VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 7 : L’Heure des Choix

Par soazig

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Le grand hall du Temple de Kael’Mar résonne du pas feutré des élèves rassemblés. C'est un bruit de marée basse, un murmure de tissus et de cuir qui s'élève vers les voûtes séculaires. Derrière les vitraux spirituels, la lumière de l’aube irise les murs de marbre d’un éclat presque solennel, décomposant le spectre en lueurs froides qui semblent juger les disciples.

Le roi Silas IV n’est pas là. Ce matin, l'absence du souverain pèse sur l'assemblée ; ce sont les mentors seuls qui président, trois forces contradictoires qui saturent l'air.


Kaelis Thenara est déjà installée, assise sur un banc de pierre, les mains croisées devant elle, paisible. Elle ressemble à une statue de marbre, mais ses yeux sombres sondent les rangs avec une acuité redoutable. À quelques mètres, Lynara Velsen tourne en rond, bras croisés, le regard plus acéré qu’à l’accoutumée. Chaque claquement de ses talons sur le dallage sonne comme un compte à rebours.

Quant à Vaelran Solhen, bien sûr, il n’est toujours pas arrivé.


— Il est en retard, souffle Kaelren, déjà excédée, tordant une mèche de ses cheveux roux.


— Il le fait exprès, grince Talyor en ajustant nerveusement le col de sa tunique. En tant que mage d'air, je passe mon temps à étudier la fluidité. Voir un type stagner par pur ego, ça me rend dingue.


— Il veut juste qu’on sache qu’il est plus important que nous tous réunis, lâche Kelvar, bras croisés, le regard fixé vers la porte avec une arrogance glaciale.


La lourde porte de chêne s’ouvre à cet instant précis.


— Je vous aime aussi, déclare Vaelran en entrant à reculons, une pomme à la main et un sourire aux lèvres.


Son manteau noir tourbillonne derrière lui alors qu’il s’avance sans se presser, saluant une foule imaginaire comme s’il entrait dans une pièce de théâtre.


— Tu es en retard, tranche Lynara, la voix vibrante d'une colère contenue.


— Non. J’ai juste refusé d’arriver trop tôt pour une cérémonie qui se veut spontanée, réplique-t-il en croquant sa pomme avec un bruit sec qui résonne sous le dôme.


Kaelis se lève. Le simple mouvement de sa robe nacrée suffit à imposer le calme.


— Allons droit au but, dit-elle d’un ton doux qui n’admet aucun débat.


Un silence de plomb s’installe. Les neuf disciples retiennent leur souffle. Ils sentent la poudrière : l'hostilité entre les mentors est presque aussi palpable que la peur des élèves.


— Trois équipes seront formées, poursuit Kaelis. Elles agiront séparément, sous la direction de chacun de nous. Les choix sont définitifs.


Elle incline légèrement la tête, puis recule d’un pas. Vaelran s’avance avec la théâtralité d'un maître de cérémonie.


— Ladies first, lance-t-il à Lynara avec une révérence exagérée.


— Crève, souffle-t-elle entre ses dents.


Mais elle s’approche. Ses yeux balaient les élèves comme des lames froides cherchant le point de rupture.


— Avec moi… Nerion Halveil. Eshan Velmari. … Nilwen Fasir.


Un frisson traverse les rangs. Nérion serre les mâchoires, les poings serrés contre ses cuisses. Il acquiesce d’un bref hochement de tête, les yeux fixés sur Nilwen qui n’a pas bougé d’un cil. Eshan incline la tête, réajustant ses manches sans surprise. Quant à Nilwen… elle disparaît brièvement dans un flou d’ombre, une distorsion de l'air, puis réapparaît entre eux, silencieuse comme une tombe.


— Bon, ça promet, lâche Talyor à mi-voix.


— La team "Zéro ambiance", marmonne Kelvar avec un mépris non dissimulé.


— Je vous entends, Kelvar, précise Lynara sans même le regarder.


Kaelis s’avance à son tour, sans un mot. Sa voix est posée, comme un chant ancien qui tente de napper la discorde d'un baume fragile.


— Avec moi… Kaelren Solven. Kelvar Draen. Yhessa Nirell.


Kelvar arque un sourcil, le visage déformé par une moue de mépris aristocratique.


— Vraiment… elle ? Il désigne Kaelren d'un geste dédaigneux.


— T’es pas mon premier choix non plus, réplique Kaelren du tac au tac.


— Je trouve ce trio très équilibré, conclut Kaelis, comme si elle parlait d’un jardin zen dont elle ignorait les orties.


Yhessa les rejoint tranquillement, posant un regard doux sur chacun. Elle semble étonnamment ravie de cette alliance impossible.


— J’espère que tu sais éteindre les incendies, lui glisse Kaelren.


— Et toi, les éviter, répond Yhessa avec un sourire paisible qui désarme un instant la rousse.


Des rires discrets fusent. Il ne reste que trois élèves… mais personne n’a encore osé y croire. Ils sont les "rebuts", les inclassables. Et puis… Vaelran claque des doigts.


— Dernière équipe ! La meilleure, forcément.


Il tend les bras comme un présentateur devant une arène.


— Seyla Vorenth, la tornade insoumise. Talyor Varlen, alias le mur d'air au cœur de braise. Et Ilharan Velis, l’œil paisible… qui me rappelle trop Kaelis pour que je n’en abuse pas.


Seyla éclate de rire, un son tranchant qui défie l'ordre du temple.


— Sérieux ? Lui ? Elle désigne Talyor d’un rictus moqueur, pointant son nez vers ses vêtements trop parfaits.


— Tu vas souffrir, lâche Talyor, la mâchoire crispée, une aura de vent s'agitant autour de lui.


— Tu m’en fais pas peur, prince du brushing.


Ilharan s’approche calmement, posant une main sur l’épaule de Talyor, qui le fixe, méfiant, comme si le guérisseur était une bombe à retardement.


— Je sens que ce sera… formateur, dit-il simplement, avec un détachement presque suicidaire.


— Je sens que je vais tuer quelqu’un, murmure Talyor.


— Mais quelle équipe de rêve, s’exclame Vaelran en levant les bras au ciel. Le chaos, la discipline et la sérénité. On va rire ! Ou mourir... Ou les deux !


Lynara croise les bras, observant le trio de Vaelran avec une pitié non dissimulée.


— Et moi, j’ai hérité des trois rochers.


— Et moi des trois qui croient déjà tout savoir, ajoute Kaelis, un sourire discret aux lèvres.


— Et moi, j’ai… le feu d’artifice.


Vaelran se tourne vers les élèves, son regard vert perdant un instant de sa malice pour une lueur plus sombre.


— Vous partez demain à l’aube. Entraînements, formation d’équipe… et un conseil : évitez de mourir. C’est mal vu au temple.


Un silence de plomb tombe, brisé par l'éclat de rire sauvage de Seyla. Et comme un souffle léger entre les colonnes du temple, la tension se dissipe, mais l'électricité reste. Lynara informe :


— Chaque équipe suit son mentor. Séance de briefing maintenant, déjeuner plus tard.


Vaelran la regarde avec un sourire en coin, l'observant mener son groupe avec une rigueur militaire.


— Un vrai p’tit général…


Lynara le fusille du regard, un éclair d'acier dans les yeux, et tourne les talons. Les équipes se dispersent dans les couloirs du temple.



La petite salle d’armes — Le Briefing


Le silence ne dure que trois secondes une fois la porte verrouillée. La tension entre Seyla et Talyor est presque palpable, comme un orage enfermé dans une boîte.


— Bien, commence Vaelran en s’accoudant sur un râtelier d'armes, sa pomme à moitié entamée. L’équipe la plus dysfonctionnelle jamais conçue. Et pourtant… j’y crois.


Il les observe un à un, le sourire en coin.


— J'y crois, pas forcément pour votre survie, mais pour votre capacité à surprendre. Personne ne peut prévoir ce que vous allez faire, puisque vous-mêmes vous vous détestez déjà. C'est le génie de l'imprévisibilité.


Seyla lève un sourcil, les bras croisés sur sa poitrine mince.


— J’ai pas besoin de ton encouragement poisseux, Solhen. On sait tous que t'as fait ça pour t'amuser.


— C’est pas un encouragement, Seyla. C’est un constat pour mon futur testament, répond-il en croquant dans le fruit.


Talyor soupire et s’appuie contre le mur, le regard noir.


— On peut faire court ? J’ai déjà compris qu’on n'allait pas s’aimer. On prend les ordres et on s'en va.


Seyla pivote vers lui, les yeux vairons étincelants.


— Oh, tu crois ça ? J’ai déjà connu des golems plus bavards que toi, Talyor. C’est dire si ton silence m'impressionne.


Ilharan, assis calmement sur un banc, observe les trajectoires des regards avec un sourire doux.


— C’est fascinant, la manière dont vous mesurez votre valeur à la quantité de piques que vous échangez. C'est presque une forme de communication.


Vaelran éclate de rire.


— Voilà ! Vous voyez ? Lui, il parle peu, mais quand il le fait, c’est pour dégainer de la sagesse zen façon coup de pied retourné.


Seyla ignore le mentor et s’approche du guérisseur d'Aegis.


— Toi, t’as l’air trop calme. Je vais devoir te secouer pour vérifier que t’as du sang dans les veines et pas juste de l'eau bénite.


Ilharan incline la tête avec une grâce désabusée.


— Tu peux essayer. Mais je préfère qu’on évite de se blesser… avant la mission. Ce serait un gâchis d'énergie.


— T’as toujours été comme ça ? demande Talyor, étonné malgré lui.


— Je crois. Mais parfois, je hurle très fort en silence. C’est très impressionnant, paraît-il.


Vaelran se redresse brusquement, abandonnant sa pomme. Son visage change. L'arrogance demeure, mais une ombre de prédateur s'y installe. Son ombre s'étire sur les dalles comme une marée noire.


— Bon, les enfants du chaos. Voici votre premier objectif : ne pas vous entretuer dans les prochaines vingt-quatre heures. Après ça, on verra si vous servez à autre chose qu'à faire du bruit.


— Et si on veut changer d’équipe ? demande Talyor.


— Trop tard, prince du brushing. Et tu n’as pas idée à quel point Kelvar ronfle, lâche Vaelran d’un ton grave.


Seyla éclate de rire, mais Vaelran s'avance, et son regard vert devient perçant, presque insoutenable.


— Blague à part, vous allez devoir être bons. Pas demain. Maintenant. Vous êtes l’équipe la plus instable. Trois forces qui ne se comprennent pas. C’est exactement pour ça que vous partez les premiers.


— Quoi ? Déjà ? Sans même un entraînement commun ? s'étonne Seyla.


— Le terrain est l'entraînement. Tu connais ça, Seyla… Le luxe du temps est pour ceux qui ne sont pas en guerre.


— Où ? demande Talyor, redevenant professionnel.


— À l’est d’Orren Tal. Un ancien sanctuaire vient d’être déterré par un glissement de terrain. Des reliques, des sceaux… et quelque chose de pas net. Le roi veut qu’on y jette un œil avant que le vide ne s'y installe.


Ilharan demande :


— Pourquoi nous ? Pourquoi pas la rigueur de Lynara ? Vaelran le regarde droit dans les yeux.


— Parce qu’elles feraient les choses dans les règles. Elles perdraient trois jours en rapports. Moi, j’ai besoin d’un groupe qu’on ne voit pas venir. Une lame, un souffle, un baume. Ensemble, vous êtes une anomalie.


Seyla arque un sourcil.


— Il sort les métaphores élémentaires. Tu veux pas aussi nous appeler “le triangle de l’espoir” ?


— Non. Parce que je ne suis pas là pour vous faire espérer. Je suis là pour vous faire tenir. Et si vous vous plantez… je devrai être celui qui récupère vos morceaux.


Un silence s’abat. Ilharan souffle :


— Il est plus effrayant quand il ne rigole plus.


Talyor acquiesce d'un simple hochement de tête, la main crispée sur son brassard.


— Ce que je vous demande, reprend Vaelran, c'est un test. Talyor, tu crois que ton vent et ta discipline suffisent ? Seyla, que ton instinct sauvage suffit ? Ilharan, que la paix suffit quand le monde hurle ? Cette mission est là pour voir si vous pouvez bouger comme un seul souffle. Parce que ce qui attend dehors ne laissera pas de deuxième chance.


Il se recule vers la sortie.


— Vous avez jusqu’à demain après-midi pour vous supporter. Ensuite, Orren Tal. Entraînez-vous. Saigner un peu, ça soude mieux que les discours.


Il disparaît dans l’ombre du couloir, laissant derrière lui une poudrière prête à exploser.




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