Temple de Kael'Mar — Salle Commune — Lendemain Matin
Un vent sec et nerveux souffle sur les hauteurs de Kael'Mar, balayant les derniers restes de neige fondue qui s'étaient nichés entre les pavés du grand parvis. La matinée est d'une clarté insolente, mais l'air possède cette densité étrange, presque électrique, un mélange de frissons résiduels, de soupirs de soulagement et de nerfs qui refusent de se détendre.
Deux équipes sont revenues. Deux groupes de trois élèves, marqués par le givre et la fatigue. Mais la troisième équipe… celle de l’Ombre… reste désespérément absente des registres du Temple. Dans la grande salle commune, les flammes du foyer central dansent mollement, projetant des reflets ambrés et tremblants sur les murs de pierre blanche. Des tasses vides traînent sur les tables basses en bois sombre, et des manteaux encore humides pendent sur les grilles de fer forgé près du feu, dégageant une odeur de laine mouillée et de résine brûlée.
Lynara Velsen se tient debout près d’une haute baie vitrée, silhouette minuscule perdue dans l'immensité de la salle. Elle fixe l’horizon découpé par les crêtes enneigées, les bras croisés si fort que ses doigts s'enfoncent dans l'étoffe de ses manches. Ses mâchoires sont serrées à s'en briser. Elle attend. Et Lynara déteste attendre presque autant qu'elle déteste Vaelran.
Kaelis Thenara, assise en tailleur sur un coussin de soie, sirote une infusion avec un calme qui frise l'insulte pour l'agitation de sa collègue. Ses gestes sont lents, précis, presque rituels.
— Toujours rien, souffle Lynara, sa voix trahissant une irritation qui n'est que la peau d'une inquiétude plus profonde.
— Ils ont deux jours de marche pour atteindre Orren Tal, et le retour se fait à contre-pente. C’est le troisième jour, Lynara, pas le quatrième. Patience.
— Il aurait pu les renvoyer par portail. Comme nous l'avons fait, rétorque Lynara en pivotant brusquement. Un signe de la main, une déchirure dans l'air, et ils seraient là, au chaud.
— Vaelran a ses méthodes, murmure Kaelis en observant la vapeur s'élever de sa tasse.
— Vaelran est un sadique, corrige Lynara. Il fait ça juste pour le plaisir de les voir galérer, de voir jusqu'où ils peuvent ramper dans la poudreuse avant de supplier. Il appelle ça la “pédagogie par le givre”. Moi j’appelle ça de l’hypothermie organisée.
Kaelis esquisse un sourire imperceptible.
— Peut-être. Mais s'ils galèrent, ils le font ensemble. C’est la première étape.
— Ce n’est pas dit qu’ils y survivent tous les trois, ensemble, grince Lynara.
Des pas lourds et fatigués résonnent dans le hall. Kaelren entre la première, sa chevelure rousse en bataille totale, des brindilles encore accrochées à sa cape. Ses bottes sont crottées de boue noire. Elle se laisse tomber sur un banc dans un soupir qui ressemble à un râle.
— J’avais oublié ce que ça faisait, un vrai siège. Et une couverture qui ne gratte pas comme un nid de hérissons.
— Même remarque pour la nourriture, ajoute Kelvar, qui entre à sa suite.
Le jeune homme, bien que fatigué, tente de maintenir son port altier, mais il agite un morceau de biscuit sec comme s'il s'agissait d'une relique sacrée.
— On nous a nourris de racines et de discipline. C'est indigne d'un Draen.
— C’était formateur, Kelvar. Ça forge la discipline, commente Yhessa, sereine, en trottinant vers le feu pour se réchauffer les mains.
— Oui. Et les carences en fer, ajoute Kaelren sans même ouvrir les yeux.
Le second groupe, celui d’Éthéa, pénètre à son tour dans la pièce. Nerion, droit comme un tronc de chêne malgré la fatigue, dépose ses armes avec un calme imperturbable. Nilwen le suit, silencieuse, ses yeux laiteux fixés sur un point invisible. Elle semble encore hanter les ruines qu'ils viennent de quitter. Eshan, lui, retire ses gants avec une lenteur méticuleuse, ses tempes encore brûlantes du froid des sommets.
Lynara se plante devant eux, les mains sur les hanches.
— Votre rapport ?
— Livré aux scribes du Temple à l'aube, répond Nerion.
— Bilan : trois spectres-mémoire exhumés, deux faëls-sangsues neutralisés, une anomalie d’autel corrompu purifiée, détaille Eshan d’un ton monocorde. Nilwen a été... chirurgicale.
Nilwen hoche simplement la tête, une ombre fugace passant sur son visage. Lynara les détaille un à un, cherchant la moindre faille.
— Bien. Repos. Mais ne vous endormez pas trop profondément. Les séances croisées commencent bientôt. Coopération inter-académies. Vous savez ce que cela implique.
Kaelis lève sa tasse, sa voix douce flottant dans l'air saturé de fumée.
— Si l’autre équipe revient vivante, bien sûr.
— Ne m’oblige pas à aller le chercher moi-même par le col de son manteau ridicule, grince Lynara.
Kelvar lève un sourcil en direction de son mentor.
— Vous parlez de Vaelran ? Soyez prudente, Mentore Velsen. Il serait capable de vous tendre un miroir d’ombre juste pour vous voir vous perdre dans les couloirs du Temple pendant trois jours.
— Et je briserais le miroir. Et lui avec, répond Lynara sans l'ombre d'une hésitation.
Un silence surpris s'installe, brisé par quelques éclats de rire étouffés. Même Nilwen esquisse l'ombre d'un sourire. Kaelren s'étire bruyamment, le dos tourné à la cheminée.
— Franchement, je ne leur souhaite pas d’avoir eu à camper sur les plateaux de l'Est. Les Faëls là-haut sont... disons... particulièrement territoriaux cette saison.
— Vous n’avez rien croisé de plus... inhabituel ? demande Kaelis, sa voix devenant soudainement plus sérieuse.
Kaelren perd son sourire.
— Juste des stigmates résiduels. Et une voix... une sorte de murmure qu'Eshan jure avoir entendu dans la tempête.
— Je n'ai pas rêvé, rétorque Eshan, ajustant ses manches. Les fréquences étaient réelles. Quelque chose nous observait. Quelque chose de vaste. Même si nos yeux ne voyaient que de la neige.
Yhessa, penchée vers les flammes, murmure :
— C’est la saison. Les vieilles choses, celles qui ne dorment jamais tout à fait, se réveillent toujours quand le givre s’attarde trop longtemps dans les profondeurs.
Lynara, les bras toujours croisés, détourne à nouveau les yeux vers les pics lointains. Sa voix se fait sèche, presque cassante.
— Et pendant ce temps, monsieur "Cape Noire" fait son camping pédagogique avec trois têtes brûlées et une tempête de catégorie quatre sur la figure.
Personne ne répond. Ils savent tous que sous le mépris de Lynara se cache une inquiétude qu'elle préférerait mourir plutôt que d'avouer. Une inquiétude pour ses élèves, pour la mission, et peut-être, dans un coin très sombre de son esprit, pour l'homme agaçant qui les mène.
Kaelis repose sa tasse vide sur la table basse avec un bruit cristallin.
— Ils reviendront, Lynara. Avec ou sans la tempête. Vaelran sait toujours comment sortir de l'ombre au moment où on l'attend le moins.