VIRELLIA - Livre 1
Le feu ne brûle plus, il agonise. Les braises blanches battent au rythme de leur propre silence, comme des cœurs fatigués arrivés au bout de leur endurance. La lumière n’éclaire plus les visages, elle pulse, dessinant sur les troncs torturés des ombres mouvantes qui semblent respirer en synchronie avec la forêt. Des pas reviennent dans la brume. Lents, réguliers, d’une stabilité qui insulte la panique latente du campement. Même la forêt semble s'incliner sur leur passage, retenant son souffle pour laisser passer le prédateur.
— C’est lui, murmure Seyla, sa main se crispant sur le manche de sa dague.
Vaelran émerge du voile laiteux. Sa cape est trempée, lourde d'une humidité qui n'est pas seulement faite d'eau ; des mèches argentées collent à son front, et son regard semble fixer un point situé à des siècles d'ici. Il s’arrête juste à la lisière du cercle de protection d'Ilharan, les bras croisés, dans une posture de décontraction feutre. Trop tranquille. Une tranquillité qui ressemble à la surface d'un lac gelé au-dessus d'un courant mortel.
— Vous avez tenu, constate-t-il.
Son ton est neutre, trop neutre. Une voix de marbre qui ne laisse passer aucune émotion, pas même le soulagement. Talyor se redresse d'un bond, le visage déformé par une grimace de ressentiment.
— T’appelles ça “tenir” ? On s’est fait scanner par une horreur architecturale qui flottait entre deux mondes ! On était au menu, Solhen ! On était les cobayes de ta petite randonnée mystique !
Vaelran incline lentement la tête, ses yeux verts captant un reflet de la flamme blanche.
— Et pourtant, vous êtes toujours vivants. Dans ce secteur, Talyor, c’est déjà une forme de victoire historique. La plupart des gens oublient de respirer après les dix premières secondes.
Seyla se lève à son tour, la lame encore en main, le regard dur. Elle ne cherche pas à ranger son arme. Elle se poste face à lui, les bras croisés sur sa poitrine.
— Tu savais qu’il y avait quelque chose. Tu n’es pas parti en "repérage", tu es allé vérifier si l'ombre était toujours là.
Vaelran ne nie pas. Il ne confirme pas non plus. Il reste là, silhouette sombre contre le blanc de la brume. Ilharan, toujours assis en tailleur, le fixe intensément. Sa tasse vide fume encore, un vestige de chaleur qu’il observe sans songer à le renouveler.
— Ce n’était pas un Fléau ordinaire, lâche Ilharan de sa voix dénuée de timbre.
Vaelran tourne lentement le regard vers lui. Un bref instant, un pont invisible se jette entre le mentor et le disciple. Leurs yeux se croisent et Ilharan sent un frisson électrique lui parcourir l'échine. Ce n’est pas la peur primordiale de Talyor, c’est une reconnaissance instinctive, une résonance de fréquences, vieille comme un écho perdu dans un puits.
— Tu l’as ressenti, dit Vaelran simplement. La note discordante.
Ilharan incline la tête, ses traits s'affaissant sous le poids de la révélation.
— Ce n'était pas comme un courant qui vous emporte, Mentor. C'était comme un gouffre qui vous aspire. Quelque chose sous la surface du monde. Quelque chose qui voulait qu’on le voie, qui nous a touché l'âme, mais qui s’est détourné à dessein. Comme si on n'était pas encore... assez mûrs.
Un silence de plomb retombe sur le camp. Vaelran s’approche enfin du foyer et s’accroupit avec une souplesse de félin. Il regarde les flammes blanches comme s’il s’attendait à y voir surgir un visage familier.
— Il a toujours su comment se faire remarquer sans jamais apparaître tout à fait, murmure-t-il, presque pour lui-même. C'est sa signature. L'absence qui pèse plus lourd que la présence.
Talyor plisse les yeux, son anxiété se transformant en une méfiance agressive.
— “Il”… ? Tu parles d'un individu ?
Seyla fait un pas en avant, la voix tranchante.
— Tu connais cette chose, Vaelran. Ce n'est pas une anomalie naturelle de la forêt.
Vaelran reste immobile, les mains tendues vers le feu sans chaleur. Mais sa mâchoire se contracte, un muscle tressaillant sous sa joue pâle.
— Ce n’est pas “une chose”, finit-il par lâcher. Sa voix s’est abaissée, devenue rauque, presque coupée par un effort de volonté. C’était un homme. Il y a longtemps, avant que le monde n'apprenne à oublier son nom.
Le silence qui suit est dense, sacré, chargé d'une horreur que même les cloches du Temple ne sauraient décrire. Ilharan souffle, plus bas, les yeux agrandis par une intuition terrible :
— Un exorciste ? Un des nôtres ?
Vaelran hoche lentement la tête.
— Le plus doué de sa génération. Le soleil autour duquel nous tournions tous. Le rempart ultime, celui qu’on a laissé tomber comme une pierre dans l'abîme le jour où il a voulu regarder au-delà des limites de notre monde...
Talyor, la main tremblante sur son sabre :
— Et maintenant... c’est un Fléau ? Une erreur de la nature ?
Vaelran lève à peine les yeux vers lui, et son regard est d'une tristesse absolue.
— Non, Talyor. C’est bien pire. C’est un Fléau… qui se souvient de ce qu'il a été. Un monstre qui pense encore avec la logique d'un exorciste. Une haine qui a gardé toute sa finesse tactique.
Un battement. Même le bois dans le feu semble s’immobiliser. Seyla avance encore, refusant de se laisser intimider par la légende.
— Il a un nom ?
Le regard de Vaelran glisse vers elle. Long, trop long. Comme s’il cherchait à jauger la résistance de son esprit, à calculer combien de temps elle pourrait porter ce fardeau avant de se briser. Puis il détourne les yeux vers la forêt, là où les murmures reprennent.
— Ce nom n’est pas pour vous. Pas encore. Le prononcer ici, c'est comme lui tendre une invitation à s'asseoir à notre feu.
Ilharan serre lentement les poings contre ses genoux. Son esprit, d'ordinaire si calme, est une tempête d'associations. Il murmure, dans une transe philosophique :
— Les noms attirent ce qu'ils désignent. Si nous le nommons, nous lui donnons une forme dans notre réalité. Peut-être qu’il vaut mieux rester dans l'ignorance. Ou peut-être... peut-être que l'ombre est déjà assise parmi nous et que nous ne voyons que ses reflets.
Vaelran l’entend, mais ne commente pas. Il se relève, sa haute stature dominant les disciples.
— Je le connais assez pour savoir que s’il s'est manifesté ce soir… alors ce qu’on croyait scellé ne dormait pas. Il rêvait, et ses rêves sont en train de devenir notre réalité.
Seyla brise le silence, sa voix vibrant d'une colère contenue, presque tremblée :
— Alors pourquoi ? Pourquoi nous avoir laissés venir ici si tu savais que le diable nous attendait ?
Vaelran la fixe cette fois sans détourner le regard. Et dans ses yeux, le masque se fissure, laissant entrevoir un homme terrifié par ses propres ombres. Ce n'est ni de la colère, ni du regret, c'est une douleur plus ancienne.
— Je ne vous ai pas “laissés” venir, Seyla. J’ai été mis en minorité par des vieux qui ont plus peur du changement que de la mort. Le roi m’a rappelé que me taire ou m'opposer serait pire que de vous perdre. Que si je refusais, ils vous enverraient avec quelqu'un qui n'aurait pas hésité à vous sacrifier.
Il rit. Une seule fois. Un son sec, dépourvu de toute joie.
— J’étais contre cette mission. Je le suis encore. Mais dans ce royaume, on ne commande pas aux peurs des puissants. On leur obéit… ou on les déguise en héroïsme.
Il passe une main lasse dans ses cheveux argentés, la désinvolture habituelle balayée par une fatigue de plomb.
— Alors j’ai choisi d’être là. Pas pour vous guider, vous n'apprendriez rien, mais parce que si vous devez marcher vers un piège, au moins je serai la première mâchoire qui se refermera dessus. Même si vous ne me voyez pas.
Seyla, d'un ton plus bas, presque blessé :
— Même sans nous prévenir ? Tu nous as laissé croire qu'on était seuls face à ça.
Il lève à nouveau les yeux vers elle.
— Si je vous avais prévenus, vous auriez marché avec la peur au ventre. Vous auriez agi comme des proies. Et il vous aurait vus comme des témoins gênants. Pas comme des cibles potentielles à tester. J'ai eu besoin de votre innocence pour qu'il reste curieux.
Talyor, s'asseyant lourdement sur son sac :
— C’est censé nous rassurer, ça ? Qu'on est des appâts pour une curiosité de monstre ?
Vaelran esquisse un sourire, fatigué, presque humain.
— Non. Mais ça veut dire que vous avez encore une chance de comprendre le monde tel qu'il est avant de devoir choisir votre camp.
Il se détourne, s’éloignant jusqu’à la limite du campement, là où la lumière blanche du feu expire. Sa silhouette se fond déjà dans le gris.
— Dormez, si vous le pouvez encore. Je veille. Si ce que j’ai vu est bien ce que je crains… alors la prochaine fois, il ne se contentera plus de vous ignorer. Il cherchera à vous recruter.
Il s’efface à moitié, simple ombre parmi les ombres. Juste assez loin pour disparaître aux yeux des profanes. Juste assez près pour entendre le moindre craquement de branche.
Talyor soupire, le corps raide comme un piquet.
— Bon. Résumé de la situation : un exorciste légendaire est devenu un Fléau avec un QI supérieur au nôtre, et Vaelran nous utilise comme des jouets pour voir comment il réagit. Super ambiance.
Ilharan relève lentement la tête, ses yeux brillant d'un éclat tranquille, presque extatique.
— Ce n'est pas un problème, Talyor. C'est un miroir. Il nous montre ce que nous deviendrons si nous cessons de rêver correctement.
Seyla fixe l’obscurité où Vaelran s’est volatilisé.
— C'est un avertissement, murmure-t-elle en serrant sa dague. Ou une invitation à laquelle on ne peut pas répondre "non".
Le feu claque une dernière fois, projetant une étincelle blanche. Et la brume, tout autour, se met à respirer avec une régularité terrifiante. Un son bas, presque humain. Comme un rire... trop ancien, trop triste pour appartenir à un vivant...