Voyages en Absurdistan
Chapitre 19 : Ivan Vassilievitch entre les mondes
2371 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 30/04/2026 13:44
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Fandoms Ivan Vassilievitch change de profession et Contes et légendes Slaves
Ivan Vassilievitch entre les mondes
Moscou, URSS, 1973.
La bouilloire émit un sifflement comme si elle dénonçait un complot entre voisins depuis la cuisinière. Alexandre Sergueïevitch leva les yeux de sa machine et murmura :
— Oui, oui, j'arrive ! Inutile de lancer l'alerte générale !
Le brun déposa son tournevis et le boulon qu'il voulait fixer d'une grâce grave et sérieuse, sur la table en chêne. Il infusa son thé vert, le goûta et le sucra au goût. Puis il retourna dans le salon où trônait une immense machine de fer et de verre avec sept tubes gigantesques entremêlés semblable à des spaghettis géants et deux bocaux contenant des liquides bleus et rouges qui bouillonnaient d'un enthousiasme douteux. Il soupira en balayant rapidement du regard son environnement familier : une télévision qui sommeillait dans un coin et des affiches et photographies de son ancienne épouse. Il fixa un boulon en marmonnant :
— Voilà ! La science avance à pas de géant !
Il s'assit et dégusta des chaussons aux pommes avec son thé. Le scientifique s'installa confortablement sur la chaise devant le panneau de contrôle aux boutons multiples et complexes. Il fit passer un haut voltage dans la machine, enclencha des boutons et activa une manette. Par ce réveil brutal, un tressaillement parcourut l'ensemble de la structure gigantesque. Une fumée s'échappa de l’appareil, puis les liquides circulèrent dans les tubes et les lamelles tournèrent de plus en plus rapidement, mais, à part cela, rien ne se produisit. Aucun portail, aucun passage dans le temps, ni dans l’espace.
— Encore un échec !
Il observa attentivement la machine et sourit. Il sortit un calepin et nota :
« Hypothèse : Augmenter le voltage jusqu'au maximum, en essayant de rien faire sauter autour de moi. »
Il se leva et se pencha au-dessus de l'appareil pour fixer une vis.
***
Au même instant, au Vingt-Septième Royaume.
Kochtcheï l'Immortel se leva brusquement de son trône, ignorant la table bien garnie qui scintillait sous le reflet des suspensions. Les assiettes d'argent, les coupes d'or, les mets exquis ne l'intéressaient pas. Les deux gardes devant la porte se figèrent, préférant jouer le mort que d'affronter la prochaine idée de leur tsar.
— Où est Ivan Vassilievitch ?
— Votre astronome et astrologue personnel ? demanda l'un d'eux en garde-à-vous.
— Non ! Le boulanger du premier tsar de toutes les Russies ! Évidemment que c'est l'astrologue !
Un bref silence s'installa où les hommes s'observèrent.
— Nous ignorons où il est, murmura l'autre garde.
— J'ai entendu, répondit le premier garde, qu'il a disparu... Un cyclone local a emporté cet homme.
— Disparu ? Explication supplémentaire.
Tous tremblèrent.
— Certaines rumeurs disent sur Terre, compléta le premier garde. D'autres dans le futur ou le passé. Bref, on ne sait pas !
Le tsar soupira et ferma brièvement les yeux. Il marmonna :
— Merveilleux ! Mon Royaume qui défie les lois de la gravité et de la logique se montre incapable de savoir exactement où est parti un homme ! Un homme n'est pas une graine de blé.
Le tsar congédia les gardes d'un geste de la main. Il revint à son siège royal et entonna d'une voix mélodieuse et grave :
— Pomme, petite pomme, roule sur le miroir d'argent et montre-moi où est Ivan Vassilievitch !
Une pomme d'or et un miroir géant en argent arrivèrent avec grâce devant lui. Le contour du miroir s'illumina, brillant d'un éclat vert forêt avant de virer au bleu nuit, puis au jaune soleil. L'image qui émergea après plusieurs hésitations de la brume étonna Kochtcheï : un appartement soviétique encombré. Le sorcier plissa des yeux.
— Qu'est-ce que c'est ?
Il observa Alexandre Sergueïevitch en sarrau réparer sa machine, lui donnant un coup de pied sur le flanc gauche.
Les yeux écarquillés, le sorcier murmura :
— Ivan Vassilievitch, vous êtes dans la Russie des années 1970 sur Terre ! Le responsable de son enlèvement est cet homme ? Un autre ose rivaliser avec moi ? Quelle audace !
Kochtcheï se leva, fit quelques pas dans la salle. Il s'approcha de l'immense fenêtre et observa le paysage magnifique en contrebas.
— Qui est-il ? Un sorcier...
Il se retourna et scruta le miroir
— Non, un amateur très inconscient !
Il ajusta sa couronne et s'approcha de la table pour prendre une bouchée d'un kiwi et d'une mangue.
— Donc quelqu'un comme moi, mais sans talent !
Puis, il revint près de la fenêtre et chuchota :
— Je dois ruser ! Que faire ? Comment faire ? Une épreuve de taille avec celui qui joue avec la météorologie sans connaitre les forces en jeu !
Un sourire étira les lèvres du maigre immortel et ses yeux brillèrent comme des saphirs d'une lueur particulière. Le tsar consulta son grimoire à la couverture en peau d'alligator et trouva la formule pour se téléporter dans l'immeuble du scientifique soviétique. À peine la prononça-t-il qu'il disparut dans une lumière vert forêt.
***
Quelques heures plus tard, en URSS.
Alexandre Sergueïevitch ouvrit la porte de son appartement en soupirant. Il déposa son sarrau sur le porte-manteau en râlant :
— Définitivement Ivan Vassilievitch ne connait rien à la science, ni à l'importance révolutionnaire de cette machine.
— Magicien, vous osez critiquer l'homme le plus savant après moi ! s'enflamma la voix encore plus lugubre du sorcier.
Fronçant des sourcils et sursautant, le scientifique s'arrêta net dans le cadre de porte. Il détailla le nouvel arrivé. Un grand homme, très maigre, lévitait dans son salon vêtu d'une large robe multicolore sortie du musée de l'Homme et d'une couronne provenant directement du film Ivan le Terrible d'Eisenstein. Un silence gênant plana. Alexandre cligna des yeux.
— Soit j'ai réussi, soit je suis devenu fou, constata posément le scientifique.
— Magicien, vous osez... commença le sorcier slave.
— Scientifique, ou ingénieur, le corrigea Alexandre, c'est plus respectable et acceptable de nos jours.
— Peut importe votre titre ! Vous osez perturber l'ordre de mon Royaume en enlevant Ivan Vassilievitch !
— Si nous parlons du même Ivan Vassilievitch, il n'est qu'un gestionnaire d'immeuble. J'ignore ce qu'il pourrait être d'autre.
Ses yeux s'écarquillèrent. Il bredouilla :
— Seriez-vous Ivan le Terrible ?
Le sorcier leva la main dans les airs, pointant son doigt décharné vers le Soviétique. Ce dernier tenta un mouvement, mais impossible. Comme si le temps était devenu aussi lourd qu'une chape de plomb.
Le cœur du scientifique battit la chamade. Il ne comprenait plus les pouvoirs étranges et insoupçonnés du tsar qu'aucun manuel d'Histoire ne mentionnaient.
— Intéressant, illustre tsar, murmura-t-il avec difficulté. Manipulation locale de la temporalité… sans source d’énergie visible… ou activation de machine...
— Non, siffla le sorcier, je viens de vous figer dans le temps, tout simplement.
— D'accord, mais comment ?
— Par la magie.
— C'est vague... et peu sérieux !
Kochtcheï fulminait, vexé. De la fumée semblait sortir de ses oreilles et de ses narines, comme un dragon mythique.
— Vous osez me tourner au ridicule ! cracha-t-il. Je vous mets au défi de moudre la paille, puis de la ramener à sa forme première.
Il claqua des doigts, ramenant le temps à son cours habituel. Le scientifique, étonné et fasciné, murmura :
— Ivan le Terrible, vous êtes un homme de science très étonnant ! Je l'ignorais.
— Trêve de bavardage et faites le défi ! ordonna Kochtcheï.
Le mage slave applaudit et des chapeaux de paille défait apparurent sur la table. En claquant des doigts, Kochtcheï en broya la moitié avant de les ramener à leur forme initiale en murmurant une formule en slavon.
— À vous de jouer maintenant ! lança-t-il sur un ton narquois. Si vous réussissez, vous m'apprenez votre formule magique et je vais accorder la possibilité à Ivan Vassilievitch de vous seconder et de vous conseiller deux fois par mois.
Le scientifique réfléchit, scrutant les pailles. Puis, un sourire au visage, il affirma sérieusement :
— La reproductibilité ! Voilà !
— Pardon ?
Il désigna les pailles entières.
— La reproductibilité, répéta le scientifique. Donc, la répétition d'un voyage contrôlé sur un petit fragment temporel. Simple !
Le sorcier croisa les bras et l'observa depuis la fenêtre aux rideaux bleus avec curiosité. L'ingénieur scruta attentivement les pailles. Puis, il gratta son menton imberbe pendant un instant.
— Ivan le Terrible, très honoré tsar, s'exclama-t-il avec enthousiasme. Je vais vous ramener à votre époque, ainsi que votre conseiller. J'ignorais qu'il soit possible de voyager ainsi dans le temps ! Mais avant, je vais faire le test que vous demandez ! Ce serait mal poli de refuser !
Alexandre Sergueïevitch se frotta les mains de joie et cria :
— Dommage qu'Ivan Vassilievitch ne soit pas présent, j'aimerais bien qu'il voit le succès de ma machine ! Tant pis, une autre fois !
Il prit toutes les pailles et les réunit sur un plateau. Il sortit un couteau bien aiguisé, un pilon et un mortier.
***
Quelques heures plus tard.
Le scientifique était recouvert de miettes de pailles. Il leva un doigt au plafond.
— Première étape réussie ! Maintenant, la seconde étape : le voyage temporel contrôlé !
Kochtcheï, assis sur la chaise, sirota un verre de vodka et avala une sardine en conserve avec une grimace. Il regardait la scène avec une indifférence totale et un ennui qu'il ne parvenait à camoufler. Ses yeux semblèrent regretter d'être immortel tellement le temps s'étirait à observer les mêmes gestes répétitifs du mortel.
— Votre première étape a pris sept heures, l'informa l'immortel en baillant. J'ai eu le temps de vider vos réserves de nourriture et de boissons dans le frigo. Je n'ai jamais cru que l'éternité pouvait devenir une punition ! Et votre artefact de voyance est bien piètre !
Le sorcier désigna la télévision qu'il avait allumé par hasard sur un film historique.
— Il ne change jamais ! Et il manque la couleur !
Alexandre Sergueïevitch soupira.
— N'oubliez pas, illustre tsar, que la science est lente, mais dès que l'étape la plus longue est terminée, la suite devrait être plus rapide !
Puis, le scientifique s'installa sur la chaise et activa la machine à voyager dans le temps. Elle gémit et cracha une fumée grise. L'appareil trembla, les liquides se chauffèrent, les lamelles tournèrent, renvoyant des rayons blancs au plafond. Un bouton était enfoncé et la manette activée. Les tubes lâchèrent un gaz odorant.
— Est-ce normal ? demanda Kochtcheï en plissant des yeux.
— Absolument pas, mais nous verrons.
Puis le salon devint flou, comme dans un brouillard, puis changea et se tordit, avant de se stabiliser. Les pailles semblèrent reculer dans le temps, comme si un film était rembobiné, défilant les images dans le sens contraire.
Un silence léger arriva dans le salon. Alexandre Sergueïevitch et Kochtcheï l'Immortel contemplèrent les pailles reformées par la machine.
Kochtcheï sourit et marmonna :
— Très bien, le sorcier scientifique ! Étonnante et trop lente est votre méthode !
— Mais c'est précis et absolument reproductible, argumenta le scientifique. Contrairement à votre méthode que je ne parviens pas à comprendre.
— Vous êtes encore loin d'être mon égal. Comme vous êtes parvenu à accomplir l'exploit que je vous aie demandé, je tiens ma parole ! J'amène mon astrologue avec moi et je vous le laisse comme promis.
Le sorcier slave claqua des doigts et le gestionnaire apparut devant lui, éberlué. Le Soviétique, rouge comme une tomate, hurla :
— Dans quel navet suis-je arrivé ? Un tsar qui...
— Ivan Vassilievitch, tonna Kochtcheï, vous êtes très confus de ce voyage inattendu. Calmez-vous et revenons dans mon palais ! Votre accoutrement est différent que d'habitude ! J'ignore ce que vous a dit ce... scientifique, mais ne vous en faites pas, chaque sort, incluant celui de l'oubli et de la fausse mémoire, a toujours une activité limitée. Dès que les effets seront passés, après une quarantaine stricte, vous m'informerez de la carte du ciel de la tsarine Vassilissa.
— Mais, protesta l'interpellé, je...
Le tsar du royaume mythique pointa un doigt décharné sur l'homme en complet beige. Ce dernier disparut dans un rayon bleu nuit pour être amené dans un donjon du château. Le mage maléfique, ses yeux bleus brillants d'une lueur de défi, marmonna au scientifique :
— Mais jeune homme, je n'ai pas encore fini avec vous !
Et il quitta le salon en un claquement des doigts, se dissipant dans une lueur aussi sombre que les ténèbres. Alexandre Sergueïevitch, la bouche entrouverte en o, se demanda :
— J'ignorais qu'au XVIe siècle, la machine à avancer le temps a été inventé ! Je ne soupçonnais jamais que le camarade Ivan Vassilievitch soit un homme de cette époque. Je comprends mieux son opposition à mon projet. Il ne voulait pas revenir à son époque ! Bon, je vais réessayer alors !
Il s'installa confortablement sur la chaise et vérifia des paramètres de sa machine.
***
Épilogue
Moscou, URSS,
Alexandre Sergueïevitch vida sa tasse de café et s'installa devant la machine à remonter le temps. Il donna un coup de marteau sur un tube et soupira.
— Depuis plusieurs semaines, tous mes essais sont infructueux, mais la science attend. Au moins, Ivan Vassilievitch ne se plaint pas que l'électricité de l'immeuble a sauté ! Il est certainement chez Ivan le Terrible !
Il scruta les photographies sur le mur et ajusta un boulon.
***
Au Vingt-Septième Royaume,
Kochtcheï l'Immortel, assis sur son trône, sourit en discernant l'homme en complet beige entrer dans la salle du trône.
— Mon ami, dites-moi la carte du ciel de la tsarine Vassilissa.
Une lueur d'étonnement traversa les yeux clairs d'Ivan Vassilievitch.
— Mais je ne sais rien de ce que vous me demandez, camarade ! Je gère un immeuble, c'est tout !
— Vous vous moquez de moi !
— Non !
Un silence plana. Kochtcheï scruta attentivement le mortel devant lui et s'exclama :
— Je me suis trompé alors !