VIRELLIA - Livre 1
Les couloirs du Temple s’étirent comme des veines de pierre. Leurs pas résonnent à peine, étouffés par les draperies suspendues et les motifs d’encens figés dans l’air. Chaque torche grésille faiblement, comme si la flamme hésitait à se maintenir en vie.
Seyla avance en tête, capuche rabattue, les poings serrés dans les poches. Ilharan suit, calme, mains jointes derrière le dos, le regard partout et nulle part à la fois. Talyor ferme la marche, mâchoire tendue, expression crispée d’un soldat qui préfère le bruit d’une bataille au silence avant l’ordre.
À mesure qu’ils s’enfoncent, les bruits de la vie du temple s’effacent. Les murmures des novices, les pas dans les galeries, même le froissement des tentures… tout se tait. Un chat du sanctuaire les observe au détour d’un pilier, puis s’enfuit en silence.
Ilharan s’arrête une seconde, son regard se perdant dans le vide.
— C’est drôle, murmure-t-il.
Seyla se retourne.
— Quoi ?
— Les animaux sentent toujours les tempêtes avant les prêtres. Il sourit vaguement. Dommage qu’on ait pas leur instinct.
Talyor soupire.
— On a le tien, et c’est déjà pas mal.
— Mauvais pari, répond Ilharan. Le mien est en grève depuis la dernière éclipse.
Le couloir se rétrécit, s’assombrit, ils débouchent dans un passage de pierre nue, sans torches.
— L’aile nord, souffle Seyla.
Sa voix s’éteint presque aussitôt, avalée par la pierre. Ils passent sous l’arche suivante, les glyphes gravés sur les murs s’illuminent faiblement à leur passage. Lumière bleue, frémissante, comme un œil qui s’ouvre pour les suivre.
— Ce ne sont pas des glyphes, souffle Ilharan.
— Pardon ? fait Talyor.
— Des prières figées. Le Temple regarde, même quand il dort.
Seyla resserre sa cape.
— Tant qu’il n’écoute pas, ça m’va.
Enfin, la porte de la Chambre d’Attribution apparaît devant eux. Une dalle de pierre claire, cerclée d’un tracé mouvant.
Aucun verrou, aucun sceau, la pierre respire, et quand Seyla pose la main dessus, le motif pulse sous sa paume, un battement. La porte s’ouvre dans un souffle, la salle est circulaire, nue, une grande table de pierre polie se dresse au centre, entourée d’une lumière calme, presque aquatique. L’air y a un goût de sel et d’encens.
Et devant la table, Kaelis. Silhouette droite, calme, presque immobile, ses yeux sombres reflètent les cristaux suspendus. On croirait qu’elle écoute encore le monde respirer.
— Approchez, dit-elle simplement.
Ils obéissent. Kaelis les observe en silence, un à un. Ilharan, le regard éparpillé mais la présence stable. Talyor, les traits durs, le souffle maîtrisé. Seyla, calme en apparence, mais avec une tension qui vibre jusque dans sa mâchoire.
La mentore d'Aegis incline la tête.
— Vous avez été choisis.
Pas d’emphase, pas de cérémonie, juste une certitude.
— Une brèche s’est rouverte dans les Murmures de la foret de Khar’ra. Ce qui a été scellé il y a plus d’un siècle respire à nouveau. Pas encore ouvert… mais ça palpite.
Talyor serre les dents.
— Pourquoi nous ?
Kaelis esquisse un sourire léger.
— Parce que vous rêvez encore, et parce que vous avez déjà affronté le silence pour choisir de parler.
Seyla :
— Et si cette fois il faut se taire ?
Kaelis la fixe.
— Alors vous le ferez, ce qui vit dans la brume se nourrit du bruit inutile.
Elle contourne lentement la table et dépose un petit coffret noir au centre, le son est si doux qu’il en paraît vivant.
— Vous partez à l’aube.
Une escorte vous mènera jusqu’à la lisière. Après cela… vous serez seuls. Le reste, c’est vous qui l’écrivez. Elle ouvre le coffret.
À l’intérieur : trois anneaux d’obsidienne, polis à la perfection, posés sur un velours sombre. À côté, un parchemin scellé d’un ruban rouge : L’ordre de mission. Kaelis les effleure du bout des doigts.
— Ces anneaux ne sont pas un signe d’honneur. Ce sont des témoins, ils se lieront à vos glyphes respectifs et se briseront si l’un de vous tombe.
Talyor grimace.
— Charmant. J’adore les bijoux qui annoncent ma mort.
Kaelis ne sourit pas.
— C’est pour cela qu’ils existent.
Seyla saisit un anneau. La pierre est froide, presque lourde, comme si elle buvait la lumière, elle le fait tourner dans sa paume, sans le passer au doigt.
— Et si on revient ?
Kaelis lève les yeux vers elle.
— Alors ils changeront de couleur.
Ilharan prend le sien, le soulève entre deux doigts, le regarde à la lumière.
— Ça capte les reflets. Un peu comme la peur.
— Ou comme la foi, réplique Kaelis.
Elle s’éloigne vers la porte, puis s’interrompt.
— Vaelran vous rejoindra en route.
Une pause.
— Il ne vous guidera pas. Il observera.
Un silence tendu. Talyor, à mi-voix :
— Génial. On sera notés pendant l’apocalypse.
Kaelis répond sans se retourner :
— Il avait des réserves, mais il a fini par accepter, de vous laisser partir…
Et elle disparaît dans la lumière des glyphes. Ilharan reste un moment immobile, puis souffle, pensif :
— Si Vaelran ne nous envoie pas lui-même… Il hausse vaguement les épaules. C’est peut-être parce qu’il a peur de s’attacher trop vite. Ou de nous perdre trop lentement.
Seyla tourne la bague dans sa main, sans mot dire. Talyor grogne.
— Toi, t’as raté ta vocation de prophète, Ilharan.
— Non, j’ai juste pris trop de thé. Ça rend lucide.
Leurs voix s’éteignent, et dans la salle, les glyphes continuent de pulser doucement, comme si le Temple lui-même les écoutait respirer.
La suite vendredi entre 21h30 et 22h30