Le Sang des Valgard

Chapitre 10 : Le Prix du Fer et le Venin d'Or

Par jasmin13

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Le silence de la bibliothèque royale n’était rompu que par le crépitement des bûches de bouleau et le gémissement du vent contre les vitraux étroits. Ici, l’air sentait le vieux cuir, la cire d’abeille et la poussière des siècles. C’était le sanctuaire de Valcan, le seul endroit où le Roi Loup s'autorisait à poser son masque de commandement.

Le prince Savra attendait près d'un pupitre massif, observant les ombres danser sur les rayonnages chargés de grimoires. Pour un roi barbare, cette bibliothèque était une révélation. On y trouvait des traités rares sur la royauté des royaumes d’Elpire et de Pelia, les constitutions des cités-états de Vilmar, et, à la grande surprise de Savra, des ouvrages politiques de l’Empire de Koros. À cela s’ajoutaient des philosophies des royaumes lointains de Kesh, ces terres d’hommes aux yeux bridés. C’était une collection gigantesque, pas aussi vaste que celle de l’impératrice, mais d’une densité et d’une rareté troublantes.

La porte s’ouvrit sans bruit. Valcan fit son entrée, ne portant ni couronne ni manteau d'apparat. Il était vêtu d’une simple tunique de cuir sombre, les manches retroussées sur ses avant-bras musclés, constellés de cicatrices aussi blanches et nettes que des entailles sur de l’écorce. Ses yeux gris, cernés par une nuit sans sommeil mais d’une lucidité glaciale, se fixèrent sur le prince.

— Vous semblez absorbé, prince, fit remarquer le roi en passant devant lui pour se diriger vers son bureau.

— Je dirais fasciné, Majesté, répondit Savra en s’inclinant avec une grâce mesurée. Certains de vos ouvrages révèlent une curiosité et une érudition… inattendues chez un souverain du Nord.

— Pour un barbare, vous voulez dire, corrigea Valcan sans amertume, tandis qu’il versait du vin dans deux coupes de métal mat. Du vin ?

— Volontiers, et non, le terme ne s’y prête pas, Majesté, rétorqua Savra avec un léger sourire. Vous êtes plutôt un précurseur, si j’ose dire. J’ai cru comprendre que les Valgard recevaient une éducation très stricte en matière d’étiquette et de sciences de gouvernement.

— Comme chaque héritier depuis Darion le Déraciné, confirma Valcan en lui tendant une coupe. Sa mère, la reine Etain Ragnar, dernière de sa lignée avant qu’elle n’épouse Baran le Fondateur, veilla à ce que ses enfants maîtrisent aussi bien l’art de la guerre que celui de la politique. Alors non, le terme « barbare » n’est pas une insulte. Il ne fait que souligner que le nord glacé ne forge que des hommes d’acier. Asseyez-vous, prince.

Savra prit place dans le fauteuil de cuir craquant que Valcan lui désignait. Il accepta la coupe, notant l’absence de tout goûteur ou rituel de cour dans cette pièce secrète. Ici, le roi était seul avec ses pensées, et avec ses invités.

— J’ai parlé aux ducs, reprit Valcan en s’asseyant derrière son bureau de chêne noirci, un meuble massif et sans ornement. Armand Gunnulf a le verbe haut et pousse en faveur de l’alliance. Haltaf est d’une prudence maladive, rongé par le souvenir de sa nièce. Et la comtesse Weilew… y voit une opportunité à saisir. Mais tous, au fond, craignent que cette alliance ne nous coûte plus qu’elle ne nous rapporte. Qu’elle ne fasse de Tudor un simple avant-poste dans le jeu de votre impératrice.

— Je comprends leurs réticences, Majesté, répondit Savra en faisant tourner lentement le vin dans sa coupe. Mais sachez que l’impératrice n’a aucune ambition territoriale sur Tudor. Son unique dessein est de porter la guerre aux Elfes Rouges, jusqu’à leurs terres qui sont, pardonnez ma franchise, infiniment plus riches et prospères que vos domaines du nord.

— Dans ce cas…, dit Valcan, un sourire en coin fendant sa barbe naissante, permettez-moi d’être franc à mon tour. L’idée d’abattre la menace elfe et de partager le butin m’est venue, je l’avoue, bien avant votre ambassade. Mais deux cités-états en guise de paiement… Cela me semble un salaire de mercenaire, et non le tribut d’un allié. Vous ne trouvez pas ?

Savra leva les yeux, rencontrant le regard d’acier du roi. Le moment était venu.

— Cette fois, c’est moi qui vous le demande, Majesté : que désirez-vous en échange de votre fer, de vos hommes et de votre alliance ?

Valcan porta la coupe à ses lèvres, ses yeux ne quittant pas ceux du prince. Il but une gorgée, puis déclara d’une voix calme et posée, comme s’il commentait la météo :

— Eh bien… j’avais pensé à l’île de Sarapin.

Le prince Savra se figea, la coupe à mi-chemin de ses lèvres. Un froid soudain, plus intense que celui des montagnes de Tudor, lui parcourut l’échine. Sarapin n’était pas qu’un morceau de terre. C’était le verrou stratégique des routes commerciales du sud, la sentinelle qui gardait l’accès aux ports les plus riches de Koros, le cœur battant de sa puissance navale.

— Sarapin ? répéta-t-il, sa voix à peine audible. Majesté… vous demandez là le joyau de la couronne impériale. Sans cette île et ses défenses, Koros est à la merci de n’importe quelle flotte hostile.

— Que je protégerai avec la mienne, rétorqua Valcan, son ton empreint d’une gravité implacable. Et puis, entre nous, prince, je ne suis pas naïf. Une fois que Koros en aura fini avec les Elfes Rouges et aura digéré leurs richesses, qu’est-ce qui empêcherait votre impératrice de tourner son regard… et ses armées… vers le Nord ? Alors, moi, je serai prêt. Et Sarapin sera la garantie que cette guerre n’aura jamais lieu. C’est une assurance mutuelle.

Savra reposa lentement sa coupe sur le bureau, le cristal résonnant faiblement sur le bois. Son esprit tournait à une vitesse vertigineuse, évaluant, calculant. Le contraste entre le calme érudit de cette pièce et la brutalité glaciale de la demande était vertigineux.

— Vous parlez comme un homme qui prévoit déjà la prochaine guerre, Majesté, répondit Savra, sa voix ayant perdu toute sa chaleur diplomatique. Sarapin n’est pas une simple escale. C’est le poumon économique de nos échanges avec Kesh et les royaumes du Levant. La céder, c’est vous offrir un droit de vie ou de mort sur la prospérité de Koros. C’est une demande… monumentale.

Valcan se leva et fit quelques pas jusqu’à la haute fenêtre aux vitraux épais. Il observa les brumes matinales qui s’enroulaient comme des serpents autour des flèches du Palais des Brumes.

— Non, prince, dit-il sans se retourner. C’est offrir à Tudor une raison vitale, tangible, de ne jamais laisser Koros tomber ou faiblir. Tant que Sarapin sera mienne, la survie et la prospérité de votre empire deviendront ma priorité absolue. Je ne cherche pas à accumuler de l’or pour le voir briller. Je cherche la survie d’un peuple qui a appris, dans la glace et le sang, que la douceur et la confiance sont des illusions de courtisan. Je cherche une garantie en pierre et en acier.

Il pivota sur ses talons, son visage à moitié plongé dans l’ombre, l’autre moitié éclairé par la lueur mourante du feu.

— L’impératrice veut les terres fertiles des Elfes Rouges ? Qu’elle les prenne. Mais le prix du fer nordique, de nos berserkers, et de ma protection navale totale, c’est ce rocher au milieu des flots. C’est ma condition finale, non négociable. Dites à Sasha que si elle accepte, le Loup marchera à ses côtés jusqu’aux portes de l’enfer elfique et les réduira en cendres. Si elle refuse… eh bien, nous verrons si ses précieux traités de philosophie et ses légions d’or lui permettront de repousser les hordes elfiques sans l’acier de Tudor.

Le silence qui suivit était aussi épais et froid que les murs de pierre du palais. Savra sentit le poids du message qu’il avait reçu, par voie magique, de Koros-Meer. Les instructions étaient claires, venues de la source suprême elle-même. Il devait accepter la demande territoriale de Valcan, mais à une condition spécifique, ingénieuse et perfide : que le fief concédé – quelle qu’en soit la nature – soit attribué non pas à la couronne de Tudor directement, mais à Armand Gunnulf.

Savra laissa le silence s'étirer, faisant mine de peser chaque mot. Il savait que le Roi Loup n'était pas un homme que l'on flattait, ni que l'on trompait aisément.

— Votre demande est... acérée, Majesté, finit par dire Savra d'une voix basse. Sarapin est le verrou de Koros-Meer. La céder sans garanties solides provoquerait une mutinerie au sein de nos guildes de marchands avant même que l'Impératrice ne puisse lever une épée pour sa cause.

Il marqua une pause, observant le reflet des flammes dans sa coupe, puis reprit avec une habileté de serpent :

— Sasha pourrait accepter. Mais pour que Koros ne voie pas cela comme une humiliation ou une perte sèche, il faut que l'île reste administrée par quelqu'un qui maîtrise les usages du grand négoce, quelqu'un que nos armateurs respectent déjà. Tudor est une terre de guerriers, mais Sarapin est une terre de registres, de péages et de droits d'ancrage. Si nous la cédons, l'Impératrice insistera pour que sa gestion soit confiée à une maison qui possède déjà ses entrées dans les comptoirs de l'Empire.

Savra jeta un regard vers la carte, comme s'il cherchait une solution logique.

— Un homme comme le duc Armand Gunnulf, par exemple. Ses intérêts maritimes sont liés aux nôtres par le sang et l'or depuis l'époque des anciens pactes. Si vous le nommiez seigneur de Sarapin, cela donnerait à Koros l'illusion d'une continuité. Pour mon peuple, ce ne serait pas une reddition brutale face au Loup, mais une extension de nos privilèges de commerce avec les Gunnulf, sous votre égide. Cela vous permettrait de tenir l'île militairement, tout en laissant Armand gérer les querelles de quais et la levée des taxes de port que ce rocher ne manquera pas de susciter.

Il soutint le regard de Valcan, son expression neutre, dissimulant le piège sous une apparence de pur pragmatisme seigneurial.

— C’est une question de façade, Majesté. Donnez-nous une figure familière pour traiter avec nos flottes, et Koros vous donnera les clés du Sud.

La tension dans la bibliothèque était désormais palpable, comme l’air avant l’orage. Les mots de Savra, enveloppés dans la soie diplomatique, avaient laissé derrière eux une odeur de piège. Valcan ne bougea pas, mais son esprit, aiguisé comme la lame de sa dague, analysait chaque syllabe, chaque nuance dans le regard du prince.

Le silence qui s’installa n’était plus celui du sanctuaire érudit, mais celui d’un champ de bataille avant la charge. Savra avait jeté son dé, proposant le nom d’Armand Gunnulf avec une logique apparemment imparable. Trop imparable.

Valcan laissa le silence s’étirer, se servant une nouvelle coupe de vin d’un geste délibérément lent. Le liquide rouge sombre captait la lueur du feu, comme du sang dans un bol d’obsidienne.

— Soit, finit-il par déclarer, sa voix aussi neutre et froide que la pierre des murs. Si l’Impératrice est prête à ce sacrifice pour mon acier, je ne serai pas celui qui fera obstacle à la grandeur de nos deux nations. Le Duc Armand sera nommé Seigneur-Gouverneur de Sarapin, sous l’autorité directe de la Couronne de Tudor.

Il se tourna enfin vers Savra, et le sourire qui effleura ses lèvres n’avait rien de chaleureux. C’était l’expression d’un homme qui vient d’identifier une pièce défectueuse dans un mécanisme complexe.

— C’est une proposition pragmatique, Prince, admit-il, son regard perçant comme une vrille. Armand en plus d’être un seigneur de guerre connaît effectivement les mers et le langage des coffres. Il saura s’assurer que les registres de vos marchands restent aussi ordonnés que les remparts que mes ingénieurs vont dresser sur chaque promontoire de l’île.

Pourtant, intérieurement, un tumulte d’hypothèses et d’avertissements s’agitait. Pourquoi Sasha, réputée pour sa ténacité à ne rien céder, pliait-elle si vite sur Sarapin ? Et pourquoi insister pour qu’elle tombe entre les mains d’Armand, précisément ? Était-ce une manœuvre pour s’attacher le duc le plus ambitieux de Tudor par les liens de l’or et de la gratitude, créant ainsi une faille dans la loyauté de sa propre cour ? Ou pire… Armand avait-il déjà, dans l’ombre, négocié son propre pacte avec l’Empire, utilisant cette alliance comme couverture pour ses ambitions personnelles ?

L’idée qu’Armand puisse avoir manœuvré dans son dos sachant même que c’est lui qui a proposé Sarapin avant la venue de la délégation korosienne, fit monter en lui une colère froide et concentrée. Il reposa sa coupe sur le bureau de chêne avec un clac sec qui résonna comme un coup de feu dans le silence.

— Nous rédigerons les actes et les serments de vassalité dès demain, après le Conseil des Ducs, annonça-t-il, sa voix redevenue celle du commandant. Mais sachez une chose, Prince Savra, et transmettez-la clairement à votre souveraine : à Sarapin, le négoce pourra porter le nom de Gunnulf. Les quais pourront parler la langue de vos guildes. Mais la loi, la justice ultime et la défense de chaque pierre de cette île… resteront Valgard.

Son regard gris se fit plus acéré, promettant non pas une collaboration, mais une occupation vigilante.

— Mes garnisons y seront permanentes. Mes navires de guerre y auront leurs quartiers. Et le gouverneur Gunnulf rendra compte chaque lune, non pas à ses nouveaux amis de Koros-Meer, mais à son roi, ici, dans cette bibliothèque. C’est la seule condition qui rend cette… délégation… acceptable.

Savra s’inclina légèrement, un éclair de satisfaction – trop rapide, trop visible – traversant son regard avant qu’il ne le maîtrise. Il avait obtenu le résultat escompté par l’Impératrice, mais il venait aussi de révéler, par cette insistance même, que ce résultat avait une valeur particulière pour Koros. Et il avait incontestablement éveillé la méfiance aiguisée du Loup.

— Vos conditions sont justes et prévoyantes, Majesté, acquiesça Savra, adoptant un ton de respect retrouvé. Je transmettrai vos paroles avec la plus grande exactitude. L’Impératrice comprendra qu’une alliance solide se construit sur des fondations claires.

Valcan ne répondit pas. Il se contenta de hocher la tête, tournant son regard vers les flammes. L’entretien était terminé. L’accord était scellé dans les grandes lignes, mais un poison subtil venait d’être distillé dans ses veines : la suspicion. La méfiance envers l’ambition de son plus puissant vassal, et envers les véritables intentions de l’Impératrice Sasha.

Alors que Savra se retirait avec une élégance feutrée, Valcan resta debout devant la cheminée. La bibliothèque, son refuge, sentait soudain moins le vieux cuir et la cire que l’odeur métallique de la trahison en gestation. Il venait de gagner une île clé pour son royaume, mais il avait peut-être aussi accepté d’introduire un serpent dans son propre jardin. Et le pire était qu’il ne savait pas encore de quelle main venait le venin : de celle de l’Impératrice lointaine, ou de celle du duc qui rêvait roi de son propre royaume, ou roi a la place du roi.

 

***

 

 

 

Le parchemin était sec. L’encre noire, mêlée d’une poudre d’or symbolisant la loyauté, avait capturé dans ses courbes et ses sceaux le destin d’une île et l’équilibre précaire de deux empires. Les signatures étaient apposées : celle de Valcan, anguleuse et ferme comme une entaille dans le bois ; celle du prince Savra, élégante et fluide ; et celle d’Armand Gunnulf, large et majestueuse, trahissant une satisfaction à peine contenue. Les serments de vassalité avaient été murmurés dans la Grande Salle du Conseil, sous le regard de pierre des ancêtres Valgard. Les mots étaient beaux, les promesses solennelles. Et pourtant, dans la poitrine de Valcan, une froideur persistante, plus tenace que le givre du grand nord.

Il avait besoin de l’air vif, du silence brut des choses qui n’avaient pas de langue pour mentir. Il avait besoin de Vigilant.

L’alezan l’attendait dans le manège couvert des écuries royales, une masse de muscles frémissants et de pelage cuivré qui semblait capturer à lui seul les derniers rayons d’un soleil absent. Ce n’était pas un cheval de parade, ni une monture de guerre lourde. C’était un Pur-Sang des Brumes, une race que Valcan lui-même avait contribué à affiner, croisant la fougue des étalons sauvages des Hautes Crêtes avec l’endurance légendaire des petits chevaux des steppes de Kesh. Le résultat était une créature à la fois racée et robuste, intelligente, têtue, et dotée d’un cœur qui ne battait que pour deux maîtres : la liberté et celui qui savait la mériter. Ils étaient rares, précieux, et seuls quelques seigneurs et les écuyers les plus aguerris du roi étaient autorisés à les monter.

« Alors, mon ami, grogna Valcan en approchant, caressant le chanfrein nerveux de la bête. Toi aussi, tu sens l’orage ? »

Vigilant hennit doucement, un son profond qui faisait vibrer l’air, et poussa son museau dans la paume du roi, cherchant le morceau de pomme sèche qu’il savait y être caché. Valcan sourit malgré lui. Avec les chevaux, tout était simple. Une récompense pour la confiance, une fermeté sans colère pour corriger, une patience infinie pour construire. Il n’y avait pas de traités à double sens, pas de duchesse aux yeux trop vifs manœuvrant dans l’ombre, pas de vassal ambitieux recevant des clés d’or d’un empire étranger.

Il enroula les rênes de cuir souple autour de ses mains nues, sans gants. Il voulait sentir chaque frémissement, chaque intention de l’animal à travers le cuir. Il enfourcha Vigilant d’un mouvement fluide, et l’alezan dansa sur place, impatient de se délier les jambes.

Ils quittèrent l’enceinte du Palais des Brumes au petit trot, franchissant le pont-levis pour s’enfoncer dans les landes rocailleuses qui entouraient la citadelle. Le vent du nord s’engouffra dans la cape de Valcan, lui cinglant le visage. Ici, il n’était plus le roi. Il était un cavalier, et la terre gelée sous les sabots de son cheval était la seule vérité qui comptait.

Il poussa Vigilant au galop. L’alezan s’étira, ses foulées devenues longues, puissantes, régulières. Le monde n’était plus que le grondement des sabots, le sifflement du vent, le souffle rauque et régulier de la bête. Valcan se pencha sur son encolure, abandonnant son corps au rythme primal. C’était dans ces moments-là, dans cette fusion avec une force pure et sauvage, que son esprit se libérait et que les pensées tournoyaient avant de se déposer, claires et implacables.

Sarapin.

Le nom tournoyait dans son crâne au rythme du galop. Un joyau stratégique, oui. Une victoire diplomatique, incontestablement. Mais offert sur un plateau d’argent, avec une condition… une suggestion qui sentait la manipulation à des lieues.

Pourquoi Armand ?

La question martelait ses tempes plus fort que le vent. Savra avait parlé de continuité commerciale, de pragmatisme. Des mensonges d’ambassadeur. L’Impératrice Sasha ne cédait pas un pouce de terrain par pragmatisme. Elle calculait, toujours. En donnant Sarapin à Armand, elle le hissait au rang de prince marchand, elle le rendait redevable à Koros, elle créait un point de fixation pour son ambition. Elle plantait une graine de discorde au cœur même de Tudor. Un seigneur aussi puissant, désormais maître d’une forteresse insulaire et des richesses qui y transitent, n’était plus tout à fait un vassal. Il devenait un quasi-pair. Un rival potentiel.

Vigilant prit un talus sans ralentir, et pour un instant, ils volèrent, suspendus entre la terre et le ciel gris. Dans cette seconde d’apesanteur, une autre pensée, plus noire encore, transperça Valcan.

Et si Armand avait demandé cela ? Si toute cette alliance, si les avances d’Eldrid… n’étaient que les premiers mouvements d’un jeu bien plus vaste, orchestré par le vieux duc pour se tailler un royaume dans l’ombre de deux empires ?

Le cheval retomba lourdement sur le sol gelé, mais Valcan, à l’aise dans sa selle, absorba le choc sans y penser. Ses doigts se resserrèrent sur les rênes. Eldrid. Le souvenir de leur nuit, de sa peau contre la sienne, de ses paroles en demi-teintes, lui brûla soudain l’esprit d’une façon nouvelle. Était-elle complice ? Était-elle, elle aussi, une pièce sur l’échiquier de son père ? La « lionne » qu’il croyait libre n’était-elle qu’un appât magnifique, lancé pour l’envoûter et l’aveugler ?

Un froid plus profond que celui de la lande s’insinua en lui. La méfiance, cette vieille compagne de règne, se réveillait, plus acérée que jamais. Il avait cru sceller un pacte avec une égale, peut-être même trouver une alliée contre la solitude du pouvoir. Mais il venait peut-être de signer un traité avec l’ennemi, ou pire, avec l’instrument de sa propre perte.

Vigilant, sentant la tension nouvelle dans son cavalier, ralentit et secoua sa crinière avec un hennissement interrogateur. Valcan se pencha, posant sa joue contre l’encolure chaude et fumante.

« Tout va bien, mon frère de sang, murmura-t-il, sa voix emportée par le vent. Mais il va falloir être plus vigilant que jamais. »

Il tourna la tête de l’alezan vers le palais, dont les tours crénelées se découpaient comme des dents noires contre le ciel. Le galop devint un trot lourd, puis une marche calme. Le cavalier était rentré. Le Roi Loup, lui, venait de partir en guerre contre des fantômes – ceux du doute, de la trahison, et d’une beauté en robe sang-de-dragon qui pouvait être son plus grand danger ou son unique salut. Le cavalier était rentré, mais le Roi Loup, lui, ne voyait plus dans les tours de sa citadelle que les barreaux d'une cage dorée par l'or de Koros. Il allait falloir briser le piège, ou apprendre à y régner en maître.

Le trot de Vigilant ralentit à mesure que le chemin s’encaissait entre deux parois de roche grise, là où le vent s’engouffrait avec un sifflement de spectre. C’est là, à l’orée des bois pétrifiés par le givre, qu’une silhouette immobile barrait la route.

Valcan tira sur les rênes. L’alezan s’ébroua, la vapeur de ses naseaux se mêlant au brouillard rampant. Le Comte Haltaf attendait sur son propre cheval, un gris pommelé à l’allure austère. Le vieux comte ne portait ni parures ni couleurs de fête pour célébrer le traité. Il semblait faire partie intégrante du paysage désolé, un bloc de granit enveloppé de fourrure sombre.

Le regard de Valcan se durcit. Chaque fois qu’il voyait cet homme, c’était le visage d’Aude qu’il croyait apercevoir dans le reflet de ses yeux clairs. C’était la même ligne de sourcils, la même dignité silencieuse, mais flétrie par le deuil et l’amertume des années.

— Majesté, dit Haltaf. Sa voix était basse, dénuée de la flagornerie des autres ducs. Je ne pensais pas vous trouver si loin des réjouissances.

— Je n’ai jamais eu le goût des coupes que l’on vide en mentant, monseigneur Haltaf, répondit Valcan en caracolant pour se placer à sa hauteur. Vous non plus, semble-t-il.

— Oh moi je suis trop vieux pour tout ça, dit le comte d’une voix bourrue mais fatiguée. Je n’ai jamais compris pourquoi c’est à moi que mon père m’a donné le comté de Roche Brûlée. Si mon grand frère ne s’était pas fait tuer par cet ours blanc, j’aurais peut-être fini ma vie dans un avant-poste au-delà des frontières du Nord glacé.

Valcan sourit, puis désigna le cheval du comte.

— Vous devriez le nourrir de pommes vertes, votre cheval en raffole.

— Ce vieux salopard se contentera d’avoine, dit le comte en lui caressant le cou avec douceur. Et vous n’êtes plus mon écuyer… Majesté.

— Vous saviez que je voulais devenir dresseur de chevaux ?

— Je ne le sais que trop bien… C’est pour cela que… ma fille vous aimait. Pour un prince, vous étiez… un garçon modeste. Tellement modeste que j’avais parfois envie de casser votre belle gueule.

Valcan éclata de rire, et le comte, gardant d’abord son sérieux, finit par éclater d’un rire bref et rauque qui secoua ses épaules. Le rire s’étouffa progressivement, emporté par une rafale de vent plus froide que les autres. Le visage d’Haltaf retrouva sa rigidité de pierre, et ses yeux clairs se fixèrent sur Valcan avec une intensité nouvelle.

— Alors nous allons entrer en guerre contre les Elfes, fit-il remarquer.

— Nous allons mobiliser toutes les troupes ducales, en plus des Loups Albâtres et des Tigres Blancs, dit Valcan d’une voix grave. Ce sera la plus grande armée jamais rassemblée depuis l’époque du Fondateur.

— Une entreprise grandiose ! Que vous allez mener vous-même.

— Tel est le rôle d’un roi de Tudor.

— À condition que le roi ne parte pas avec un poignard déjà planté entre les côtes, lâcha Haltaf avec une brutalité qui fit tressaillir Vigilant.

Le vieil homme ramena son cheval plus près de celui de Valcan, si près que leurs genoux se frôlèrent. L’air de camaraderie s’était évaporé, remplacé par cette vigilance de vieux soldat qui sent l’embuscade avant de voir la première flèche.

— Mobiliser les Loups et les Tigres est une chose, sir. Mais vous laissez les clés de votre maison à un homme qui n’a jamais su ce que signifiait le mot « assez ». En nommant Armand à Sarapin, vous lui avez donné le contrôle des vivres et de l’or qui devront remonter vers le Nord pour soutenir votre effort de guerre.

Valcan redressa le buste, sa silhouette se découpant avec autorité contre le ciel de plomb.

— Armand est un lion sur le champ de bataille, Haltaf. Vous le savez mieux que quiconque. C’est le meilleur stratège que le Nord ait porté depuis des générations. S’il finance ses propres légions, c’est autant de sang de Tudor qu’il préserve. Je ne pars pas en guerre pour le surveiller depuis les remparts du palais ; il marchera à mon flanc. Je veux son génie tactique à mes côtés, pas dans mon dos.

Haltaf hocha lentement la tête, mais son regard restait chargé d’une inquiétude que la logique militaire ne parvenait pas à dissiper.

— C’est précisément ce qui m’effraie, mon roi. Un homme qui possède à la fois l’épée, l’esprit pour la manier et désormais la bourse de Sarapin pour nourrir ses ambitions… un tel homme n’a plus besoin de roi. Il devient une force de la nature.

Valcan resta silencieux un instant, le regard perdu vers l’horizon où les premières neiges commençaient à tomber. Il connaissait les risques. Mais dans le grand jeu des nations, l’immobilisme était une mort certaine.

— S’il tente quoi que ce soit, je le briserai, dit-il d’une voix sourde, presque pour lui-même. Mais pour l’heure, j’ai besoin de son acier. Sans les Gunnulf, la campagne contre les Elfes est un suicide.

— Bien ! approuva Haltaf en opinant du chef. Au moins mes leçons ne sont pas tombées dans les esgourdes d’un sourd.

Le comte le regarda un moment, puis inspira longuement et parla d’un souffle.

— Il reste un dernier détail que moi et certains autres seigneurs avons discuté.

— Et donc ?

— Que vous devez reprendre les choses en main dans votre propre maison. Nous parlons, vous savez.

— Donc il y a un Conseil avec le roi, et un autre, de l’ombre, sans lui…

— Si c’est pour le bien de Tudor, alors oui. Et…

— C’est la comtesse Weilew qui vous a nommé comme porte-parole ?

— C’est plutôt moi qui ai demandé à vous parler. Vous auriez pu être mon beau-fils ! De plus, vous ne m’êtes pas… étranger… mon roi !

— Fort bien ! dit Valcan en poussant un soupir. Quelle conspiration avez-vous ourdie contre votre roi ?

Haltaf le regarda un moment, puis déclara :

— Majesté, avant de partir guerroyer, vous devez honorer un dernier devoir envers la maison Valgard. Tout peut arriver à la guerre, et vous n’avez ni épouse ni enfant. Il faut d’abord que vous vous mariez et que vous laissiez un héritier sur le trône de Tudor.

Valcan plissa les yeux et le regarda, surpris, puis s’approcha de lui et murmura :

— Me marier ? dit-il d’un souffle. Il y a un moment, on parlait de guerre et de risque de trahison, et vous me parlez ensuite de mariage ?

— Oui ! grogna Haltaf en le défiant du regard. Vous êtes le dernier de votre lignée.

Valcan sauta de cheval à terre et fit quelques pas en regardant furieusement le vide. Le comte sauta aussi et lui fit face. Le roi, sans le regarder, déclara froidement :

— Ce n’est pas le moment, et d’ailleurs cette idée ne me vient même pas à l’esprit !

— Et pourquoi donc ?

Valcan le regarda dans les yeux cette fois et répondit d’un trait :

— Parce qu’il est nécessaire d’observer une longue procédure avant de prendre épouse : évaluer toutes les candidates possibles au rôle de reine, choisir attentivement une éventuelle élue et affronter les réactions des familles qui se verraient ainsi exclues. Il faudrait ensuite préparer le mariage, la liste des invités, organiser la cérémonie, s’employer enfin à ce que la jeune femme tombe enceinte, chose qui ne se produit pas toujours instantanément. Et quand bien même elle se produirait, il n’est pas sûr qu’un fils naîtrait de cette union, ce qui m’amènerait à patienter une année supplémentaire. Et si un fils naissait, je serais obligé de le quitter au berceau pour le revoir au terme d’une période indéterminée.

— Et il grandira avec un père qui guerroie pour son royaume, et apprendra à tenir Tudor comme l’ont fait d’autres avant lui, et ainsi de suite, dit Haltaf froidement.

— Arnulf ! gronda Valcan, furieux.

Il ferma les yeux et respira pour se calmer.

— Ce n’est pas le moment, dit-il d’un murmure. Pas le moment pour cela !

Arnulf Haltaf le regarda avec gravité, puis s’approcha de lui et murmura aussi :

— Mon garçon !

Valcan le regarda, surpris, car le redoutable Arnulf Haltaf ne parlait jamais ainsi, avec cette douceur paternelle.

— Tu as donc oublié qui je suis ? C’est moi… Arnulf ! Et Arnulf te connaît comme la main qui tient une épée… C’est Aude, n’est-ce pas ?

Valcan détourna les yeux, et Haltaf lui prit fermement le poignet, l’obligeant à le regarder.

— Aude s’en est allée aux Neiges Douces d’Ymir, et si tu veux rester seul par devoir pour ma fille, tu fais fausse route. Et la connaissant si bien, tu sais ce qu’elle t’aurait dit, n’est-ce pas ?

— D’arrêter de faire ma tête de mule… souffla Valcan d’une voix étranglée.

Haltaf esquissa un sourire triste, ses doigts calleux serrant un peu plus fort le poignet de son ancien écuyer.

— Elle t’aurait dit que Tudor est plus grande que ton chagrin, fils. Elle t’aurait dit qu’un roi sans héritier est un roi qui prépare les funérailles de son peuple.

Le vent sembla s’apaiser un instant, comme pour laisser au silence le soin de peser sur les épaules du monarque. Valcan dégagea doucement son poignet, mais il ne fuyait plus le regard du vieux comte. L’évocation d’Aude avait brisé la digue.

— Et qui est l’heureuse élue ? dit-il en regardant le vide.

— Nous nous sommes mis d’accord sur une bonne candidate, une personne belle et nubile.

— Parce que vous avez déjà choisi pour moi ? dit Valcan, irrité. Et qui est cette belle personne ?

Arnulf haussa les épaules et répondit avec un air détaché.

— Il s’agit d’Erell.

Valcan eut cette fois le souffle coupé et regarda Haltaf comme s’il avait perdu l’esprit.

— La nièce de Weilew ? Avez-vous perdu l’esprit ? La dernière fois que je l’ai vue, elle devait avoir douze ou treize ans ! Vous voulez que j’épouse une enfant ?

— Cette « enfant », comme vous le dites, mon roi, dit Haltaf en grognant, a seize ans aujourd’hui, et bientôt dix-sept ! Erell de la maison Floker n’était pas plus jeune qu’Aude lorsqu’elle a pris les armes à douze ans, encore moins qu’Eldrid Gunnulf lorsqu’elle a baisé pour la première fois son maître d’arme à l’âge de quatorze ans.

— Je ne sais pas…

— Vous devriez la voir d’abord. Et comme disait mon père avant qu’il n’arrange mon propre mariage avec ma femme : « Marie-toi d’abord et tombe amoureux ensuite ». Que Ymir vous éclaire de sa sagesse, mon roi !

Le vieux comte remonta sur son cheval et donna un coup de talon, s’éloignant pour de bon cette fois, laissant le Roi face à ses pensées.

 





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