VIRELLIA - Livre 1
Le silence règne dans la Salle d’Âme Haute. Pas un souffle, pas un froissement de vêtement. Même les brises, d’ordinaire joueuses, semblent s’être figées aux portes du dôme. La salle est vaste, lumineuse sans source apparente. Les grandes arches de pierre blanche soutiennent un dôme constellé de vitraux anciens. Chaque dalle porte un glyphe gravé : mémoire d’un serment, trace d’un pacte oublié. L’air lui-même paraît chargé d’encens et d’attente.
Sous la lumière pâle, au centre du cercle, siège Silas IV, Roi de Virellia. Son visage est calme, mais ses yeux d’un gris traversent plus qu’ils ne regardent. Son autorité n’a pas besoin de tonner, elle respire dans le silence. À ses côtés, deux silhouettes demeurent en retrait : les Conseillers de l’Équilibre, anciens Héritiers non choisis. Ils ne parlent jamais. Ils observent, tels des vestiges d’un passé qui refuse de disparaître.
Face au trône, les Trois Mentors.
Vaelran Solhen, drapé dans son manteau noir, adossé à un pilier, bras croisés. L’air faussement détendu, mais le regard plus tranchant que l’ombre qu’il porte. Un défi vivant.
Kaelis Thenara, droite, paisible, les mains croisées devant elle. Le flux spirituel circule autour d’elle comme une respiration lente.
Mais une tension nouvelle fronce son front : les courants sont perturbés.
Lynara Velsen, raide, les bras croisés, mâchoire serrée. Elle brûle d’impatience contenue, le genre de patience qui menace d’exploser si quelqu’un éternue trop fort.
Entre eux, l’Oracle Séraphis. Elle semble flotter. Ses pieds ne touchent pas vraiment le sol. Ses yeux mi-clos luisent d’une lumière interne, comme si une autre conscience parlait à travers elle. Son voile blanc ondule dans un vent que personne ne sent.
Lorsque Silas parle, sa voix résonne comme un glas étouffé :
— Deux sceaux rompus en moins d’un cycle.
(Pause.)
— C’est plus qu’un signe. C’est une invocation.
Le mot tombe comme une pierre dans un lac sans fond. Lynara brise la lourdeur d’un claquement de langue.
— Et toujours aucune preuve directe d’un coupable. Je parie encore sur une erreur des Veilleurs de l’Est. Leur rituel de scellement date d’un siècle. Ils sont lents, vieux, et probablement saouls.
Un frisson parcourt la salle, personne n’ose rire. Séraphis relève la tête. Sa voix est douce... trop douce. Une douceur qui glace.
— Ce n’est pas une erreur.
Elle lève une main, les flux répondent aussitôt. Au centre de la salle, la lumière se condense, formant une brume noire et mouvante. Un œil pâle s’y dessine, puis disparaît dans un souffle. Autour, des glyphes s’illuminent : La foret de Khar’ra. Le murmure des pierres s’élève, ancien, guttural.
— Le second sceau s’est fissuré à la lisière des Murmures, dit-elle. Un fragment de distorsion a reflué à la surface. Mais ce n’est pas tout.
Elle tourne lentement la tête vers Vaelran.
— …Une résonance a été perçue... Liée à toi.
Silence résonne. Un silence qui dure trop. Kaelis redresse légèrement le menton, Lynara se fige. Même les Conseillers échangent un regard discret. Vaelran, lui, ne bouge pas, ses paupières se ferment un instant. Quand il parle, sa voix est calme, mais la fatigue s’entend dans les interstices :
— Les Murmures sont instables depuis douze ans, tout ce qu’on y capte finit par porter mon empreinte. C’est le privilège de l’ombre : on l’accuse même quand elle ne bouge plus.
Lynara ricane à demi.
— Si tu pouvais éviter d’être à la fois poétique et suspect, ce serait un progrès.
Kaelis intervient, sa voix douce mais ferme :
— Ce sceau était ancien. Son effondrement silencieux est… anormal. Une fracture douce n’est pas naturelle, c’est une ouverture volontaire.
Séraphis incline la tête, ses mots se glissant comme une brume :
— Quelqu’un a appris à ouvrir sans réveiller.
Un léger frémissement passe sur le visage du roi.
— Et vous croyez toujours qu’il s’agit d’un simple déséquilibre ? Il regarde tour à tour les mentors. Non. Il y a une volonté derrière tout cela. Il se lève lentement. Sa cape effleure la pierre dans un bruissement d’orage contenu. Et je sais… que l’un de vous le sait déjà.
Un silence presque sacrilège s’installe... Personne ne respire. Les flux semblent s’arrêter de circuler. Vaelran garde les yeux fixés sur le vitrail du fond, une veine bat faiblement à sa tempe.
Kaelis baisse le regard. Lynara, elle, soutient le roi du menton, têtue, brûlante, c’est elle qui brise l’instant :
— Alors, que décide-t-on ? Renforts ? Rituel ? Une nouvelle armée d’exorcistes épuisés ?
Kaelis secoue la tête.
— Une enquête. Pas une guerre, une équipe jeune, malléable, capable de sentir ce que les anciens ne voient plus. Ils observeront le terrain. Et s’ils échouent… alors seulement, on appellera la guerre.
Séraphis ferme les yeux, lentement.
— J’ai vu leurs visages... Ils rêvent encore... Et c’est pour cela qu’ils peuvent marcher là où nous tomberions.
Silas se rassoit. Son regard se tourne vers Vaelran.
— Tu les formes. Tu les protèges, mais cette fois, tu les envoies.
Vaelran claque la langue. Un tic, presque un rire sans son.
— Et si je refuse ?
Le roi le fixe. Pas de colère, pas de menace, juste cette gravité glacée qui n’a pas besoin de s’élever pour peser mille tonnes.
— Alors je saurai que tu as peur, et que ce n’est pas d’eux que tu protèges le royaume.
Un long silence s’abat. Lynara détourne le regard, Kaelis ferme les yeux, Séraphis sourit à peine, comme si tout cela était déjà écrit. Vaelran reste figé, puis son sourire revient, plus mince, plus triste, presque humain.
— Très bien, souffle-t-il. On joue. Il pivote sur ses talons. Sa cape glisse dans l’air comme une ombre liquide. Arrivé à la porte, il s’arrête, sans se retourner : S’ils croisent ce que je crois… Alors aucun sceau ne suffira. Pas même ceux qu’on porte encore sur nos cœurs.
Et il quitte la salle avant la fin de l’audience. Les arches vibrent un instant, comme si les mots s’étaient gravés dans la pierre. Derrière lui, Silas ferme les yeux. Séraphis, elle, murmure, presque pour elle-même :
— Et pourtant… il faudra bien que quelqu’un voit…
La suite lundi entre 21h et 22h30...