Chemin des Veilleurs – À l’aube
Le ciel n’a pas encore décidé s’il voulait pleuvoir. Il hésite, gris et lourd, comme s'il pesait chaque goutte avant de la lâcher. Un vent pâle glisse sur la pierre brute du sentier, chargé d’une humidité poisseuse et d’odeurs de fer froid. La montagne respire lentement, une respiration tellurique qui semble scruter les trois silhouettes avant de leur accorder le passage.
Seyla ouvre la marche. Elle avance avec la raideur d'une lame qu'on a trop trempée ; chaque pas est net, physique, mais ses yeux vairons s'accrochent trop nerveusement à la ligne d'horizon, cherchant une cible que le brouillard lui refuse. Derrière elle, Talyor traîne ses bottes dans la boue avec une mauvaise volonté ostentatoire. Il a les bras croisés dans sa cape, le nez enfoui dans son col, marmonnant des imprécations contre la géologie et le manque de confort moderne. Ilharan ferme la marche. Il glisse plus qu'il ne marche, les mains dissimulées dans ses manches, le regard flottant entre les nuages et une idée abstraite qu’il est probablement le seul à percevoir dans ce vide.
Le silence se glisse entre eux comme un quatrième compagnon de route, froid et envahissant. Puis, Talyor craque. C’est toujours lui qui craque le premier.
— Sérieusement… toujours pas de portails ? C’est une manie ou une punition ? On est pas à l'âge de pierre ! On a inventé la magie spatiale pour éviter de se taper des ampoules de la taille d'une pièce de monnaie, non ?
Ilharan hausse un sourcil, sans presser le pas, le ton monocorde.
— Peut-être que le Conseil estime que nous comprendrons mieux la nature des sceaux en usant nos semelles sur la réalité physique. La marche est une forme de méditation forcée sur la pesanteur.
— Sauf que les sceaux, on ne nous demande pas de les "méditer", on nous a juste dit d’aller voir s'ils n'étaient pas en train de fondre, réplique Talyor en manquant de glisser. C'est une randonnée vers l'apocalypse, pas un pèlerinage.
Seyla intervient, sa voix tombant comme un couperet sec :
— “Observez, évaluez, ne touchez à rien sans validation supérieure.” Voilà l’ordre de mission. Si vous pouviez l'appliquer au lieu de débattre sur vos pieds, on gagnerait du temps.
Talyor souffle un rire sans joie.
— Ah oui, “validation supérieure”. C’est le jargon du Temple pour dire “démerdez-vous quand il sera trop tard pour hurler”.
Ilharan glisse paisiblement, comme s'il s'adressait aux arbres :
— Ou “attendez que ce qui palpite ait enfin un visage pour le frapper”.
Talyor lève les yeux au ciel, au bord de l'implosion nerveuse.
— Génial. Merci pour l’image, Ilharan. On part donc observer un battement de cœur inconnu dans une forêt maudite. C'est charmant. Vraiment.
Seyla ralentit. Sa posture reste rigide, mais sa voix trahit une fissure de méfiance.
— Le pire, c’est qu’on ne sait même pas pourquoi ça s’est brisé. Pas d’attaque frontale, pas de tremblement de terre, pas d’éveil violent. Juste… une fêlure.
Ilharan penche légèrement la tête, observant une racine tordue.
— Discrète. Silencieuse. Comme si quelqu’un l’avait caressée du bout des doigts pour l’aider à s’ouvrir, sans violence, juste par invitation.
Seyla se fige et le fixe, les yeux plissés.
— Tu cites l’Oracle Seraphis, là ? C'est ses mots ?
— Non, répond Ilharan avec un petit sourire absent. Juste le genre de phrases qu’elle aimerait entendre pour justifier son propre effroi.
Ils reprennent la marche. Le sentier s’amincit, grignoté par une mousse d'un vert maladif et des racines qui ressemblent à des doigts de noyés. La brume descend sur eux, épaisse, presque vivante, isolant chaque membre du groupe dans sa propre bulle de coton froid.
Talyor reprend soudain, d'un ton faussement détaché :
— Il ne vous manque pas, vous ?
— Qui ? demande Seyla sans se retourner.
— Vaelran. Le type à la cape qui fait semblant de ne pas nous surveiller.
Seyla répond instantanément, un peu trop vite :
— Non.
Un blanc s'installe, seulement meublé par le crissement des bottes sur le gravier. Talyor hoche la tête, moqueur.
— D’accord. J’ai rien dit. C'est vrai que le calme est très reposant.
Ilharan intervient, la voix douce et monocorde :
— Il aurait pu venir. Même pour s'appuyer contre un arbre mort et se taire dans un coin. Il sait le faire avec une élégance proprement agaçante.
Seyla s'arrête net, fixant un virage brumeux.
— Il est surtout doué pour se retirer, murmure-t-elle après un silence. Surtout quand il devrait rester pour assumer ses propres doutes.
— Il doit avoir ses raisons de "génie torturé", souffle Talyor avec une pointe d'ironie amère.
— Bien sûr, tranche-t-elle en reprenant sa marche. Et moi, j’ai les miennes pour douter de chaque décision qu'il prend.
La brume s’épaissit encore. Les arbres deviennent maigres, leurs branches noueuses formant des arches oppressantes au-dessus du chemin, comme des juges aveugles penchés sur leur passage. Les feuilles mortes collent aux bottes comme de la cendre humide.
— Résumons, râle Talyor. On est censés “observer” un sceau fissuré dans une zone où même les oiseaux ont le bon goût d'oublier de voler. C'est ça le plan ?
— Oui, répond Ilharan. Observer un mystère. Comprendre ce qui l’a fait craquer, et espérer que la brèche nous parle avant de nous avaler.
— Tu sais vraiment vendre du rêve, toi, note Talyor.
— On est déjà dedans, Talyor, dit simplement Ilharan. Le rêve, ou ce qu’il en reste quand on se réveille trop tard.
Seyla s’arrête de nouveau devant une arche de branches noires. La lumière grise se brise contre le feuillage, étouffée.
— Trois jours pour atteindre la zone, hein ?
— Deux, maintenant, répond Talyor en vérifiant sa montre de poche.
Elle soupire, un son qui se perd dans l'air saturé d'eau. Elle avance sans se retourner.
— Alors on marche. Et on verra bien ce qui palpite au bout du chemin.
Quelques heures plus tard…
La brume a fini par avaler les reliefs, les sons et même la notion de temps. Ils ne marchent plus dans un paysage, mais dans un souvenir qui refuse de s’éteindre, un décor monochrome où chaque arbre ressemble au précédent. Talyor (encore lui) finit par briser le silence, la voix rauque.
— On est censés observer, hein ? Je note surtout qu’on observe la dégradation accélérée de nos semelles et de mon moral.
Il râle, les bottes crottées jusqu’à la cheville, l'air d'un adolescent qu'on a forcé à faire une corvée de dimanche.
— Tu veux que le sceau vienne jusqu’à nous et nous offre le thé, peut-être ? balance Seyla sans le regarder.
— Je veux un portail ! Et un manuel de survie ! Ou au moins une pancarte qui dit “Attention, territoire maudit, évitez de respirer trop fort, merci d'avance”.
Ilharan marche tranquillement, les bras croisés dans ses manches, l’air d’un sage en promenade dans son jardin.
— Le silence, c’est le panneau, Talyor. Tu ne l’entends pas crier ?
Seyla s’arrête brusquement. Un battement de cœur. Puis :
— …C’était quoi, ça ?
Un craquement. Lointain, ou peut-être juste sous leurs pieds. Impossible à dire dans cette purée de pois. Ils tournent tous la tête, aux aguets. Rien. Juste la brume qui ondule.
— Super. Même les bruits jouent à cache-cache, grince Talyor en dégainant son sabre.
— Non, souffle Ilharan. Ils testent la solidité de notre présence.
Ils reprennent la marche, plus serrés les uns contre les autres. Moins pour la sécurité que pour garder l’impression d’être encore reliés au monde des vivants. Et soudain, une silhouette se dessine devant eux. Immobile au milieu du chemin, dos tourné, cape noire qui semble dévorer la brume environnante. Seyla se fige, la main sur ses propres lames.
— …Il est sérieux ?
— Bien sûr qu’il l’est, soupire Talyor en baissant son arme. Il ne peut pas s'empêcher de faire son entrée de héros torturé.
La silhouette pivote lentement. Vaelran leur sourit, un sourire trop éclatant pour ce décor sinistre, comme un éclair de soleil sur un naufrage.
— Vous êtes en retard, dit-il. J'ai eu le temps de compter trois cent quarante-deux nuances de gris.
— On n'avait pas de guide, et les portails étaient apparemment en rupture de stock, réplique Talyor.
— Ce n’est pas un chemin, Talyor, corrige Vaelran en penchant la tête. C’est une question, et vous avez intérêt à y répondre mieux que ça si vous voulez voir demain.
Seyla avance d’un pas sec, l'hostilité palpable.
— Pourquoi tu es là ?
— Pour voir si vous allez tenir. Ou si je vais devoir ramasser les morceaux plus tôt que prévu.
— Tu veux dire “intervenir” ? demande Talyor.
Vaelran lève les yeux au ciel, faussement las.
— Talyor… faire ce genre de commentaire dans un lieu qui écoute chaque mot, c’est comme raconter une mauvaise blague dans un cimetière. Sauf qu’ici, le cimetière est susceptible et il a tendance à répondre.
Ilharan lève un doigt, paisible :
— Question. Pourquoi ce n’est pas toi qui nous a briefés au Temple ? Tu as laissé Kaelis faire le sale boulot.
Vaelran répond sans détour, son regard se faisant soudainement plus sombre :
— Parce que j’étais contre cette mission. Et quand je perds un vote important, je n’ai pas pour habitude d’applaudir la bêtise du Conseil.
Seyla, le ton tranchant comme le froid :
— T’es venu vérifier si on allait crever pour pouvoir dire "je vous l'avais dit", c'est ça ?
Il la regarde longuement. Sans ironie, sans sourire. Juste une intensité qui la fait presque reculer.
— Je suis venu espérer que non, Seyla.
Le silence s’installe, plus lourd. Cette fois, il ne vient pas du décor, mais de la tension entre eux quatre. Talyor brise le malaise :
— Bon, on fait quoi ? On campe dans cette purée ou tu vas enfin servir à quelque chose, grand maître ?
Vaelran sourit de nouveau. Un sourire presque sincère, cette fois.
— Vous vous installez ici. La clairière sécurisée est à une heure. J’irai faire le repérage final.
— Tu reviens quand ? demande Ilharan.
— Si je ne reviens pas… faites demi-tour. Ou crevez bien. Mais par pitié, faites-le avec un peu de panache.
Il tourne les talons et s’efface dans la brume en trois pas, comme s’il n'avait jamais été fait de chair et d'os.
Talyor murmure :
— C’est dingue. Ce gars est un mélange instable de menace passive, de beauté indécente et d’ironie cosmique. C'est fatigant.
Seyla, s'activant déjà pour décharger son sac :
— Et encore, t’as pas vu quand il essaie d'être affectueux. C'est là que c'est vraiment dangereux.
Ils installent le camp dans un silence morne. Le feu refuse de prendre, le bois est trop humide, le vent souffle de biais, s'engouffrant sous les tentes. Et les murmures, cette fois, reviennent du fond de la forêt. Légers. Irréguliers. Mais cette fois, ils ne se contentent plus de murmurer. Ils rient. Un rire cristallin et glacé qui semble se moquer de leur petit feu qui s'éteint.