VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 46 : Le Disciple et les Cendres

Par soazig

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Sommet des Montagnes Brunes — Le Champ de Ruines


Les cimes sont noires de brume, une vapeur épaisse qui semble sécrétée par la roche elle-même, une sueur froide de la terre. La montagne respire la ruine : des failles béantes lacèrent les versants, les pierres sont fendues comme par un coup de hache titanesque, et des cicatrices d’obsidienne serpentent sur le sol comme des veines malades irriguant un cadavre de granit. L’air a ce goût métallique, âcre, des lieux qui ont trop saigné, où la magie a été arrachée avec la chair du monde.


Le froid n'est plus une simple température, c'est une présence qui colle à la peau. Les odeurs d’ardoise chauffée à blanc, de cendre humide et de fer brûlé stagnent entre les rocs, prisonnières de l'absence de courant d'air. Puis, soudain, le vent se faufile par rafales brutales, hurle dans les encoches de pierre et fait vibrer les éboulis comme des carcasses creuses. Chaque dalle paraît fendue de l’intérieur, comme si la montagne avait trop vu et qu'elle craquait sous le poids de vérités qu'elle refuse d'oublier.

Seyla ralentit. Son glyphe pulse trop fort, un battement irrégulier contre sa peau, ample et désordonné, qui suit la fréquence agonisante de la terre. Elle n’a plus de doute : c'est ici qu'il les attendait.


— C’est ici… il n'est pas loin…


Talyor s’arrête au bord d’un chaos de rochers pulvérisés. Sa respiration forme de longs panaches blancs qui se dissolvent aussitôt dans la grisaille.


— On dirait qu’une armée entière s’est entre-tuée ici, souffle-t-il en fixant un cratère de verre fondu.


— Non, corrige Ilharan, sa voix basse et posée tranchant le sifflement du vent. Seulement deux personnes, Talyor.


Il laisse glisser son regard sur les fractures nettes, la géométrie impitoyable de la destruction.


— Ce qui rend ce spectacle encore plus terrifiant, c'est la précision du désastre. Un duel que personne ne devait voir.


Ils progressent. Les cailloux roulent sous leurs bottes avec un bruit de dents brisées. Au détour d’un pan de paroi éclatée, une silhouette émerge enfin de la brume.


Il est là. Vaelran. Adossé à une roche fendue qui semble le soutenir par pure pitié. Sa cape n'est plus qu'un amas de lambeaux noirs. Son épaule est entaillée jusqu'à l'os, une traînée de sang séché barre sa tempe, mais il est debout, toujours debout. Ses yeux verts brûlent dans la grisaille, d'une insolence intacte, trop vifs, trop électriques pour ce visage ravagé par la fatigue.

La faille gronde au loin, comme une bête enchaînée qu’on retient par la gorge. Vaelran esquisse un sourire, un rictus trop large pour un homme en ruine. Ses premiers mots claquent dans l’air froid, portés par sa morgue habituelle :


— … J’aurais préféré que vous arriviez après ma réplique finale et ma pose héroïque, lance-t-il, la voix rauque. Là, vous me chopez pile dans ma version "tragédie en trois actes". C’est d’un manque de tact et d’une impolitesse inouïe.


Talyor s’arrête net, la bouche entrouverte. L’envie de jurer lui monte à la gorge, étranglée par un rire nerveux.


— Tss… Sérieux… Tu plaisantes encore ? Même dans cet état ?


Seyla le fouille du regard : les entailles qui grésillent encore, la respiration courte, la tension dans ses doigts. Tout ici hurle une confrontation. Elle ne voit personne d'autre, mais l'air est encore saturé de l'essence d'un adversaire dont l'ombre semble encore hanter les pierres. Quelque chose d’immense vient de passer par là. Ilharan s’avance, les paumes levées, une lueur pâle affleure sous sa peau.


— Si tu veux continuer ton numéro, permets au moins que je répare un peu la scène.


Vaelran rit, un son brisé qui sonne vrai.


— Toi… toujours à vouloir recoller les morceaux. Vas-y, rends-moi présentable, qu’on croie encore un instant à mon invincibilité.


La lumière d’Ilharan s’écoule dans les chairs ouvertes, refermant les plaies les plus béantes, calmant le souffle erratique. Le vent, lui, n’apaise rien. Il semble au contraire porter les échos du combat.

Talyor serre les poings, sa voix s'élevant contre le vacarme des sommets :


— Qu’est-ce que c’était… ça ? À Elarion… quand tu as effacé la rue… Qu'est-ce que tu nous caches ?


Un silence de plomb s'installe. Vaelran plante ses yeux verts dans les leurs. Ils sont trop calmes, trop nets.


— Quelque chose que vous n’auriez pas dû voir de sitôt.


Seyla demande à mi-voix, presque pour elle-même :


— … Et on est censés faire comme si de rien n’était ?


Vaelran redresse la tête. Le sourire revient, éclatant, presque insultant malgré le sang séché.


— Exactement. Mais puisque vous avez répondu à mon appel… autant vous offrir la suite du spectacle.


Seyla n’attend pas :


— Avec qui t’es-tu battu pour être dans cet état ? Qui était-ce ?


Le sourire se fige une fraction de seconde, pas de jeu, pas de masque.


— Aziris.


Le nom tombe comme une pierre dans un puits sans fond. Le vent paraît s’arrêter. Talyor blêmit, reculant d'un pas.


— L’ancien de la Triade… ? Celui qui a été effacé des chroniques ?


— Oui, répond Vaelran, la voix tranchante. Mon maître, celui que j’ai dénoncé il y a douze ans. Celui qui aurait dû disparaître dans les marges de l'histoire… et qui revient désormais comme un Fléau originel.


Seyla soutient son regard, son visage de marbre.


— C’est lui qui a ouvert les failles à Elarion. Pour nous tuer ?


— Non, Seyla. Il a ouvert les failles pour me forcer à rouvrir… ça. Il effleure sa paupière inférieure, là où une veine noire pulse encore un peu, évitant de nommer le pouvoir qui a effacé la rue.


— Son objectif n’était pas la ville, c’était moi. Elarion n'était que le décor d'une mise en demeure.


Talyor grince des dents, la rage supplantant la peur.


— Tu veux dire qu’on n’était que des pions ? Que toute cette nuit d'horreur n'était qu'un décor pour que toi, tu cèdes ?!


Vaelran rit, un son sec comme un craquement de bois mort.


— Bienvenue dans la vie réelle, Talyor ! Ici, on est toujours les pions de quelqu’un. La seule différence, c’est qu’on peut choisir si on se laisse renverser en silence ou si on renverse l’échiquier avec soi.


Ilharan penche la tête, sa voix restant d'une égalité surnaturelle :


— Et toi, Vaelran ? Tu as renversé l’échiquier… ou seulement une pièce ?


Le mentor marque une pause. Dans son regard, un éclair dangereux passe, une lueur de fureur ancienne. Puis la flamme du sourire reprend le dessus.


— J’ai peut-être perdu une manche… Mais je suis toujours debout. Et croyez-moi, tant que je respire, je reste le joueur.


Seyla avance d’un pas, ses bottes crissant sur les cendres. Ses poings sont serrés à s'en faire mal.


— Pourquoi nous avoir appelés ici ? Pourquoi nous impliquer davantage ?


Vaelran la regarde longuement. Son ombre, projetée par la lueur de la faille, s’étire et s’enroule sur la pierre, semblant prête à avaler la nuit entière.


— Parce qu’il est temps que vous sachiez tout. Vraiment tout.


Il se décolle de la paroi rocheuse. Sa présence semble soudain occuper tout l'espace entre les pics brisés.


— Vous voulez la vérité derrière le dogme ? Alors restez. Mais sachez qu’à partir d’aujourd’hui… mes ombres sont les vôtres. Si vous restez, vous ne serez plus de simples disciples. Vous serez des témoins, des héritiers. Ceux qui portent un secret qu’aucun Conseil ne doit jamais connaître sous peine de nous voir tous brûler.


Talyor écarquille les yeux, cherchant une issue dans le regard de ses camarades.


— Et si on refuse ? Si on veut juste oublier ?


Vaelran éclate de rire, un rire clair, vibrant, presque joyeux dans ce décor de fin du monde.


— Alors vous redescendez gentiment, vous fermez vos bouches, et vous vivez heureux, dans l'illusion confortable du Temple… jusqu’à ce que l’ombre d’Aziris vienne vous cueillir dans vos lits un beau matin.


Il croise les bras, insolent, couvert de poussière et de sang.


— À vous de voir. La porte est derrière vous.


Le silence retombe. Au loin, la faille bat encore, très lentement "boum… boum…" comme le cœur malade d'une divinité déchue. Seyla échange un regard avec Talyor, puis avec Ilharan. Elle comprend : le choix n’est pas de le suivre ou non, c’est d’accepter que son obscurité devienne leur horizon. Elle inspire, la gorge sèche, les yeux fixés sur son mentor.


— Et Nilwen ?


Vaelran baisse les yeux vers la pierre, son masque se fissurant un instant pour laisser entrevoir une douleur abyssale.


— Elle est en sécurité. Enfin… aussi en sécurité qu’on peut l’être entre les griffes d’un tel Fléau.


Un souffle froid passe, faisant frissonner les pins morts. Au-dessus d’eux, un pan de ciel gris s’ouvre, livrant un vide sans étoiles. La montagne écoute.




Suite et fin du LIVRE 1 mercredi entre 19h30 et 21h30...




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