Valcan la portait avec une force qui ne devait rien à l’effort et tout à l’instinct. Eldrid, ses bras noués autour de son cou, ne cessait de dévorer ses lèvres, ses doigts s’ancrant dans la soie noire de sa chemise comme s’il s’agissait d’une armure à arracher.
Ils franchirent le seuil de la chambre royale, un espace de pierre et de fourrures massives où l’odeur du feu de cèdre luttait contre le froid des murs. Il la déposa contre le lourd montant du lit à baldaquin, mais avant même qu’elle ne touche le matelas, il plaqua ses mains de chaque côté de son visage, son regard gris brûlant d’une fièvre qu’aucune guerre n’avait jamais égalée.
— Eldrid, je…, murmura-t-il contre sa bouche, le souffle court.
— Baise-moi, mon beau, répliqua-t-elle dans un souffle sauvage, sa main descendant vers la boucle de sa ceinture. Sois le loup que la Gouve a réveillé.
Valcan n'eut pas besoin qu'on le lui dise deux fois. Les mots d'Eldrid, son ordre brut, firent sauter le dernier verrou de sa retenue. Un grognement sourd, fauve, lui échappa. Il ne se contenta pas de la baiser. Il la prit.
Sa bouche se détacha de la sienne pour se riveter contre sa gorge, sur le battement frénétique qu'il y sentait. Il y planta ses dents, non pas pour mordre à sang, mais pour marquer, pour affirmer une possession qu'elle lui avait déjà offerte. Elle jeta la tête en arrière avec un cri rauque, ses mains s'enfonçant dans ses cheveux noirs pour l'y maintenir.
Il la souleva de nouveau, d'une secousse, et la jeta sur le lit de fourrures profondes. Elle rebondit une fois, les cheveux défaits en un halo doré sur les peaux sombres, ses yeux gris écarquillés par l'impact et l'excitation pure. Avant qu'elle ne puisse se relever, il était sur elle, son poids l'écrasant dans la mollesse des peaux d'ours. Il s'agenouilla entre ses cuisses écartées, et ses mains, larges et calleuses, s'emparèrent de ses hanches. Il les serra, ses pouces s'enfonçant dans les creux sensibles de ses aines, la maintenant ancrée, impitoyablement offerte.
— Regarde-moi, gronda-t-il.
Elle obéit, haletante, les lèvres entrouvertes. Il ne détourna pas le regard tandis que, d'une main impatiente, il défit le reste de sa ceinture et de son pantalon. Il y avait une urgence bestiale dans ses gestes, une brutalité efficace qui la faisait frémir de tout son être. Quand il fut nu, la lueur du feu dansant sur les muscles tendus de son torse et de ses cuisses, elle vit la preuve de son désir, dur, dressé, impérieux.
Il n'y eut pas de préliminaires doux, pas de caresses exploratoires. Le temps de cela était passé au salon, dans le duel des regards et des paroles. Ici, c'était l'accomplissement.
Il s'empara de l'une de ses cuisses, plia son genou contre son torse, l'ouvrant encore plus. Puis, guidant son membre d'une main ferme, il s'enfonça en elle d'une poussée unique, profonde, à vous couper le souffle.
Eldrid cria. Un son rauque, arraché, qui n'avait rien de la complainte mais tout du rugissement. C'était plein, c'était à la limite de la douleur, c'était exactement ce qu'elle voulait. Ses ongles lacérèrent les peaux sous ses mains, ses dents se serrèrent. Il était en elle, occupant tout l'espace, brûlant, vivant.
Valcan resta immobile un instant, les yeux fermés, les mâchoires crispées, luttant pour le contrôle. La sensation était vertigineuse, trop intense. Elle était étroite, chaude, et elle se contractait autour de lui comme un poing de velours. Puis le besoin primal reprit le dessus.
Il commença à bouger. Ce ne fut pas une cadence, ce fut une prise. Des coups de reins courts, puissants, saccadés, qui la faisaient glisser sur les fourrures à chaque poussée. Le lit gémit sous leurs poids combinés, le bois massif du baldaquin semblant trembler. Il ne cherchait pas son plaisir à elle, il l'assumait, il le provoquait par la force pure de son assaut. Chaque pénétration était une affirmation, chaque retrait une promesse de retour.
Eldrid se cambra, ses seins offerts aux baisers avides qu'il y déposait entre deux poussées, des baisers qui se transformaient en succions voraces, laissant sur sa peau pâle des marques pourpres qui demain seraient des trophées. Elle répondait à chaque mouvement, se soulevant à sa rencontre, les talons plantés dans le matelas pour pousser, pour prendre plus encore. Ses gémissements se perdaient dans le bruit de leur chair qui se frappait, dans les grognements animaux qu'il laissait échapper.
— Plus fort, haleta-t-elle, la voix brisée. Ne te retiens pas. Je ne suis pas de porcelaine.
Il l'attrapa par les hanches et la roula sur le ventre d'une torsion brutale. Elle enfouit son visage dans les fourrures, un cri étouffé lui échappant. Il se remit en elle, par-derrière, cette fois, d'une poussée qui la fit crier à nouveau. Cette position était plus profonde, plus sauvage encore. Il pouvait voir le dos nu, les tatouages qui dansaient avec les muscles de son dos sous l'assaut, l'échancrure de la robe devenue inutile. Il s'agenouilla, la tenant par les hanches, et reprit son rythme impitoyable.
C'était un pillage. Une conquête. Il la possédait avec une fureur concentrée, chaque coup de reins comme un coup porté à l'univers qui avait tenté de les séparer. La sueur luisait sur leur peau, mêlant leurs odeurs – le cuir, le sang-de-dragon, le vin, le sexe. Les parfums du combat.
Sa main quitta sa hanche pour s'enfoncer dans ses cheveux, saisissant sa tresse défaites pour tirer sa tête en arrière, cambrant son dos.
— Dis-le, gronda-t-il à son oreille, le souffle brûlant. Dis à qui tu appartiens.
— À toi, cria-t-elle, les yeux révulsés, perdue dans la sensation. À toi, mon roi, mon loup... À toi seul !
La pression en elle montait, un tsunami qui menaçait de la briser. Elle sentait chaque muscle de Valcan se tendre, chaque poussée devenir plus désespérée, plus profonde. Elle était au bord, suspendue au-dessus d'un abîme de plaisir brut.
Quand la vague la frappa, ce fut comme un éclatement. Un cri silencieux lui déchira la gorge, son corps se raidit en arc, secoué de spasmes violents qui semblaient vouloir l'arracher à elle-même. En la sentant se contracter autour de lui de façon si intense, si sauvage, Valcan lâcha enfin prise. Un rugissement rauque lui échappa, un son qui n'avait rien d'humain, tandis qu'il la clouait sur le lit, son corps transpercé par sa propre décharge, chaude et profonde, qui semblait ne jamais devoir s'arrêter.
Il s'effondra sur elle, l'écrasant de tout son poids, les deux haletants, trempés, brisés. Le silence revint, peu à peu, troublé seulement par le crépitement du feu et le souffle rauque de leurs poumons.
Longtemps après, quand les battements de leurs cœurs cessèrent de marteler leurs tempes, il roula sur le côté, l'emmenant avec lui, l'enlaçant contre son torse ruisselant. Elle posa sa tête sur son épaule, une main sur le pectoral où son cœur battait encore la chamade.
Mais Eldrid Gunnulf n’était pas femme à se contenter d’une seule charge. À peine avaient-ils repris leur souffle qu’elle se relevait, une lueur de défi retrouvée au fond de ses yeux gris. Ses mains, encore tremblantes d’adrénaline, se posèrent sur le torse de Valcan, puis glissèrent vers son bas-ventre.
Elle agrippa son membre, déjà à demi dressé, et c’est là qu’elle le vit.
Le tatouage.
Un Serpent Monde, noir et sinueux, s’enroulant autour de la colonne de chair, les écailles finement dessinées semblant bouger à la lueur des flammes. Un sourire de louve, à la fois vorace et admiratif, illumina son visage.
— Par les anciens dieux… murmura-t-elle, caressant l’encre de son pouce. C’est magnifique.
Cette découverte, cette marque de pouvoir et de mystère sur la chair même de son désir, l’excita au plus haut point. Sans un mot de plus, elle se pencha et le prit en bouche, dans un mouvement lent et délibéré.
Valcan grogna, une main se refermant instinctivement dans ses cheveux blonds. Eldrid bougea la tête de haut en bas, avec une habileté qui trahissait une expérience aussi sûre que son maniement de la dague. Ses mèches dorées s’enroulaient autour de ses reins, caressant sa peau moite, ajoutant une sensation de soie à l’étreinte chaude et humide.
Elle le sentit durcir davantage, les muscles de son ventre se tendre, son souffle devenir un halètement rauque. Elle savait qu’il était au bord. C’est alors qu’elle se retira, laissant une traînée d’argent sur son membre, et leva vers lui un regard noyé de passion et de défi.
— Prends-moi par le cul… souffla-t-elle d’une voix rauque, chargée de désir.
Valcan, surpris, laissa échapper un souffle entrecoupé.
— Euh, je n’ai jamais fait cela… révéla-t-il, surpris mais pas rebuté, ses yeux sombres fixant les siens avec une intensité nouvelle.
Tout en continuant de branler doucement son membre d’une main ferme, Eldrid dévoila, entre deux baisers posés sur son ventre :
— Certaines femmes détestent, d’autres adorent… On appelle ça l’Antre Interdit. Si l’on est excitée, en confiance, c’est une vraie jouissance… Alors pour toi ce serait la première fois ? Sa bouche retrouva la pointe de son sexe, l’effleurant du bout de la langue. Cela m’excite encore plus.
Elle le lâcha finalement, et avec une souplesse féline, se retourna pour se placer à quatre pattes, offrant à sa vue la courbe parfaite de ses fesses et le dos sinueux parcouru de tatouages. Elle jeta un regard par-dessus son épaule, les lèvres humides et entrouvertes.
— On va essayer… Viens… Doucement…
Valcan, le souffle court, s’agenouilla derrière elle. Il se pencha, embrassa la base de sa colonne vertébrale, puis la peau douce d’une fesse. Il prit son temps, guidé par ses murmures. Avec une extrême lenteur, il se positionna et commença à s’enfoncer.
— Oui. C’est ça… Tu sens comme je t’enserre ? murmura-t-elle, la tête légèrement renversée. Et si tu mets ta main devant, en haut de ma fente, et que tu me caresses tout en me prenant…
Valcan obéit, cherchant du bout des doigts le petit nœud de chair sensible. Elle poussa un gémissement long et profond quand il le trouva, ses muscles intérieurs se contractant autour de lui.
— Ooh, tu comprends si vite, mon Beau Roi ! haleta-t-elle, les poings serrés dans les fourrures.
Excité comme jamais, les mains solidement posées sur les hanches soyeuses d’Eldrid, Valcan trouva un rythme. Il s’enfonçait dans cette intimité brûlante, élastique, différente, appliqué à ne pas faire mal, concentré à donner le meilleur de lui-même. La sensation était incroyablement serrée, enveloppante, et la vue d’Eldrid ainsi offerte, cambrée et gémissante, le faisait tourner la tête.
— Plus fort à présent, scanda-t-elle, la voix brisée par le plaisir. Je suis inondée tellement je te veux… Prends-moi, encore et encore, je me donne toute à toi ! Tu peux y aller, je n’aurai plus mal à présent. N’aie crainte, empale-moi…
Emporté par ses paroles, par le feu qu’elle allumait dans ses veines, Valcan augmenta l’amplitude de ses poussées. Le lit se remit à grincer, accompagnant le claquement rythmé de leurs chairs.
— Tu sens cette houle de plaisir qui nous submerge ? Tu sens comme je me donne, comme je m’ouvre pour ton sexe dur ? Mon roi, mon beau loup, tu me prends si bien !
Emporté par cette litanie envoûtante qui le grisait plus que le Sang de Glace, Valcan était perdu en elle. Il allait et venait, une main sur son sein qu’il pétrissait, l’autre remontant pour caresser sa nuque, embrasser l’épaule, mordiller la courbe de son cou. Tout son être était tendu vers ce point de fusion, son esprit submergé par les sensations, incapable de répondre autrement que par des grognements animaux.
— C’est si fort, c’est si bon… répétait Eldrid, comme une prière profane. Je suis à toi, je te sens si dur, si doux…
Sous la caresse incessante de ses doigts, le feu montait en elle aussi, en cercles concentriques qui se resserraient. Elle se mit à pousser à la rencontre de chacune de ses pénétrations, sa respiration devenant saccadée. Quand l’orgasme la frappa, ce fut un séisme silencieux d’abord, qui la fit se raidir, la bouche grande ouverte sur un cri étouffé, puis un long tremblement qui parcourut tout son corps, le contractant violemment autour de lui.
Ce fut trop. La pression que Valcan retenait presque douloureusement depuis des minutes se relâcha enfin dans un grondement rauque. Une décharge électrique, totale, l’envahit, impérieuse, balayant toute pensée, toute réalité. Il se vida en elle, profondément, les ongles s’enfonçant dans ses hanches, son front pressé contre son dos moite, aspiré par un bien-être extrême et primitif.
Il s’effondra doucement sur le côté, l’entraînant avec lui dans un enchevêtrement de membres épuisés. Ils restèrent ainsi, collés l’un à l’autre, haletants, baignant dans l’après-coup de la tempête qu’ils venaient de provoquer. La lueur du feu dessinait des ombres dansantes sur leurs corps luisants de sueur, sur le serpent d’encre et sur les runes pâles.
Eldrid, le visage enfoui dans son cou, murmura d’une voix éteinte, satisfaite :
— Le Serpent Monde… a trouvé son antre.
***
Valcan contemplait la pluie qui n'en finissait plus de frapper les vitres, un rideau gris et incessant qui semblait vouloir laver le monde entier. Puis son regard revint à Eldrid, paisiblement endormie sur le grand lit. Elle ressemblait à un ange tombé du ciel, avec ses yeux clos et ses traits apaisés, un tableau d'une douceur à vous fendre l'âme. Le contraste était déchirant : comment une beauté aussi sereine pouvait-elle abriter un esprit aussi indomptable, aussi féroce ?
La fille d'Armand Gunnulf était une amante ardente et généreuse, qui savait donner sans compter et prendre avec une voracité sans pareille. Quiconque serrerait cette femme dans ses bras deviendrait fou ou complètement damné. Et Valcan comprenait désormais pourquoi certains hommes s'étaient donné la mort après avoir perdu ses faveurs.
Le silence de la chambre n'était troublé que par le crépitement sourd des dernières braises dans l'âtre. Valcan, immobile, sentait le poids de cette nuit peser sur son âme d'une manière nouvelle. Il avait possédé des femmes, mené des armées, mais jamais il n'avait rencontré une créature capable de muter si radicalement : de la lionne ensanglantée du champ de bataille à la séductrice impitoyable du dîner, pour finir ainsi, vulnérable et sereine dans le sommeil.
Il s'approcha du lit à pas de loup, ses pieds nus silencieux sur les peaux d'ours. Une mèche dorée, collée par la sueur de leurs ébats, barrait la joue pâle d'Eldrid. Il retint son geste un instant, puis finalement, avec une douceur qui le surprit lui-même, écarta délicatement la mèche derrière son oreille.
« Complètement damné... » songea-t-il en repensant à la litanie de la Gouve.
C'était le mot juste. Elle n'était pas une simple conquête, elle était un territoire inconnu et dangereux. Et Valcan, le Roi de Glace, sentait bien que pour la première fois, il n'était plus tout à fait le maître de son propre royaume intérieur.
À sa grande surprise, Eldrid murmura sans ouvrir les yeux, sa voix ensommeillée et basse :
« Tes mains peuvent continuer ce que tes yeux ont commencé. »
Elle ouvrit enfin les paupières et le contempla avec une douceur qui le désarma plus sûrement qu'une armée. Valcan lui prit la main et y déposa un baiser tendre, ses lèvres effleurant ses phalanges couvertes de fines cicatrices.
— Tu le regrettes, n'est-ce pas ? dit Eldrid avec gravité. D'avoir couché avec moi.
— Bien sûr que non, dit Valcan en fronçant les sourcils, sincèrement surpris.
— Menteur ! répliqua-t-elle en faisant une petite grimace qui atténuait à peine le sérieux de son regard.
— Je t'assure ! dit-il, un sourire amusé aux lèvres malgré tout.
— Alors pourquoi tu ne dors pas dans mes bras ? demanda-t-elle, et cette fois sa voix était lourde d'une véritable interrogation.
Valcan la regarda longuement, comme s'il cherchait ses mots au fond d'un puits obscur. Puis, sans lâcher sa main, il déclara sur le ton de la confidence :
— C'est juste que... cela fait longtemps que je n'ai pas serré quelqu'un dans mes bras. Et je ne savais pas que... je me sentirais... en paix.
Le mot tomba dans le silence de la chambre, fragile et puissant à la fois. En paix. Un état qu'il croyait réservé aux morts ou aux naïfs.
Eldrid ne répondit pas tout de suite. Ses yeux gris, si souvent emplis de défi ou de désir, le scrutèrent avec une intensité nouvelle. Puis, d'une voix douce mais inexorable, elle demanda :
— Comment était Aude Haltaf ?
Valcan se raidit imperceptiblement. Ses sourcils se froncèrent, et il s'apprêta à retirer sa main, comme brûlé. Mais Eldrid la serra plus fermement, l'empêchant de fuir. Elle continua de le fixer, attendant, exigeant la vérité sans un mot de plus.
— Ainsi... tu connais mon histoire avec elle, finit-il par dire, sa voix un peu plus rauque.
— Je sais qu'elle a donné sa vie contre les Orcs, répliqua Eldrid, son ton devenant doux comme une caresse sur une plaie vive. Et je sais que tu l'aimais... et que c'est toi qui l'as enterrée de tes mains.
Un muscle tressaillit dans la mâchoire de Valcan. Les souvenirs remontèrent, brûlants et amers : la terre glaise, le froid qui engourdissait les doigts, l'odeur du sol retourné et du sang séché.
— J'ai creusé la terre jusqu'à ce que mes ongles se brisent et que mes doigts saignent, avoua-t-il, les yeux perdus dans les braises.
— Je suis vraiment désolée, dit-elle, et cette fois, la sincérité dans sa voix était une lame douce qui transperça ses défenses.
— Ce n'est rien, tenta-t-il de minimiser, lui offrant un sourire triste, usé.
— Non, ce n'est pas rien, répliqua-t-elle avec une fermeté qui n'admettait pas la dérobade. Rien de ce qui te touche n'est "rien".
Alors, Eldrid se dressa hors du lit, parée de sa seule nudité qui semblait, dans cette lueur mourante, une autre forme d'armure. Elle se hissa jusqu'à lui, jusqu'à sa bouche qu'elle embrassa sans retenue, mais sans la voracité de tout à l'heure. Ce fut un baiser lent, profond, comme pour goûter la saveur de sa peine. Puis elle prit ses mains, ces mains de roi et de guerrier, les porta à ses lèvres et y déposa un baiser sur chaque paume, sur chaque cicatrice.
Enfin, elle les guida vers elle, collant ses paumes contre la courbe chaude de son sein, au-dessus de son cœur qui battait, fort et régulier.
— Comment était-elle ? répéta-t-elle, son regard maintenant empli d'une compassion féroce, exigeante. Dis-le-moi. Parce que je ne suis pas son ombre, Valcan. Je ne veux pas prendre la place d'un fantôme. Je veux savoir ce que tu as aimé en elle, pour savoir ce que je peux être pour toi... ou ce que je ne serai jamais.
Dans le creux de sa main, il sentait le battement de son cœur à elle, et sous ses doigts, la peau soyeuse et le galbe ferme de son sein. Il était nu, elle était nue, et pour la première fois de la nuit, ce n'était pas leurs corps qui étaient à découvert, mais leurs âmes.
— Elle était... pleine de vie, commença-t-il, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque, comme usé par le souvenir. Elle était le soleil d'été sur les plaines, Eldrid. Elle riait quand je fronçais les sourcils. Elle ne voyait pas le guerrier, elle voyait l'homme qui avait froid. Elle était la douceur dans un monde qui n'en a aucune.
Il ferma les yeux un instant, les doigts se crispant légèrement sur la peau soyeuse d'Eldrid, comme s'il s'agrippait à un rocher dans un courant trop fort.
— Elle n'avait rien de ta fureur, ni de ton mystère, poursuivit-il, rouvrant les yeux pour la fixer avec une lucidité brutale. Elle était d'une simplicité qui l'a rendue vulnérable. Quand elle est morte, j'ai cru que la glace finirait par recouvrir tout ce qui restait de moi. Que je ne sentirais plus jamais de chaleur.
Eldrid garda le silence un moment, laissant l'écho de ses aveux se dissiper. Puis, lentement, elle déplaça sa main sur la sienne, l'enlaçant, leurs doigts se mêlant.
— Je ne suis pas le soleil d'été, dit-elle enfin, d'une voix basse et étrangement calme. Je suis l'éclair qui déchire la nuit. Le feu qui couve sous la neige. Je ne peux pas être ta douceur, Valcan. Je ne sais pas être douce.
Elle leva leur main entrelacée, la pressant contre sa propre joue, puis contre ses lèvres.
— Mais je peux être le bras qui tient ton épée quand la tienne faiblit. La rage qui te garde vivant quand la glace veut t'engloutir. Je peux être le feu qui te réchauffe, même si c'est un feu qui brûle, qui consume.
Elle se pencha, et ce fut elle qui l'embrassa cette fois, non pas avec la voracité de la conquête, mais avec une gravité qui avait la solennité d'un serment.
— Tu ne dois pas oublier sa lumière, murmura-t-elle contre ses lèvres. Mais ne me demande pas de l'imiter. Je ne suis pas faite pour la lumière douce. Je suis faite pour la forge et la bataille. Et si tu m'acceptes ainsi... alors je peux être pour toi un autre genre de femme. Une alliée dont le cœur bat au même rythme de guerre et de passion que le tien.
Elle recula un peu, son regard gris le transperçant, sans artifice, sans jeu.
— Je ne te demanderai jamais de m'aimer comme tu l'as aimée, elle. Je te demande de me vouloir comme je suis. La lionne, pas la colombe. L'incendie, pas le rayon de soleil. Et si cela suffit... alors la glace n'aura plus jamais raison de toi.
Valcan la regarda un long moment, le silence pesant entre eux, chargé de tous les sous-entendus qu'elle venait de déposer. Puis il hocha la tête, un simple mouvement qui n'était ni un accord ni un refus, mais l'acceptation de ce qu'elle était. Il n'avait pas les mots pour répondre à un tel pacte.
Eldrid, interprétant son silence comme une porte laissée entrouverte, colla son front contre le sien. Un geste d'une intimité surprenante, presque plus vulnérable que tout ce qu'ils avaient partagé auparavant. Dans le cocon de leur souffle mêlé, elle ignorait une vérité fondamentale.
Ce qu'elle ne savait pas, c'est qu'Aude était, elle aussi, une guerrière. Loin d'être la simple douceur qu'il avait décrite par pudeur ou par douleur, Aude Haltaf avait été une louve des neiges, farouche au combat, déterminée et indomptable. Elle s'était battue à ses côtés avec une férocité tranquille, et était tombée en hurlant son nom, une hache d'orc plantée dans le torse, le visage ruisselant de sang ennemi jusqu'au bout. Valcan lui avait ôté cette image de la mémoire, ne gardant que celle de la femme qui réchauffait ses mains gelées au campement. C'était plus supportable.
La différence cruciale, celle qui glaçait Valcan bien plus que le souvenir de la mort d'Aude, était qu'Eldrid ne faisait confiance à personne. Aude avait cru en lui, en la lueur au bout du chemin. Eldrid, elle, ne croyait qu'en la force de son propre bras et en la froideur de sa propre stratégie.
Et Valcan était parfaitement conscient de l'autre réputation qui collait à la peau d'Eldrid Gunnulf, aussi infamante à Tudor que ses exploits étaient glorieux : elle se lassait. Elle se lassait des amants et des amantes avec la même rapidité impitoyable qu'elle changeait de tactique sur un champ de bataille. Les cœurs qu'on lui offrait, elle les prenait, les savourait peut-être, puis les laissait derrière elle, brisés et abandonnés, comme des armes émoussées après la victoire. On disait qu'elle cherchait sans cesse une flamme plus vive, un défi plus grand, et que personne n'avait jamais réussi à retenir son regard plus de quelques lunes.
Même maintenant, alors que son propre corps portait encore la mémoire brûlante de leur étreinte, même si quelque chose en lui, un coin obscur et affamé de son âme, avait adoré la façon dont Eldrid l'avait pris, possédé, défié. Même si cette partie de lui résonnait à l'unisson de sa sauvagerie et reconnaissait en elle une égale comme il n'en avait jamais rencontré, la prudence du roi, forgée par des années de trahisons et de deuils, se tenait en embuscade.
Il acceptait son pacte. Il l’acceptait elle, la lionne, l’incendie, à ses côtés. Non pas comme un remplacement, mais comme une nouvelle force dans l’équation déjà complexe de son règne et de sa vie. Mais cette acceptation ne venait pas avec l’abandon de ses défenses.
Il se dégagea doucement du contact de leurs fronts, sans hostilité, mais avec une distance retrouvée. Ses yeux gris, un instant auparavant troublé par l’émotion, avaient retrouvé une partie de leur calme impénétrable. Il ne dit rien. Aucun autre mot pour qualifier ce moment, pour sceller leur étrange traité avec des promesses qu’il n’était pas certain de pouvoir tenir, ou qu’elle aurait le désir d’entendre.
Il se leva du lit, son corps de guerrier se découpant dans la pénombre devant la lueur des braises. Il ramassa son pantalon de laine noire abandonné sur le sol et l’enfila avec des gestes lents, méthodiques. Puis il alla à la fenêtre, tournant le dos à la femme dans son lit, et contempla de nouveau l’obscurité ruisselante.
Le silence n’était plus intime. Il était devenu un territoire neutre, une frontière qu’il dressait entre l’emportement de la nuit et la froide réalité du jour à venir.
Eldrid, allongée sur les fourrures, le regarda faire. Elle ne dit rien non plus. Elle comprenait ce langage-là aussi bien que celui des corps. Elle voyait la retraite stratégique, le rempart qui se reconstruisait pierre par pierre. Elle n’en fut ni blessée ni en colère. C’était le jeu. Leur jeu. Il acceptait la pièce qu’elle était, mais refusait de lui donner le pouvoir de mettre le roi en échec.
Un sourire presque imperceptible effleura ses lèvres. C’était mieux ainsi. Un homme qui se serait jeté à ses pieds, éperdu après une seule nuit, l’aurait déjà ennuyée. Valcan, avec sa prudence de loup, sa force contenue et son silence éloquent, restait un défi. Et Eldrid Gunnulf ne vivait que pour les défis.
Elle ferma les yeux, s’enfonçant dans la chaleur des peaux, écoutant le double chant de la pluie et du souffle calme de l’homme à la fenêtre. Le chapitre de cette nuit intense se refermait non sur une déclaration, mais sur un constat tacite. Ils étaient alliés, peut-être plus. L’avenir dirait si cette alliance résisterait à la lumière du jour, aux intrigues des cours, et à la nature même de la lionne, toujours en quête de nouvelles proies.
Pour l’instant, dans le Palais des Brumes, il n’y avait que la paix trompeuse de l’aube qui tardait à venir, et le pacte silencieux de deux prédateurs qui avaient décidé, pour un temps, de chasser côte à côte.