Un bruit sourd. Un impact qui ne vient pas de l’oreille, mais du sol. Un coup de tonnerre souterrain qui refuse de mourir, une vibration de basse fréquence qui s'insinue dans la moelle des os. Seyla s’éveille d’un bond, le corps déjà en tension, une main plaquée sur son glyphe-lien. Pas un souffle de magie. Le réseau est muet, écrasé par une pression invisible. Le dortoir est plongé dans une ombre anormale : une noirceur épaisse, poisseuse, qui semble dévorer la lueur des veilleuses.
Elle repousse sa couverture. Ses pieds touchent le sol, et le froid la frappe. C’est là qu’elle remarque le vide. La couche à côté de la sienne est défaite, Nilwen. Sa cape a disparu, son carnet aussi, et son petit masque fendu, cet objet qui ne quitte jamais son chevet, n'est plus là.
— Ça n’a aucun sens... murmure Seyla. Nilwen ne part pas sans laisser d’ombre, mais il n’y a aucune trace d’Essence résiduelle. Rien.
Seyla se rue vers la fenêtre et l'ouvre d'une volée. L’air qui s’engouffre sent le soufre et le vieux métal. En contrebas, dans la vallée, la ville d’Elarion n’est plus qu’une plaie incandescente. Une lueur rouge sang déchire la brume, des masses mouvantes, sombres, rampent le long des ruelles, s'étirant depuis les forêts comme une encre maléfique. Elle bondit hors du dortoir, dévale les marches en silence. Elle croise Ilharan, déjà prêt, son glyphe brûlant d’une lueur pâle à son poignet.
— Tu l’as vue ? demande-t-elle sans ralentir.
Il comprend immédiatement.
— Nilwen ? Non. Son signal est tombé à zéro au moment de l'impact. Et ce silence... ce n'est pas son vide à elle. C'est plus... primitif. Une fréquence d'extinction.
Talyor les rejoint au pas de course, fixant son sabre avec une nervosité manifeste.
— Ils attaquent la ville ? En pleine nuit ? Sans sommation ?!
— Ce n’est pas une attaque, Talyor, répond Seyla. C’est une rupture de membrane.
Ils débouchent sur la grande place du Temple. L'air y est saturé de cris et de lumières d'Essence. Kaelis, silhouette éthérée, se tient au centre d'un cercle de protection. Ses mains sont levées vers le ciel, ses cheveux noirs flottant dans une brise inexistante, tandis que ses yeux sombres sondent le néant. À ses côtés, Eshan est en pleine transe analytique. Il ajuste ses bracelets de cuivre toutes les dix secondes, les mains jointes pour canaliser les flux instables que Kaelis redistribue.
— Le taux de distorsion dépasse les limites acceptables, mentore ! s'exclame Eshan, la voix aiguë de nervosité. Si nous ne stabilisons pas le quadrant sud, le Voile va s'effondrer sur le temple !
Au-dessus d'eux, sur la balustrade de pierre, Lynara domine le chaos. Du haut de sa petite taille, elle ressemble à une poupée de porcelaine conçue pour la guerre. Ses yeux bleus glaciers balayent la cour avec une autorité qui ferait reculer un Fléau de rang 1.
— Il faut renforcez les sceaux de la porte Est ! hurle-t-elle, sa voix portant malgré le fracas. Et vous trois, là-bas ! Si vous n'êtes pas au front dans trente secondes, je vous transforme en serpillères !
Elle ne regarde même pas Vaelran. Parce que Vaelran... n’est pas là. Seyla cherche désespérément sa chevelure argentée dans la foule, mais son absence pèse plus lourd que le chaos ambiant. Un moine passe près d'eux, soutenu par deux apprentis, le bras n'étant plus qu'une plaie béante et noirâtre. La panique remonte dans la gorge de Seyla. Nilwen disparue, Vaelran envolé. L’exil est fini, et la guerre est déjà là.
Elle inspire un grand coup. L’ombre, son ombre, se détend autour d’elle comme un félin prêt à bondir. Elle descend vers la ville basse, franchissant les arches brisées de la cour d'entraînement. Derrière elle, Talyor enfile ses brassards gravitationnels en silence, tandis qu’Ilharan referme calmement le col de sa cape.
— J’ai un mauvais pressentiment, souffle Talyor en regardant l'horizon.
— Ce n’est pas un pressentiment, corrige Ilharan de son ton monocorde. C’est une prémonition partagée. Une panique collective avec juste assez d’élégance pour passer pour de l’intuition. Ne gâche pas le moment avec de la psychologie, Talyor.
Seyla ne les écoute plus. Ses yeux vairons sont rivés sur Elarion. Les toits de la ville semblent danser, mais ce ne sont pas les flammes qui les font bouger : ce sont les silhouettes distordues qui rampent le long des façades, des créatures de cauchemar aux membres trop longs, comme si l’obscurité elle-même montait à l’assaut de la lumière. La jeune femme serre les dents. Nilwen évaporée, Vaelran invisible, et la ville qui hurle. Elle n'attend pas les ordres officiels. Elle franchit les arches brisées de la cour d'entraînement, suivie de près par ses deux compagnons.
Ils dévalent les grands escaliers extérieurs. En contrebas, Elarion brûle. Mais les flammes ne sont pas naturelles. Elles sont orange acide, violette, rouge sombre. Des silhouettes distordues rampent le long des murs, s'agrippant aux toits comme des insectes géants.
Un grondement plus profond secoue la montagne. Un trait de feu perce les nuages de cendres.
— Ça, c’est Kaelren, souffle Talyor, une pointe de soulagement dans la voix.
Ilharan penche la tête :
— Une flèche incendiaire de niveau 2. Concentration parfaite. Soit elle est très en colère contre le concept même de Fléau… soit elle vient de voir quelque chose de bien pire que nous.
Seyla serre les dents à s'en briser les mâchoires.
— Nilwen est là-bas. Je le sais. Elle ne serait pas partie sans me prévenir, pas comme ça.
Un craquement assourdissant se fait entendre sur leur gauche, un pan de mur de la terrasse explose. Un Fléau immense, le torse convulsé de spasmes erratiques et des yeux multiples clignotant sur un crâne allongé, jaillit vers eux. Talyor bondit, son bras tendu vers l'avant.
— Voile de Bourrasque !
Une lame d’air comprimé, tranchante comme un rasoir, fend la créature en deux avant qu’elle ne touche le pavé. Le monstre se disloque dans un tourbillon de cendres grises. Seyla s'arrête devant les restes fumants. Elle observe le motif des cendres, la distorsion de l'air.
— Il n’a pas été invoqué, murmure-t-elle. Il a traversé.... Le Voile. Il est déchiré au-dessus de la ville.
— Et ce n’est que le premier, lance une voix depuis l'ombre d'un pilier.
Kelvar apparaît, sa main est en sang, sa cape en lambeaux. Son regard est flou, hagard, mais il tient son arme d'une main ferme. Son front est fendu, une traînée écarlate barrant son visage.
— La ville est un abattoir, grogne-t-il. Il y en a des dizaines. Des créatures qui ne devraient pas exister. Certaines... elles semblent nous reconnaître, elles nous appellent.
Ilharan s’approche de lui, la paume levée pour un sort de stabilisation, mais Kelvar le repousse.
— Garde ton Essence. J’ai besoin qu’on arrête de les regarder brûler ! Je monte chercher des renforts, Kaelren et Yhessa sont submergées près de la grande place d'Elarion !
En contrebas, une onde de choc tellurique fait vibrer les fondations. Un golem de roche, né de la fureur de Nerion, écrase trois Fléaux contre les dalles dans une explosion de poussière.
— On descend ! ordonne Seyla.
— Sans renforts ? On va se faire dévorer, Seyla ! s'écrie Talyor.
— Si on attend le Conseil, il ne restera que des cendres à Elarion. Nilwen est quelque part là-dedans. Je ne la laisserai pas seule !
Ilharan esquisse un sourire doux, presque rêveur, ajustant le col de sa cape :
— Descendre vers la mort avec un mentor disparu et une coéquipière évaporée. Classique stratégie de redirection de karma. J’espère que mes sandales sont prêtes.
— Tu ne portes jamais de sandales, Ilharan !!!
— Alors c’est bien pire que prévu.
Ils s’élancent dans les escaliers monumentaux, contournant les incendies magiques. Derrière eux, sur la balustrade, Lynara Valsen invoque une décharge de flammes qui foudroie un Fléau volant. Elle jette un regard vers les trois disciples qui s'enfoncent dans le brasier d'Elarion. Ses yeux bleus glaciers se plissent de fureur et d'inquiétude mêlées, mais elle ne dit rien. Elle se retourne vers Eshan et Kaelis :
— Kaelis ! Eshan ! Calculez la trajectoire de la brèche centrale ! Si on ne la ferme pas, la capitale et ce temple ne seront plus qu'un souvenir d'ici l'aube !
Le Temple de Kael'mar se referme derrière Seyla, Ilharan et Talyor comme une forteresse silencieuse, tandis que le trio plonge dans le chaos sanglant de la ville basse.
La suite lundi entre 21h30 et 22h30...