Le soleil descend lentement sur les forêts de Khar’ra, noyant la canopée dans un or grisâtre. Les arbres noirs, aux troncs torturés par les vents magiques, projettent des ombres démesurées qui s'étirent comme des griffes sur le sol. La brume rampe au ras de la terre, épaisse et gluante, caressant les racines noueuses dans un murmure de feuilles mortes. Ici, les sons sont avalés par l'écorce, étouffés par l'humidité constante. C’est un monde qui semble avoir été conçu pour s'effacer.
Vaelran Solhen marche d'un pas rapide, sa capuche rabattue sur ses cheveux argentés. Il a quitté le Temple de Kael’Mar sitôt l'entrevue royale achevée, fuyant les dorures et les protocoles. Pas de sourire en coin cette fois, pas de boutade pour les gardes. Ses yeux verts, d'ordinaire si joueurs, sont fixes, ancrés dans une détermination froide. Il sait exactement où elle se terre. Il sait aussi qu'elle ne lui a pas pardonné.
Le village d’Enven sommeille péniblement à la lisière des terres sauvages. C’est un agglomérat de bois sombre et de lanternes bleutées dont la lueur vacille sous la bise. Ici, les regards sont bas, les mains calleuses, et les étrangers sont perçus comme des présages de malheur, surtout ceux qui portent sur leurs vêtements l'élégance d'une école dont on a été banni.
Dans l’arrière-cour boueuse de la taverne locale, Seyla Vorenth pousse une caisse de ravitaillement contre un mur de pierre. Elle est en bras de chemise, sa veste jetée négligemment sur un tonneau. Ses cheveux sombres sont noués à la hâte, dégageant une nuque gracile mais nerveuse. Elle souffle, une mèche de jais balayant son front pâle, ses yeux vairons fixant un instant l'horizon de la forêt avec une mélancolie qu'elle s'empresse de refouler. Puis, elle se fige. L'air a changé. Vaelran est là. Adossé à un poteau de bois vermoulu, il semble avoir toujours fait partie de l'ombre. Trop silencieux pour être tout à fait humain. Ses yeux verts luisent sous la capuche avec une intensité insoutenable.
Seyla ne bouge pas, mais ses muscles se tendent comme des ressorts.
— T’as oublié de me jeter un caillou pour me prévenir de ta présence ? Ou tu t'es dit que l'effet de surprise masquerait ton manque de politesse ?
Son sourire est une lame fine, fatiguée. Vaelran rabat sa capuche, révélant son visage de mentor déchu.
— J’ai pensé que tu préférerais voir ma sale tête en grand format plutôt que de la deviner dans le noir.
— Parfait. Comme ça, je vais pouvoir t’en coller une sans avoir à plisser les yeux.
Elle s’approche de lui, les bras croisés sur sa poitrine, sa silhouette mince dégageant une puissance contenue.
— Qu’est-ce que tu viens faire ici, Vaelran ? Me virer une deuxième fois ? Tu as oublié de me rendre ma dignité la dernière fois, tu es venu la brûler ?
Vaelran encaisse le coup sans broncher. Ses lèvres restent closes une seconde de trop, trahissant un regret qu'il n'exprime jamais.
— Je ne suis pas venu pour t'humilier, Seyla.
— Ah. Alors pour boire un coup ? Je suis serveuse, maintenant. Les bons comédiens de ton genre sont bien payés ici. Mais pas moi. Moi, je fais la vaisselle et je porte des caisses.
Sa voix ne hurle pas. Elle est pire : elle distille une déception froide, le deuil d'une confiance brisée. Vaelran avance enfin, ses bottes crissant sur le gravier humide.
— Je t’ai virée parce que je refusais de te voir sombrer, Seyla. Tu foutais tout en l'air par pur instinct autodestructeur. Toi la première. Tu crois que c’était facile pour moi de jouer les bourreaux devant toute l'académie ?
Elle rit, un son sec, métallique, dénué de tout humour.
— Toi ? Souffrir ? Laisse-moi rire. Pour toi, tout est un jeu. Les règles changent quand tu t'ennuies. Et les autres encaissent tes caprices. Bravo, le grand mentor. Tu es pathétique.
Ses mots frappent juste. Vaelran ferme les yeux, le masque se fissurant un instant.
— Le roi Silas convoque la Triade. Un sceau est tombé. Il exige trois disciples par académie. Les plus solides. Ceux qu’on enverra là où la réalité commence à pourrir.
Seyla le fixe, impitoyable, ses filaments argentés brillant sous la lueur d'une lanterne bleue.
— Tu viens chercher un fantôme ? Redonner un uniforme à la fille que t’as jetée comme un déchet ?
— Non. Je viens chercher la seule guerrière capable de briser Tatsuma à mains nues si on lui en laissait l'occasion. Je viens chercher Seyla Vorenth.
Un silence pesant s'installe, seulement troublé par le gémissement du vent dans les pins. Seyla baisse les yeux, un frisson la parcourant malgré elle. Mais son menton se relève aussitôt, fier.
— Et qu’est-ce qui me dit que tu ne me jetteras pas à nouveau dès que mon attitude ne collera plus à tes plans ?
Vaelran esquisse un sourire triste, d'une sincérité désarmante.
— Tu crois vraiment que j’ai encore le luxe de me passer de toi ?
Seyla détourne les yeux vers la forêt sombre. Elle sait qu'elle a déjà accepté.
— J’ai plus rien à perdre, de toute façon. T’as gagné, enfoiré. Mais je fixe mes conditions.
— Je m’en doutais, murmure-t-il, l'étincelle joueuse revenant dans son regard. Tu les as déjà griffonnées sur une serviette sale, ou on improvise pendant le trajet ?
Elle attrape sa veste, le bouscule de l'épaule en passant devant lui.
— Suis-moi. Je vais te montrer ce que t’as failli gâcher définitivement.
Elle disparaît dans la brume. Vaelran sourit, un sourire infime, presque imperceptible, en la suivant. La Forge des Ombres vient de retrouver son âme.
La Forge des Ombres – Bureau de Vaelran Solhen
La pièce est noyée d’ombre et d’une odeur entêtante d’encens. Les murs de roche noire, veinés de pourpre, semblent pulser doucement à la lumière des lanternes.
Devant le bureau de pierre brute, Kelvar Draen se tient d’une rectitude aristocratique. Dix-neuf ans, presque aussi grand que son mentor, le teint pâle, des cheveux sombres impeccablement lissés en arrière. Sa tunique noire est boutonnée jusqu'au menton, sans un pli. Ses yeux bleu acier ne fixent pas le vide : ils jugent tout ce qui l'entoure.
Plus loin, adossée au mur comme une ombre parmi les ombres, se tient Nilwen Fasir. Elle est d'une finesse irréelle, drapée dans une chasuble noire aux reflets mauves. Ses cheveux bleu-noir cascadent jusqu'à sa taille. À sa ceinture pend son masque brisé, une relique muette dont personne n'ose demander l'origine. Son regard pâle, presque laiteux, semble observer des mondes invisibles.
Trois coups secs, impatients, résonnent. La porte vole en éclats. Seyla entre. Tunique de voyage froissée, bottes encore couvertes de la boue d'Enven, silhouette mince mais imposante. Son œil vert et son œil bleu défient la pénombre. Elle ne baisse pas la tête. Elle n'attend pas de permission.
Kelvar ricane, une moue de mépris sur ses lèvres fines.
— Tiens donc. On recrute à l’arrière-boutique des tavernes, maintenant ? L'odeur de friture te va à ravir, Vorenth.
Seyla pivote lentement vers lui, un sourire insolent étirant ses lèvres.
— Toujours aussi obsédé par les apparences, Draen ? Faudra penser à dépoussiérer l’intérieur de ton crâne un jour, ça commence à sentir le renfermé.
Un frémissement imperceptible traverse le visage de Nilwen : l'ombre d'un sourire. Vaelran observe la scène depuis son fauteuil, amusé par cette électricité familière.
— On dirait que rien n’a changé. Les vieux démons sont les plus fidèles. Parfait.
Le silence retombe, solennel. Vaelran se lève, sa silhouette longiligne dominant la table de pierre. Son regard vert passe d'un visage à l'autre avec une gravité rare.
— Bon, mes trois anomalies préférées… devinez quoi ? Le monde a décidé d'arrêter de tourner rond.
Kelvar garde le menton haut, imperturbable. Seyla arque un sourcil. Nilwen reste une statue d'ébène. Vaelran déplie un parchemin froissé, marqué du sceau royal.
— Le roi Silas nous convoque. Trois représentants par académie. Mission de rang S. Temple de Kael’Mar. Vous savez, ce charmant endroit plein de prêtres en robe blanche et de moines qui sentent la naphtaline. Ils veulent les meilleurs, les plus brillants, les plus "héroïques"... Bref, tout ce que vous n'êtes pas.
Il marque une pause, son sourire se faisant plus tranchant.
— Seyla, tu es officiellement réintégrée. Détails administratifs mis à part, tu es la seule capable de saturer les sens d'un exorciste au point de lui faire oublier son propre nom. Et surtout… tu n’as rien à perdre. C’est ta plus grande force.
Kelvar grince des dents, ses doigts se crispant sur le revers de sa tunique.
— Après ce qu’elle a fait ? Après le déshonneur qu'elle a jeté sur notre nom ? Vous la reprenez comme si de rien n'était ?
Vaelran penche la tête, son regard se faisant soudain glacial.
— Tu devrais pourtant le savoir, Draen : ne sous-estime jamais ceux qui ont déjà tout brûlé. Ils n'ont plus peur des flammes.
Nilwen incline légèrement la tête vers Seyla. Un signe muet de reconnaissance.
— Et cette mission ? demande Seyla, les bras croisés. C’est quoi ? Une garde d'honneur pour des vieux croulants ?
Vaelran perd son ton léger. L'air dans la pièce semble se refroidir de dix degrés.
— Non. Un sceau ancien s’est brisé près de Seiryu. Il y a eu des morts. Des distorsions. Le Temple tremble de peur. Et quand le Temple a peur, c’est que l'abîme regarde en arrière.
— Tatsuma ? murmure Kelvar, sa superbe se fissurant un instant.
— Un fragment, sans doute. Mais suffisant pour que les trois académies doivent collaborer. Si vous échouez à vous entendre, Elarion ne sera bientôt plus qu'un souvenir de cendre.
Il s’appuie contre son bureau, ses yeux verts fixés sur Seyla.
— Départ demain à l’aube. Préparez vos affaires. Et Seyla... essaie de ne pas frapper les prêtres de Kael'Mar dès ton arrivée. Ils sont très fragiles émotionnellement.
Un sourire carnassier fend le visage de Seyla.
— Je ne promets rien, mentor. Absolument rien.