Carnet de voyage en terres improbables — et autres mésaventures
Chapitre 12 : Les Aventuriers du mocassin perdu
1065 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 02/07/2026 12:33
Cette histoire est écrite pour un défi sur Nocteller « Défi réécriture de conte » .
Alexandre, PDG de la société « Fée de Logis », parcourait son bureau d'un regard sombre : l'ordinateur reposait sur le parquet hors de prix, les rares documents papier se trouvaient dispersés aux quatre coins de la pièce, et sur sa table de travail, dépourvue de tout autre objet, trônait un mocassin pointure 44.
Alexandre le savait pour avoir retourné la pièce à conviction et déchiffré ce nombre sur la semelle. Un seul mocassin — qui ne lui appartenait pas.
Mais commençons par le commencement :
Il était une fois une société dénommée « Fée du logis », placée sous la direction d'un magnat ayant bâti un véritable empire commercial, pourvoyeur de biens et de services. D'une main de fer, il supervisait une cinquantaine d'entreprises réparties aux quatre coins du monde. Ses collaborateurs le surnommaient avec déférence « Roi ».
Et ce roi, comme il sied à tout souverain digne de ce nom, avait un fils. Il lui donna le prénom d'Alexandre, en hommage aux illustres figures qui l'avaient porté avant lui, à commencer par Alexandre le Grand. Mais un prénom, aussi glorieux soit-il, ne saurait à lui seul garantir la réussite : le magnat confia donc à son héritier la direction de la filiale parisienne, afin qu'il y démontre sa valeur.
Alexandre, homme de belle prestance au demeurant, reçut aussitôt le surnom de Prince, auquel ses collaboratrices avaient secrètement accolé un « Charmant » quelque peu mièvre. Par souci de discrétion, elles finirent par condenser cette appellation en PC — acronyme susceptible de plusieurs lectures : aussi bien «Prince Charmant » que « Personal Computer » ou « Parti Communiste ». Bref, Alexandre suscitait l'admiration à la manière d'une étoile lointaine, celle du fils de roi, de l'héritier désigné — ce qui l'empêchait de tisser les liens de confiance indispensables à la bonne marche de l'entreprise.
Désespéré de trouver une issue, il finit par céder aux sirènes de la psychologie progressiste et organisa un team building.
Alexandre, nourrissant une anglophobie profonde et assumée, se doutait — non, il en avait la certitude — qu'une activité portant un nom anglais ne pouvait rien augurer de bon.
Et il avait vu juste ! Ce maudit team l'avait conduit vers ce matin des lendemains qui déchantent… et vers ce mocassin.
Il s'efforça de reconstituer les événements de la veille et laissa échapper un gémissement : sa mémoire de cette journée ressemblait à une dentelle de Calais, tantôt un souvenir, tantôt un vide... mais avec une trame particulièrement dense en tout début.
Ce dimanche, il arracha tous ses collaborateurs — des volontaires nommés d'office — à leur quiétude de week-end en famille, leur enjoignant de se rassembler pour une activité de plein air.
Le début de la journée lui revenait avec une netteté parfaite : paintball, pique-nique, mini-croisière sur la Seine. Le tout généreusement arrosé, afin que compréhension et cohésion puissent germer et s'épanouir.
Passé ce moment, les souvenirs prirent l'apparence d'une dentelle assez dense, mais déjà trouée par endroits. Le bateau, puis un vide ; ensuite un restaurant et un dîner ; encore une lacune, et voilà la soirée dansante dans les locaux de l'entreprise : champagne à profusion et un french cancan exécuté sur la table. Alexandre gémit encore — cancan dans sa propre interprétation !
Puis à nouveau le champagne, des yeux bleus, un sourire lumineux, un murmure, la chaleur des bras enlacés, des soupirs brûlants de désir et… un trou noir abyssal duquel PC émergea ce matin, face à un mocassin pointure 44.
Et partirent les hérauts aux quatre coins du royaume, en quête de… Bref, PC mobilisa son service de sécurité, lequel entreprit discrètement de visionner les enregistrements des caméras de surveillance.
Une seule personne y apparut comme, vraisemblablement, étrangère à l'entreprise. La caméra installée à l'entrée avait saisi l'arrivée d'une Ferrari, dont émergea un homme blond — aperçu de dos, malheureusement, bien que ses vêtements et ses chaussures fussent identifiables. Il portait des mocassins !
Les plaques d'immatriculation, parfaitement lisibles, révélèrent que la voiture était en location et provenait d'une enseigne encore récente sur le marché : « Marraine ». Le service de sécurité ne chômait pas et découvrit le jour même que cette société ne se cantonnait pas à la seule location de véhicules de prestige, mais prenait en charge, plus largement, la mise en valeur de l'image publique et sociale de ses clients. Leur discrétion professionnelle étant à toute épreuve, personne ne découvrit l’identité de l'apparition blonde.
Alexandre fulminait une bonne partie de la journée, avant de finalement reléguer l'affaire du mocassin aux oubliettes, et la chaussure elle-même dans la corbeille à papier, pour se consacrer pleinement à la bonne marche de son entreprise. Volens nolens, le Papa roi étant bon, certes, mais d'une exigence sans faille. Le temps perdu le matin obligea Alexandre à travailler fort tard ce jour-là. La nuit tombait presque, et notre PC s'affairait toujours devant son PC lorsqu'un grattement discret à sa porte se fit entendre, suivi d'une voix hésitante qui chevrotait :
— Service d’entretien des locaux... Je m'excuse de vous déranger, je croyais que tout le monde était parti... en oubliant d’éteindre.
Alexandre esquissa un geste vague de la main, susceptible de signifier aussi bien « allez-y » que « fichez le camp », sans détacher les yeux de son moniteur. Il perçut le froissement d'une feuille qu'on mettait dans la corbeille, suivi d'une exclamation étouffée :
— La voilà ! Je l'avais cherchée partout !
PDG se retourna et vit l'agent d'entretien serrer contre sa poitrine le mocassin, arborant un sourire radieux.
— Je peux le récupérer ? Sinon la « Marraine » me le facturera, et ça dépasse largement mon salaire du mois ! C'est un Mont-Thabor de Berluti…
Le dernier mot s'éteignit sur ses lèvres, emportant avec lui le sourire.
Il soupira, puis sortit de sous sa blouse de travail le second mocassin. Mais Alexandre n'y accorda qu'un regard distrait — il n'avait d'yeux que pour les cheveux blonds, les yeux bleus et le beau sourire de son… n'ayons pas peur des mots : « Cendrillon ».