cristal. Tu ignores jusqu’à mon existence. Mais tu es à moi. Cette couronne, ce royaume… et toi. Tout sera à moi.
Elle reporta son regard sur Katal, un sourire énigmatique aux lèvres.
— Je verrai ce que je peux apprendre. Mais cela aura un prix. Un prix bien plus élevé que Sarapin, mon cher.
— Oh, mais je le sais, et j’ai de quoi payer ce prix, répondit Katal, une lueur de possesseur dans le regard.
Il se leva, abandonnant la couche pour fouiller dans un coffre ouvragé posé dans l’ombre de la tente. Il en sortit un étui de cuir noir, usé et sans ornement, qui détonnait avec le luxe alentour. De son intérieur, il tira une dague.
L’arme semblait avaler la faible lumière. Sa lame était d’un acier noir mat, légèrement courbée comme une griffe de félin. La garde, ouvragée avec une précision macabre, figurait les mâchoires entrouvertes d’un dragon, chaque dent semblant prête à mordre la main qui la tiendrait. Rien qu’à la regarder, on sentait une présence, une aura sinistre et ancienne qui glaçait l’air.
Katal la présenta à Eldrid, la tenant par la lame sur ses paumes tendues, en offrande. Fascinée malgré elle, la jeune femme se pencha, ses yeux gris captant les détails infernaux de la forge.
— Elle s’appelle Morte-Lente, dit Katal avec un sourire qui se voulait confidentiel, presque respectueux. Elle a appartenu à Démone-Griffe, l’une des Huit Dragons. La légende dit qu’avec cette lame, elle a tranché la gorge de Loknar le Dragon Noir dans son sommeil, scellant son propre ascendant par le poison et le secret.
Il laissa les mots planer un instant, pesant leur effet sur Eldrid.
— Que veux-tu que je fasse avec une dague, Katal ? demanda-t-elle, sans tendre la main, sa voix délibérément froide pour masquer le frisson d’excitation qui la parcourait.
— Cette dague, ma chère, n’est pas qu’une lame. C’est un artefact. Elle a le pouvoir… d’effacer les mémoires. Une entaille, même superficielle, et le souvenir de la blessure, de l’agresseur, du moment même, se dissout comme de l’encre dans l’eau. Une arme dont tout assassin digne de ce nom aurait rêvé. Laisse-moi te dire que la Confrérie des Ténèbres elle-même, dans ses heures les plus noires, a voué des cultes entiers à sa découverte.
— Les assassins légendaires la convoitaient ? murmura Eldrid, son regard enfin quittant l’arme pour se fixer sur Katal. Pourquoi me la donner, à moi ?
— Vois cela comme un acompte, répondit-il en souriant, déposant enfin l’étui et la dague sur les couvertures près d’elle. Une démonstration de la nature de mon trésor et de ma générosité. Tu connais mes goûts pour les objets rares, les instruments d’un pouvoir… subtil. Morte-Lente est à toi. Pour ta protection. Pour nos projets communs. Ou simplement parce que sa beauté noire irait si bien à la tienne.
Il recula d’un pas, la contemplant, guettant sa réaction. Ce n’était pas seulement un paiement. C’était un test. Une manière de voir si elle était attirée par le même genre de pouvoir que lui : obscur, tortueux, laissant des blessures qui ne saignent pas, mais qui effacent.
Mais ce qu’Eldrid ignorait, c’était le véritable piège dissimulé dans ce cadeau empoisonné. La dague, en effet, était liée à un médaillon de contrôle que Katal avait soigneusement dissimulé parmi les ombres de son coffre. Un artefact jumeau, d’apparence anodine, qui capturerait les pensées les plus secrètes de quiconque manierait Morte-Lente avec une intention véritable. Elle deviendrait ainsi bien plus qu’une complice ; elle deviendrait un livre ouvert, dont il pourrait lire les pages à sa guise.
Il avait besoin d’elle – de son esprit tortueux, de son influence, encore plus que de son corps. La faire succomber à son emprise grâce aux secrets qu’elle révélerait malgré elle, puis la faire chanter si jamais l’idée de le trahir effleurait son esprit trop rusé. Ils se connaissaient depuis peu, et déjà la fille du duc Gunnulf s’était montrée trop intelligente, trop imprévisible, pour qu’il lui accorde la moindre confiance réelle. Et puis, elle appartenait à Tudor, ce royaume du Nord fier et isolé. Une fois les Elfes Rouges écrasés, qui disait que l’Impératrice Sasha ne tournerait pas ses regards avides vers ces terres glacées ? Oui, Morte-Lente serait un moyen bien plus sûr qu’une simple chaîne dorée de garder sa belle amante à l’œil.
Comme tant d’autres avant elle, elle finirait par tomber en son pouvoir, devenant plus malléable, plus… obéissante. Il ne supportait pas qu’elle lui tienne tête, ce qu’elle s’évertuait à faire, avec cette supériorité feinte ou réelle qui perçait dans ses moindres regards. Malgré ses abandons lascifs – car elle ne lui refusait aucun plaisir, aucune exploration des vices les plus sombres, toujours consentante, voire instigatrice –, elle lui prouvait régulièrement, à mots à peine couverts et par son attitude même, qu’elle le considérait comme inférieur. Cette idée le rongeait, l’obsédait. En vérité, au-delà du désir et de l’ambition, il brûlait d’en faire sa chose. Sa possession absolue.
Eldrid, ignorant le filet qui venait de se refermer, tournoya une dernière fois la dague noire entre ses doigts habiles, comme pour en éprouver le poids et l’équilibre mortel. Puis, avec un geste précis, elle la rengaina dans son petit fourreau de cuir usé qui l’accompagnait.
— Bon. Je l’essaierai ce soir, dit-elle d’une voix neutre. Il faut que j’y aille.
Ils se regardèrent, et un sourire monta simultanément à leurs lèvres. Nulles tendresses – la tendresse était une denrée étrangère à leurs deux âmes –, mais les sourires aigus de prédateurs reconnaissant en l’autre un danger égal, et se préparant déjà, dans le secret de leurs pensées, à acculer leur proie respective. Katal voyait une future marionnette. Eldrid voyait un nouvel outil, et un futur trophée.
Elle se glissa hors de la tente, disparaissant dans la nuit avec la grâce silencieuse d’une ombre, la dague Morte-Lente dissimulée contre sa cuisse. Katal resta un instant, écoutant le silence retomber, son propre sourire se figeant lentement en une expression de satisfaction calculatrice. Il tourna les yeux vers le coffre, là où le médaillon dormait, attendant de se nourrir des pensées de la jeune femme. Le jeu venait de passer à un niveau bien plus profond, et il était persuadé d’en tenir désormais toutes les ficelles.