Réfectoire du Temple de Kael’Mar — Midi
Le réfectoire du temple ne ressemble à aucune taverne que Seyla ait connue. Ici, le brouhaha ne s'élève jamais jusqu'au cri ; il bruisse, une rumeur feutrée de voix et de couverts heurtant des bols en pierre volcanique. L'architecture elle-même semble absorber les éclats : des murets d’herbe luminescente, d'un vert chlorophylle vibrant, séparent les longues tables circulaires, créant des îlots d’intimité forcée. Un encens doux, aux notes de santal et de sève froide, flotte dans l’air, tentant d'apaiser des esprits qui ne demandent qu'à s'échauffer. Des orbes de lumière planent au-dessus des convives, projetant une clarté diffuse qui accentue les cernes des élèves fatigués ou la pâleur des visages faussement calmes.
Seyla s’installe sans cérémonie aux côtés de Talyor et Ilharan. Elle ne s'assoit pas, elle prend position. Elle plante sa cuillère dans son assiette avec une telle force que le bouillon éclabousse le bois sombre. Le geste résonne sec, comme un coup de dague sur un bouclier, tranchant net dans l’ambiance feutrée.
Plus loin, Kelvar Draen la fixe d’un œil glacial. Sa silhouette, impeccablement droite, ne semble pas appartenir au même monde de boue et de sueur que Seyla. Sa fixité coupe l’air comme une lame invisible. À sa droite, Nilwen mastique lentement, le regard perdu dans les volutes d'encens, presque ailleurs. Pourtant, son ombre ne suit pas les mouvements de son corps ; par instants, elle s’étire, saccadée, comme si elle réagissait à la tension électrique qui sature la pièce.
À une autre table, Kaelren balance nonchalamment une cuisse de poulet rôti entre ses doigts gras. Un sourire narquois étire ses lèvres, ses yeux pétillants d'une joie sauvage. Elle ne mange pas, elle guette l’étincelle qui mettra le feu aux poudres.
Ilharan rompt le silence de leur table. Sa voix est basse, presque méditative, dénuée de tout stress.
— C’est plus calme que ce à quoi je m’attendais pour un premier repas de "front commun". On dirait presque que personne ne veut mourir aujourd'hui.
— T’inquiète, ça va pas durer, marmonne Talyor sans lever les yeux de son bol, les doigts crispés sur son pain. Le calme, c'est juste le moment où la mèche brûle avant que le baril n'explose.
Seyla esquisse un sourire en coin, les yeux fixés sur le fond de son assiette.
— Tiens, regarde là-bas… le "petit miroir" me lance encore un regard de travers. Il n'a pas dû apprécier que je respire le même air que lui.
Talyor pivote à peine la tête, juste assez pour croiser le regard bleu acier du noble.
— Tu parles de l’autre prince de l’Ombre ? Kelvar ?
— Kelvar, ouais. On a grandi ensemble dans les mêmes murs noirs, sous les mêmes leçons. Mais visiblement, j’ai pas suivi le bon manuel de "comment être un bon soldat de l’ombre". J'ai dû rater le chapitre sur la soumission et le baissage de tête.
Ilharan rit doucement, un son clair qui détonne dans la lourdeur de la pièce.
— Il n’a surtout pas digéré que Vaelran t’ait reprise dans l’équipe. Pour lui, tu es une anomalie systémique. Et Kelvar déteste ce qu'il ne peut pas ranger dans une boîte.
Seyla hausse les épaules avec une désinvolture qui fait craquer ses vertèbres.
— Pas mon problème. S'il voulait être le seul favori, il n’avait qu’à être un peu plus vivant. Il est aussi expressif qu'une pierre tombale un jour de pluie.
Soudain, l’air change. Un froid soudain semble se propager depuis la table de Draen. Le murmure des conversations s’affaiblit, happé par une tension qui monte d’un cran, palpable comme un orage imminent. Kelvar s’est levé. Lentement.
Le bruit de son siège raclant le sol de pierre résonne comme un signal de duel. Il traverse l’espace entre les tables d’un pas mesuré, les mains croisées dans le dos, le port altier. Chaque pas semble volontaire, étudié, comme s’il marchait déjà sur un champ de bataille dont il aurait déjà écrit l'issue. Arrivé devant Seyla, il la domine de toute sa stature, une ombre froide qui occulte la lumière des orbes.
— Tu fais beaucoup de bruit pour quelqu’un qui a été jetée à la boue il y a un mois, Vorenth. Tu as oublié le goût de la poussière ?
Seyla ne bouge pas. Elle ne lève même pas la tête vers lui, mais son sourire s’élargit, dévoilant des dents blanches. C'est un sourire qui ne promet rien de bon.
— Et toi, tu fais beaucoup de vent pour quelqu’un que personne n’a choisi pour mener quoi que ce soit. Tu te sens seul au sommet de ta petite montagne de principes, Kelvar ?
Les bancs grincent discrètement. Plusieurs élèves, dont Kaelren et Nerion, se sont redressés, les yeux brillants. Kelvar ne cille pas. Il fait un pas de plus, s’invitant dans l’espace vital de Seyla. Son regard bleu dur est fixé sur elle comme une dague contre une gorge.
— Tu penses que c’est un jeu ? Tu crois qu’on est ici pour balancer des piques et jouer aux rebelles de taverne pendant que les Sceaux s'effondrent ?
— Non. Je suis ici pour bosser, répond Seyla en levant enfin les yeux. Mais si j’ai envie de t’en coller une au passage pour te remettre les idées en place, ça ne me dérange pas de faire des heures supplémentaires.
Talyor pousse sa chaise en arrière avec un soupir blasé, l'air de celui qui a déjà vu ce film cent fois.
— Bon… on s’éloigne pour sauver les meubles ou on lance les paris ?
Kaelren, depuis sa table, se penche avec avidité :
— Vingt cristaux sur la brune incendiaire ! Elle a plus de rage dans un petit doigt que lui dans tout son arbre généalogique !
— Cinquante sur l’égo blessé, réplique Nerion, le regard carnassier. Kelvar ne perd jamais la face devant le public.
— Ils vont se tuer… marmonne Yhessa, sans lever les yeux de son assiette, sa voix douce et terrorisée tranchant avec le décor.
Kelvar se penche encore. Son souffle est froid.
— T’as peut-être berné Vaelran avec ton petit numéro de prodige déchue. Mais moi, je vois clair dans ton cirque, Seyla. Tu n'es qu'une faille dans le système.
Seyla se lève. Lentement. Ses doigts se crispent sur le bord de la table, ses épaules roulent avec une souplesse de prédateur. Plus petite de vingt centimètres, certes, mais ses yeux vairons, l'un vert, l'autre bleu ; brillent d’une insolence brute, sans filtre.
— Tu ne vois rien du tout, Kelvar. Et surtout pas que t’as désespérément besoin d’une claque pour te décoincer les vertèbres. On essaie ?
Un frisson parcourt la salle. Nilwen tourne lentement la tête vers eux. Elle ne dit rien, mais son ombre s’allonge brusquement sous les tables, rampant comme une marée noire qui attend un signal pour tout engloutir.
C’est Kaelis Thenara qui surgit la première d’un coin du réfectoire. Son pas est fluide, presque aérien, mais sa présence seule suffit à écraser la tension.
— C’est suffisant, dit-elle d’un ton qui ne tolère aucune réplique. Nous ne sommes pas ici pour tester la solidité du mobilier.
D'un claquement de doigts sec, une onde d’apaisement dorée se diffuse dans la pièce. C'est une sensation de coton froid qui caresse les esprits échauffés. Même les orbes de lumière adoucissent leur éclat.
Kelvar inspire, les narines frémissantes, puis recule d’un pas en ajustant sa tunique d'un geste sec. Ses mâchoires restent serrées à s'en briser. Seyla grogne, relâchant ses poings.
— J’avais même pas encore sorti les griffes...
— Oh, mais j’aurais adoré voir ça. Le sang des Draen tache si joliment le marbre blanc.
La voix vient de derrière elle. Vaelran, apparu comme une ombre opportuniste, termine une gorgée d’hydromel, accoudé nonchalamment contre un pilier. Lynara, les bras croisés, secoue la tête derrière lui, le ton sec :
— Tu pourrais au moins faire semblant de tenir tes chiens, Vaelran. C'est pathétique.
— Je les tiens, répond-il avec un sourire carnassier… juste assez pour qu’ils apprennent quelque chose d'utile sur la hiérarchie et la patience.
Il désigne les deux adversaires du regard.
— À commencer par ne pas se jeter à la gorge entre le potage et le dessert. Gardez ça pour les missions, les jeunes.
Un silence gêné s’abat, encore chargé d’une électricité que même le sort de Kaelis n'a pu totalement dissiper. Ilharan, d’une voix tranquille, reprend sa cuillère :
— On aura beau avoir des missions séparées, je sens que ça va pas nous empêcher de vivre de grandes "interactions" sociales.
— Des clashs, corrige Talyor en se rasseyant.
— Des bastons mémorables, complète Kaelren avec un clin d'œil à Seyla.
— Des traumatismes durables, murmure Eshan, presque amusé par la perspective clinique.
— Et des amitiés, peut-être ? propose Yhessa d’un ton plein d'espoir.
Vaelran s’appuie contre la table de Seyla, ses yeux verts pétillant d’un éclat ironique.
— Ouais. Ou peut-être juste une bonne vieille guerre civile. C'est bon pour la formation, ça forge le caractère.
Rires nerveux. Soupirs. Comme un souffle léger, la tension se relâche en apparence. Mais les regards, eux, restent acérés. Ils se sont rangés, certes, mais comme des lames que l'on glisse dans un fourreau trop étroit, prêtes à bondir au moindre choc.