VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 11 : Échos dans le Givre

Par soazig

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Le jour décline lentement, étirant des ombres démesurées et violacées sur la roche pâle du sentier. Le vent, plus mordant à mesure qu’ils s’élèvent, s’engouffre dans les anfractuosités du mont Selevan en sifflements plaintifs, comme si la montagne elle-même pleurait une perte oubliée.


La pierre, de plus en plus blanche, semble dépouillée de toute chaleur, absorbant le peu de clarté qu'offre le crépuscule. Chaque pas fait crisser les cristaux gelés sous les semelles. Chaque souffle s'évapore en brume brève, aussitôt emportée par les rafales. Derrière Vaelran, les trois élèves avancent. Ils ne parlent plus. Le froid a pris toute la place, gelant les muscles et les mots.


Seyla ouvre la marche. Son regard est fixe, perçant, ses pupilles vaironnes dilatées pour capter la moindre anomalie chromatique. Sous sa cape, ses deux lames courtes battent doucement ses hanches. L’acier est ancien, gravé de runes effacées, des armes maudites qui semblent murmurer à son propre sang. Elle n’utilise leur pouvoir que lorsqu’elle sent l’instant exact. Pas avant. Pas après.


Ilharan, toujours en retrait, marche avec une droiture anachronique, le bâton de purification posé en travers de ses épaules comme le joug d'un fardeau sacré. Un halo discret entoure sa peau, une vibration douce perçue par les seuls sensitifs, comme une prière constante au silence. Il n'écoute pas le vent, il écoute les failles qu'il transporte.


Talyor, au centre, est celui qui lutte le plus contre les éléments. Il souffle bruyamment dans son écharpe remontée jusqu’au nez, ses doigts bleuis serrés sur la garde de son sabre d'opaline.


— Sérieux, j’ai l’impression que mes os se sont rétractés de trois centimètres dans mon propre corps, finit-il par lâcher entre deux claquements de dents.


Ilharan, juste derrière lui, ne décélère pas. Son pas est d'une régularité métronomique, presque inhumaine. Il répond sans même ouvrir les yeux, d'un ton plat, comme s'il lisait un constat médical :


— Philosophiquement, c'est impossible. Mais ton esprit cherche peut-être une issue de secours pour s'éloigner de ton cerveau avant que le froid ne fige définitivement tes capacités cognitives, qui semblent déjà limitées.


Talyor s'arrête net, manquant de trébucher sur une plaque de givre. Il se retourne, outré :


— Tu viens vraiment de me traiter d'idiot avec une voix de dictionnaire, là ?


Ilharan s'immobilise à son tour, le visage totalement neutre. Il incline légèrement la tête, l'air sincèrement perplexe :


— Je ne faisais qu'analyser ton ressenti physique par rapport à ton comportement habituel. C'est une observation logique, Talyor. Pourquoi es-tu fâché ?


Talyor ouvre la bouche pour répliquer, mais Seyla, en tête de file, l'interrompt d'un geste sec :


— Fermez-la tous les deux. Ilharan, ton "analyse" est flippante. Talyor, ton ego nous fait perdre du temps.


Talyor s'arrête net, manquant de trébucher.


— Tu me rappelles pourquoi on marche ? On n’a pas inventé les portails pour ça ? Pour pas crever de gel en pleine côte ?


Seyla, sans se retourner, répond d'une voix de glace :


— Il veut voir si on tient physiquement. Si on craque mentalement. Si on s’étripe avant d'arriver en haut.


— Donc oui, c'est un test de sadique, conclut Talyor en reprenant sa marche.


Le silence retombe. Mais cette fois, il vibre. Seyla ralentit. Sa main se glisse naturellement vers la garde d’une de ses lames. Ilharan s’immobilise, la tête légèrement penchée.


— Quelque chose approche. Quelque chose qui a faim.


— Encore ? souffle Talyor. Je sens déjà plus mes orteils, qu'est-ce qu'ils veulent de plus ?


Puis, un craquement. Un écho lointain qui ne vient pas de la pierre. C'est une fracture dans l’air, un son inexact, comme un murmure étranglé entre deux mondes. Une volute sombre se dessine sur un rocher plus haut. Puis une deuxième. Puis une troisième. Elles tournent lentement, comme des spirales liquides et malades. Leur couleur est un noir qui ne reflète aucune lumière, une absence de couleur qui déchire le paysage.


— Ce ne sont pas de simples anomalies, dit Ilharan, décrochant son bâton. Faëls-Sangsues. Renforcés par une source impie en contrebas.


— Ils nous ont flairés ? demande Talyor, dégainant son sabre.


La lame opaline pulse d'une lueur azurée, réagissant à l'instabilité de l'air.


— Ils cherchent à s’accrocher à l’énergie spirituelle la plus instable, murmure Seyla en fixant Talyor. Devine qui va servir d’appât, le nerveux ?


Talyor offre un rictus braillard.


— Je prends ça pour un compliment.


Les formes hurlent. Ce n'est pas un cri auditif, mais un son strident et mental qui racle l’intérieur du crâne, comme des ongles sur du verre mouillé. Une douleur qui use la volonté.


— Dispersion ! ordonne Seyla.


Elle s’élance sur la gauche, une ombre la précédant comme une version floue d’elle-même. Talyor file droit, porté par une poussée de vent qu'il libère sous ses pieds. Ilharan s’abaisse et frappe son bâton au sol. Une onde bleutée se déploie, un dôme de purification éphémère qui bloque l’une des sangsues.


Les créatures se scindent. L’une fonce sur Seyla. Mauvais choix. Elle esquive d’un pas fluide, déclenche une onde d’ombre depuis ses lames runes et crée un double illusoire derrière la Faël. La bête se retourne, désorientée par le leurre. Trop tard. Seyla la perce de part en part. La forme explose en fragments d’encre, une fumée qui semble saigner avant de s'évaporer.

Talyor, lui, bondit au-dessus d’une roche, son sabre fendant l'air gelé.


Lame du Vent Tranché !


Une rafale cisaillante surgit de l'acier. Elle découpe le second esprit dans une gerbe de brume sombre. Mais une troisième sangsue, plus rapide, fonce vers Ilharan. Il ne bouge pas. Il attend. Au dernier moment, il lève la paume. Une lumière dorée jaillit de ses doigts, frappe la créature de plein fouet et la dissout dans un éclat silencieux. Elle cesse simplement d’exister, comme un cauchemar oublié au réveil.


— C’était la dernière, souffle-t-il en stabilisant son souffle.


Le calme revient, ou du moins, ce qu'il en reste. Le vent traîne derrière lui des échos qui ne ressemblent à rien d’humain. Derrière eux, Vaelran n’a pas bougé d’un pouce. Il les observe du haut d’un promontoire, les mains croisées dans le dos, sa silhouette sombre contrastant violemment avec la neige immaculée. Une statue de nuit au milieu du givre.

Il descend lentement vers eux, ses yeux verts sondant leurs réactions.


— Pas mal.


Pas de compliment. Pas d’éloge. Juste ce constat clinique.


— T’étais là tout le long ? demande Talyor, s'appuyant sur son sabre, essoufflé.


Vaelran laisse apparaître un coin de sourire moqueur.


— Vous pensez vraiment que je vous lâcherais sans surveillance ? J’ai beau être cruel, je ne suis pas inconscient.


Seyla rengaine ses lames, son visage restant de marbre.


— Tu voulais voir si on allait réagir en meute… ou si on allait chacun jouer sa peau dans son coin.


— Et ? demande Ilharan.


Vaelran observe les cendres spirituelles qui noircissent encore la neige, puis leurs visages marqués par le froid.


— Et vous êtes encore vivants. C’est un début.


Il tourne les talons, sa cape battant violemment dans le vent.


— On reprend la route. Plus haut, il y a un col. Et au-delà, le premier site corrompu. Orren Tal nous attend.


Talyor marmonne une insulte à propos de la géographie de la région, tandis qu'Ilharan ferme la marche en silence. Seyla, elle, jette un dernier regard derrière elle. La trace des Faëls a disparu, mais une sensation persiste dans l'air. Un résidu. Une pression. Comme si la montagne n'avait pas encore fini de les observer.




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