Carnet de voyage en terres improbables — et autres mésaventures

Chapitre 13 : Sous le soleil exactement

Par Beauvais

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Ce texte a été rédigé dans le cadre d'un défi Nocteller intitulé Un été qui sent le soleil.


« Le soleil de plomb, comme c'est étrange, songeait Mathieu, j'ai toujours cru que c'était un euphémisme, mais en vérité non ! » La preuve s'étalait sous ses yeux larmoyants, derrière les lunettes teintées qui ne protégeaient guère de l'éclat de l'astre diurne — lequel occupait une bonne partie de l'horizon, ayant troqué son aspect de bille brillante pour une nappe de lumière crue. Il avait tellement grossi ces derniers jours que Mathieu avait impression qu'il ne restait plus que cette voile lumineuse dans un ciel où les oiseaux s'étaient tus.


Mathieu se tenait devant l'église Saint-Léonce et voyait son image vaciller sous la chaleur. Le plomb — ou quelque autre métal, mais plus vraisemblablement le plomb employé dans sa construction — , il aurait juré qu'il coulait sous la fournaise impitoyable. La bâtisse entière, qui depuis le douzième siècle dispensait sa fraîcheur aux fidèles puis aux touristes, semblait se replier sur elle-même, s'incliner vers le sol. Le sol si peu de temps auparavant recouvert d'une pelouse verdoyante, et qui était désormais sec, craquelé, parcouru de petits tourbillons de poussière fine s'élevant dans l'air brûlant.


Les arbres alentour s'étaient métamorphosés en squelettes noirs et décharnés, tendant leurs bras vers Mathieu. Il tressaillit lorsqu'il sentit qu'on lui touchait l'épaule — il lui sembla que c'était une branche qui cherchait à l'étreindre, à l'étrangler... S'il avait pu, il se serait couvert de sueur froide sous l'effet de l'effroi, mais la transpiration séchait instantanément, et il ne put que sursauter.

Ce n'était pourtant pas un végétal, mais bien Louis qui cherchait à capter son attention. Dans une main, il tenait une bouteille d'eau en verre.


— Reste pas là ! Tu vas cramer ! Viens plutôt du côté de la Vézère, il y a encore un peu de...

— De fraîcheur ? Quel miracle ! lâcha Mathieu avec un ricanement.

— Non, un peu d'eau, juste un mince filet, mais on pourrait au moins y tremper les pieds. Et puis la guinguette juste à côté, même si elle tient à peine debout, on y trouvera peut-être...

— Une gaufre toute sèche ? Réduite en miettes ? Fossilisée ? Non, laisse tomber, ici ou ailleurs on sera...

Mathieu s'appuya sur Louis, lui passa le bras autour de la taille et, ignorant la chaleur supplémentaire que cette étreinte apportait, chantonna :

Sous le soleil exactement

Pas à côté, pas n'importe où

Sous le soleil, sous le soleil

Exactement, juste en dessous. (1)

***

Mathieu se souvenait parfaitement de cette buvette en bord de l'eau où, au début de ce mois d'août — leur premier mois de vacances ensemble avec Louis —, ils venaient déguster une glace ou siroter un petit blanc à l'ombre. Où, à la tombée du soir, il n'était pas rare de voir surgir les musiciens, leurs notes de jazz se mettant alors à glisser comme des goélettes sur les eaux de la Vézère. Il retrouvait presque sous ses doigts poisseux le grain du cornet — trois boules, s'il vous plaît ! —, la fraîcheur d'une boisson glacée et le goût des baisers échangés sous le saule pleureur au bord de l'eau.

Les journées étaient chaudes, puis devinrent brûlantes, puis la guinguette prit feu, puis les arbres se racornirent et l'herbe se réduisit en poussière. Le sol craquelait comme une vieille faïence, et l'ombre elle-même semblait avoir renoncé à rafraîchir quoi que ce soit. La majestueuse Vézère se métamorphosa : on pouvait la traverser à pied — d'abord avec de l'eau jusqu'aux aisselles, puis, au fil des jours, en se mouillant à peine les pieds.


Et la radio qui distillait mielleusement : « N'ayez aucune crainte, ce n'est que passager, un événement météorologique hors norme, mais transitoire. La canicule, quelques jours tout au plus. » La voix restait douce, presque berçante — cette douceur-là était pire que le silence. Puis toutes les émissions se turent, les télévisions ne diffusaient plus que des grésillements, l'internet rendit l'âme dans un ultime hurlement — « On nous ment ! » L'électricité s'éteignit, hormis celle des éclairs zébrant les orages de chaleur, puis l'eau cessa de couler dans les robinets.


Les incendies, les explosions d'essences, et puis ce silence de mort…

***

Louis et Mathieu demeuraient enlacés dans la chaleur écrasante. Louis se pencha vers Mathieu et murmura :

— Tu as raison, ici ou ailleurs — mais juste en dessous...

Il l'embrassa, et à cet instant précis, tout fut enveloppé d'une luminescence impossible, inconcevable — celle du Soleil qui devint une Supernova.


Note :

(1) Paroles de chanson Sous le soleil exactement écrite et composée par Serge Gainsbourg.




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