Carnet de voyage en terres improbables — et autres mésaventures

Chapitre 9 : Le Piano dans les buissons

802 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 30/04/2026 10:09

Cette histoire est écrite pour un défi de Nocteller : Sur le bord d'une route... Un piano à queue et une chouette


Les événements se passent en Russie des années quatre-vingt-dix.


***



C'était le 31 juillet, midi et Pierrot avançait en sautillant et fredonnant le long du petit sentier qui serpentait entre les datchas de Pavlovka, cette cité pavillonnaire où il passait ses vacances d'été. Ce jour était particulièrement important : dans exactement une heure - le garçonnet consulta fièrement sa montre, cadeau de son père - il fêterait ses onze ans !

Il s'identifiait un peu à Harry Potter. Depuis la parution de ce livre, quel enfant ne rêvait pas de recevoir le jour de ses onze ans la lettre de Poudlard ? Mais il se voyait aussi comme un petit Chaperon rouge - pourquoi serait-ce forcément une fille ? UN chaperon, un point c'est tout - que sa grand-mère envoyait chez le Vieux Simon, bouilleur de cru et Grand Méchant Loup de l'histoire. Elle avait besoin d'eau-de-vie pour ses poires en bocaux. Pierrot ne comprenait pas bien le lien entre les poires et l'alcool, mais il aimait sa mamie et acceptait volontiers de l'aider.

Il marchait, sautillait, chantonnait, s'inventait des aventures où il incarnait tour à tour Harry, Chaperon, et même Oliver Twist et David Copperfield. Car oui, notre Pierrot adorait la lecture ! Mais pourquoi ces deux derniers personnages ? Tout simplement parce que ses parents, folkloristes passionnés, avaient décroché un financement pour partir documenter les légendes de l'Oural, laissant Pierrot derrière eux ! Pas complètement seul, mais confié à sa tante Hélène, que son père appelait « cette vieille fille » quand il pensait que Pierrot n'écoutait pas. (Erreur commune à tous les parents, les enfants entendent absolument tout !)

Donc, notre héros progressait dans la ruelle sinueuse lorsqu'il aperçut, parmi les buissons en bordure du chemin, un piano à queue surmonté d'une chouette. Pierrot s'immobilisa instantanément face à cette parfaite incarnation de l'expression populaire des années quatre-vingt, utilisée pour évoquer un concours de circonstances extraordinaire, inconcevable et prodigieusement favorable : Piano dans les buissons (1), un équivalent contemporain du Deus ex machina. Agrémenté d'une chouette, qui plus est ! Le jeune garçon crut presque entendre le sifflement du Poudlard Express.

Il contourna l'instrument, examinant attentivement l'oiseau à la recherche d'un parchemin ou d'un télégramme qui aurait pu être attaché à sa patte. La chouette le fixa de ses yeux ambrés avec une désapprobation manifeste, déploya puis replia ses ailes, piétina légèrement avant de lui tourner résolument le dos. Le postérieur de l'oiseau ne présentant aucun intérêt pour Pierrot, celui-ci reporta son attention sur le piano. L'instrument était magnifique, d'un noir luisant, et paraissait tellement incongru sur ce modeste sentier champêtre !

Pierrot s'efforça de déchiffrer le nom inscrit en caractères latins et découvrit avec étonnement Yamaha, marque qu'il associait mentalement à des motos. Il se pencha pour vérifier si un quelconque moteur ne se dissimulait pas en dessous, n'aperçut que deux pédales dorées, se redressa et se retrouva face à face avec une femme, non, une Dame. Elle avait une quarantaine d'années - une véritable antiquité du point de vue de Pierrot - vêtue d'une robe estivale marron et coiffée d'un chapeau à large bord orné d'une majestueuse plume. Elle était élancée, de haute stature, et observait Pierrot avec la même réprobation qu'auparavant la chouette qui, soit dit en passant, avait disparu du couvercle du piano.


— Que faites-vous avec mon piano, jeune homme ? demanda-t-elle sèchement. Ce n'est pas un jouet, mais mon outil de travail...

— Vous êtes musicienne ? balbutia Pierrot, impressionné.

— Non, je suis la nouvelle enseignante de musique !

La dame désigna d'un geste le bâtiment derrière les buissons. Celui auquel Pierrot n'avait jamais prêté attention auparavant, et qui arborait fièrement sur sa façade l'inscription École.

— Et la chouette ?

— Petit impertinent, vous me traitez de chouette ?

La Dame parut se fâcher, puis fit un clin d'œil à Pierrot et il lui sembla même qu'elle esquissa un geste vers la plume de son chapeau.


Et là Pierrot sourit de toutes ses dents, il savait ce qu'il devait faire ! Pas de tantes, vieilles filles, pas de collège au centre de Moscou, mais la vie chez mère-grand et une simple école de campagne ! Une prof de musique mi-McGonagall, mi-Mary Poppins, il n'allait pas manquer ça pour rien au monde !


Note :

1. Piano dans les buissons (Рояль в кустах) - expression populaire en Russie, issue d'une émission télévisée et désormais ancrée dans la culture populaire russe. Sa signification correspond exactement à celle présentée dans ce récit.


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