Silence_Pilote.
INT. STUDIOS MEL’S – MAISON PRÉFABRIQUÉE – CONTINU
Cloé observe les cloisons qui séparent les pièces de la maison fictive. Les murs ne montent pas jusqu’au plafond.
La cuisine, déserte, est éclairée par quelques sources de travail.
Elle lève la tête et sourit à un éclairagiste qui ajuste une lampe au-dessus du décor.
Elle passe lentement la main sur la table de cuisine. Un sourire involontaire apparaît sur son visage.
Un objet tombe au sol, côté salon.
Elle sort de la cuisine et évite les câbles. Elle remarque les marqueurs rouges de position; s’arrête net.
Elle inspire.
ÉVAN (O.S.)
On dirait, Émilie…
Qui entre dans sa petite école de rang.
Cloé sursaute.
Évan, étendu sur le canapé, se redresse et lui sourit. Il prend une longue inspiration.
ÉVAN
Ça sent bon.
Tu trouves pas ?
CLOÉ
L’odeur du succès ?
Il rit doucement.
ÉVAN
Le plastique, les lampes, les câbles…
La poussière.
Cloé regarde autour d’elle.
ÉVAN
Nerveuse ?
(Un temps.)
C'est comme en répétition.
Mais avec un décor.
Elle s’assoit par terre, près d’Évan.
CLOÉ
J'veux pas ralentir tout le monde.
Trois techniciens passent derrière eux sans prêter attention. Elle consulte sa montre, puis sort le scénario de son sac.
CLOÉ
Tu veux revoir la scène ?
ÉVAN
(Arrogant.)
Tu veux dire mes trois lignes ?
CLOÉ
T’aimes pas Dominik.
J’me trompe ?
ÉVAN
C’est pas un rôle de composition.
CLOÉ
Tu crois ?
(Un temps.)
Il est réservé, timide, asocial…
Évan soulève les épaules.
ÉVAN
Je ne suis pas réservé ?
Elle se racle la gorge.
CLOÉ
Je veux dire…
Dominik est subtil.
ÉVAN
Ah !
Subtil ?
Elle sourit, gênée, puis se redresse.
CLOÉ
J’veux dire…
Mais peut-être que…
Je suis pas la mieux placée…
Il la dévisage, amusé.
ÉVAN
T’es belle quand t’es gênée.
Cloé louche volontairement et grimace. Évan imite le geste, puis se rallonge.
ÉVAN
Tu t’es fait recoudre l’estomac ?
Cloé éclate de rire et regarde son pantalon.
CLOÉ
Je t’interdis de rire
de mon jogging porte-bonheur.
Elle feuillette le scénario sur ses genoux.
ÉVAN
Mmm… Sexy.
Le Gémeaux est assuré.
COUPE
EXT. RANCH – ESTÉREL – JOUR (FLASHBACK)
Une grande maison de bois au toit rouge se dresse en lisière d'une forêt dense. Le terrain est vaste, dégagé, baigné d'une lumière naturelle.
Un enclos aux clôtures blanches, fraîchement installé, attend des chevaux.
Une MUSIQUE ROCK couvre presque le bruit des marteaux et des scies.
Des menuisiers entrent et sortent de la maison.
Un camion de déménagement s’engage dans l’allée de gravier.
MIGUEL MARTINEZ, producteur délégué, 50 ans, professionnel. Sort rapidement de la maison. Il emprunte un étroit sentier de terre qui s’enfonce dans la forêt.
La musique diminue, remplacée par le chant des oiseaux.
MIGUEL (AU TÉLÉPHONE)
Ils viennent d’arriver.
On est bons pour jeudi,
comme prévu.
Il débouche sur une clairière occupée par plusieurs roulottes blanches alignées. Il s’arrête, observe les bancs, la table et les balançoires encadrées par de jolis pots de fleurs.
MIGUEL (AU TÉLÉPHONE)
On dirait presque un terrain de camping.
Un vrai p’tit paradis.
COUPE
INT. MAISON DE RAFAËL – SALON – SOIR
RAFAËL, fille, 15 ans, enthousiaste, coupe le son des publicités sur le TÉLÉVISEUR grand format accroché au mur.
Elle sort du cadre.
LÉA, 15 ans, ricaneuse, sur le canapé, elle attend la reprise d'On en parle.
JOËL, un peu plus âgé, passe devant Léa.
JOËL
Vous écoutez quoi ?
LÉA
Des annonces…
Pis ça fait trois fois qu’ils passent les mêmes.
Rafaël entre dans le salon avec des breuvages.
RAFAËL
On en parle.
Il fronce les sourcils et hausse les épaules.
Rafaël dépose les canettes sur la table et bouscule son frère, qui obstrue la télévision.
RAFAËL
Tasse-toé, épais.
C’est sur Lueur Occulte.
JOËL
Encore ?
LÉA
Tu l'as pas regardée ?
JOËL
J’aime pas Archambault.
C’t’un frappé qui joue des rôles d’enfant.
RAFAËL
Y'est bon là-dedans.
JOËL
Pis moé les affaires d’horreur nunuche…
Rafaël s’empare de la manette et se laisse tomber dans le fauteuil. Elle remet le son.
Les spectateurs applaudissent.
Joël se déplace, mais reste debout près du téléviseur.
On entre dans le studio :
INT. STUDIO A – RADIO-CANADA - CONTINU
Guy Ardisson se tourne vers Cloé.
GUY ARDISSON
T'as rejoint la distribution, au pied levé.
Comment t’as eu le rôle de Jesse ?
CLOÉ
Une série de hasards.
J’ai perdu un pari…
J’ai pris David pour un technicien.
DAVID
Le concierge.
Rires sur le plateau.
GUY ARDISSON
Un pari avec qui ?
CLOÉ
Des étudiants en cinéma.
J’étais apparitrice dans un cégep.
Les étudiants ont été invités au casting.
Si je perdais, je devais y aller avec eux.
Et… Me voilà.
DAVID
Les décors étaient en construction. Cloé s’est faufilée.
On a parlé longtemps.
(Un temps.)
Impossible de l’oublier.
Il lui sourit amicalement.
DAVID (SUITE)
On aurait dit que Jesse venait me chercher.
GUY ARDISSON
Comme nous tous.
COUPE
INT. BUREAU – STUDIOS MEL’S – JOUR (FLASHBACK)
Le bureau est banal, impersonnel. Une chaise droite est placée contre le mur. À quelques mètres, une table de conférence couverte de documents et de gobelets de café. Réal, Miguel, THIERRY POIRIER, 35 ans, producteur exécutif (diffuseur) nerveux, sont assis.
David debout derrière eux est adossé au mur, bras croisés, cachant une partie de son T-SHIRT d'E.T.
Une FEMME fait entrer Cloé, puis referme la porte derrière elle.
RÉAL
Tu peux t’asseoir, Cloé.
Cloé prend place. Elle adresse un signe amical à David.
RÉAL (SUITE)
Tu sais pourquoi tu es ici ?
CLOÉ
Une audition pour Jesse.
MIGUEL
Le rôle principal.
RÉAL
Tu es nerveuse ?
CLOÉ
Pas vraiment.
(Elle sourit.)
C'est trop… Invraisemblable.
Réal lève la tête, se tourne vers David et sourit.
RÉAL
Je te présente le créateur de Lueur Occulte, David Boucher.
Surprise, elle se redresse sur sa chaise.
CLOÉ
Là… J'suis nerveuse.
Elle ricane.
CLOÉ (SUITE)
Désolée, David.
THIERRY
(Sec.)
Tu ne connais pas ses livres ?
CLOÉ
Je lis pas beaucoup de fiction.
(Un temps.)
J'suis dyslexique.
THIERRY
Mais tu as lu le scénario ?
Tous les regards se tournent vers lui.
Un silence.
CLOÉ
Je préfère les scénarios…
Moins de descriptions qui s’emmêlent.
David, bras croisés, lui fait un clin d’œil.
MIGUEL
Tu te sens prête à porter un rôle important ?
THIERRY
Avec la pression médiatique ?
CLOÉ
J’aime les défis.
THIERRY
Tu pars de zéro.
CLOÉ
J'suis habituée à travailler fort.
David quitte le mur et s’assoit sur la chaise restée libre.
COUPE
INT. APPARTEMENT DE CLOÉ – JOUR (FLASHBACK)
Espace à aire ouverte : cuisine et salon. L’appartement chaleureux est entièrement rénové. Quelques vêtements traînent. Cloé porte un jogging. Ses cheveux humides sont bouclés, presque frisés. Elle coupe un avocat au comptoir.
Son cellulaire sonne.
Elle le cherche un instant, puis le repère sur le canapé. Ses mains sont gluantes. Elle dépose le téléphone du bout des doigts sur le comptoir, active le haut-parleur.
CLOÉ
Maman ?
COLETTE (V.O.)
(Accent du Lac.)
Enfin.
T’es dure à rejoindre.
CLOÉ
J’suis abonnée aux castings.
COLETTE (V.O.)
T’as fait celui avec Évan ?
CLOÉ
Attends.
Elle se rince rapidement les mains, puis ajoute l’avocat à une salade déjà préparée. Elle s’assoit face à une immense fenêtre donnant sur un lac. Deux kayaks rouges glissent lentement sur l’eau.
CLOÉ
C’était agréable.
Y'est drôle.
COLETTE (V.O.)
Tu vas accepter ?
CLOÉ
(Bouche pleine.)
Ils m’ont pas rappelée.
COLETTE (V.O.)
J’ai lu le premier livre.
Tu fîtes dans le rôle.
Ils peuvent pas passer à côté.
Cloé se lève. Elle frappe doucement à la vitre et fait une grimace à une petite fille en maillot de bain. La fillette éclate de rire et lui répond avec exagération.
COLETTE (V.O.)(SUITE)
T’es encore là ?
CLOÉ
L’équipe est l’fun.
(Un temps.)
C’est sûr, me retrouver sur un vrai plateau…
Ça serait trippant.
COLETTE (V.O.)
T’en manges depuis que t’es petite. Tu l'as pas eu facile.
C'est ton tour.
CLOÉ
Je sais…
Mais imagine que je déteste ça.
COLETTE
T'es sérieuse ?
CLOÉ
Être reconnue, je veux dire.
C’est pas une job que tu plantes là avec deux semaines d'avis.
Ma vie est cool en ce moment.
COLETTE (V.O.)
Manque pas ta chance.
CLOÉ
(Chantonne.)
Y'est toujours plus tard qu'on pense…
(Un temps.)
De toute manière, ils ont pas rappelé.
COLETTE (V.O.)
Trois castings en une semaine…
Une femme aux cheveux courts, en maillot, des vestes de sauvetage sur les épaules, passe devant la fenêtre. Elle lui fait signe de venir.
CLOÉ
J'te laisse, Mom.
(Rire.)
Je vais profiter de mes derniers moments de calme.
Embrasse papa.
Je te rappelle quand j’ai des nouvelles.
COUPE
INT. BUREAU – STUDIOS MEL’S – JOUR (FLASHBACK)
Le silence est pesant. Seul le cliquetis du crayon de Thierry résonne dans la pièce.
THIERRY
Mon choix s’arrête sur
Romane Gagnon.
DAVID
(Sec.)
T’as lu le scénario ?
Réal esquisse un sourire discret. Miguel reste de glace.
MIGUEL
Elle a un bon potentiel.
Mais pas crédible pour le rôle.
DAVID
C’est tellement évident…
THIERRY
St-Pierre n’a aucune expérience.
DAVID
Décroche.
T’as pas d’autre argument !
Il attrape le portfolio de ROMANE GAGNON sur la table et le feuillette rapidement.
DAVID (SUITE)
Trois phrases dans un navet.
Une pub de mayonnaise…
MIGUEL
Hey ! Du calme.
(Un temps.)
Parent sonne juste.
C’est une tête d’affiche.
RÉAL
Quinze ans de trop.
Mais j'vais l’auditionner pour Alice.
David se tourne vers Réal, enthousiaste.
DAVID
C’est vrai.
Elle est parfaite.
C'est réglé.
Vous avez votre vedette.
Thierry ramasse les portfolios éparpillés sur la table.
THIERRY
Il nous reste qui en réserve ?
DAVID
Ton casting de Baywatch.
Il se lève brusquement, se tourne vers Miguel et hausse le ton.
DAVID (SUITE)
Sérieusement… C’est qui lui ?
THIERRY
(sec.)
L'avenir du projet !
Il inspire; bombe son torse.
THIERRY
Pendant que tu te bats pour Cloé.
Je me bats pour que le pilote
ne finisse pas sur une tablette.
(un temps.)
Je suis le seul que le projet intéresse chez le diffuseur.
Miguel jette un œil à sa montre et passe une main dans ses cheveux.
MIGUEL
En attendant...
La machine est sur pause.
Les scènes sans Jesse sont dans la boîte.
Et ça commence à coûter cher.
Il rassemble les documents.
MIGUEL (SUITE)
J’envoie les enregistrements aux big boss.
Il se lève.
MIGUEL (SUITE)
C'est leur investissement qui est en jeu avec le pilote.
COUPE
INT. STUDIO A – RADIO-CANADA - CONTINU
Les invités regardent le générique de Lueur Occulte sur LES ÉCRANS.
Des paysages bleutés et sombres défilent lentement. Une mélodie épurée de violon, soutenue par quelques notes de guitare classique. En fond sonore; bruissement nocturne, vent dans les feuilles et insectes. Au-dessus d’un lac, le brouillard se condense et forme le titre : LUEUR OCCULTE.
David fait un clin d’œil à Réal.
GUY ARDISSON
Très beau générique.
Très artistique.
RÉAL
On ne voulait pas d’images tirées de la série.
Jouer sur le mystère.
GUY ARDISSON
C’est réussi.
Pourquoi Lueur Occulte ?
D’où vient l’idée ?
RÉAL
De ma fille, Sarah.
GUY ARDISSON
Merci, Sarah !
Réal sourit, puis regarde David.
RÉAL
Ça a été un long cheminement…
Pour faire court, Sarah me parlait souvent des romans de David.
Je l’écoutais pas vraiment.
J'pensais que c’était une traduction américaine.
GUY ARDISSON
Jusqu’au moment où…
RÉAL
Elle en parlait sur son cell.
GUY ARDISSON
Pas en texto ?
RÉAL
Non. Le concept…
Des messages vocaux.
Il hausse les épaules.
RÉAL (SUITE)
Mais pas… live.
ÉVAN
Tu peux effacer si tu bafouilles.
NORMAND
C’est bien plus facile de bafouiller sur un répondeur ?
ÉVAN
Mais là, tu recommences
jusqu’à ce que ça sonne bien.
Rires discrets.
GUY ARDISSON
Elle parlait des romans ?
RÉAL
L'histoire me rappelait une légende québécoise.
Il prend une gorgée d’eau.
DAVID
Y'a lu tous mes livres.
Pris une tonne de notes.
Il sourit à Réal.
DAVID (SUITE)
Y'est débarqué chez moi un après-midi…
RÉAL
(Il rit.)
J'suis resté un mois.
GUY ARDISSON
Vous avez adapté les romans vous-mêmes ?
DAVID
Avec la précieuse collaboration d’Isabelle Leblanc.
La foule applaudit.
EXT. TOUR DE BUREAUX – MONTRÉAL – JOUR (FLASHBACK)
Une belle journée ensoleillée. Les feuilles dansent dans les arbres qui bordent le trottoir. Les marcheurs profitent de la chaleur. Quelques hommes en complet sombre traversent le cadre. Ils entrent dans la tour de bureaux.
COUPE
INT. SALLE DE CONFÉRENCE – MONTRÉAL – CONTINU (FLASHBACK)
La salle est éclairée par de grandes fenêtres. Une longue table occupe le centre de la pièce. Autour de la table sont assis, visages fermés, Miguel et JOSEPH THIBAULT, producteur exécutif, 76 ans, calme.
Près de la fenêtre, Thierry regarde dehors et se ronge les ongles.
CLAUDE ARCHAMBAULT, père d'Évan, acteur, producteur, 62 ans, froid, entre et dépose sa mallette.
Tous les regards se tournent vers lui.
CLAUDE
Bon… Le cas Cloé St-Pierre.
Thierry quitte la fenêtre.
THIERRY
Ça peut encore se jouer…
Tu peux parler à Évan,
Louanna…
CLAUDE
C’est plus d’actualité.
Il le foudroie du regard.
MIGUEL
Oublie Louanna Paquin.
C’est mort.
(Un temps.)
Réal n’en démord pas.
Il veut Cloé St-Pierre.
THIERRY
Ça ne passera pas.
Le risque est trop élevé.
Elle n’est pas vendable.
MIGUEL
Vous avez visionné les rushs.
Ses auditions sont solides. L’alchimie avec Évan est tangible.
Ils ont surpris tout le monde à la lecture de table.
Claude se redresse.
CLAUDE
On tourne avec Cloé.
Cimégie est partant pour le gap financing.
On sécurise le pilote.
THIERRY
Ça sert à rien de tourner le pilote.
Sans le diffuseur qui finance une grosse part du projet.
CLAUDE
S’ils n’embarquent pas, on ira voir ailleurs.
C'est pas les plateformes qui manquent.
Joseph Thibault, resté silencieux jusqu’ici, se lève. Il pose une main sur l’épaule de Claude et s’approche de la fenêtre.
Ils le regardent.
M. THIBAULT
J'aime bien la petite St-Pierre.
Mais pour le diffuseur, ça va prendre un plan B.
Une promesse scénaristique.
Si ça ne fonctionne pas, Jesse devient un arc court.
Thierry ricane.
THIERRY
Soyons sérieux.
Demander à l’auteur d’effacer son personnage principal.
M. Thibault prend son porte-documents.
M. THIBAULT
On va faire ça simple.
On signe la petite St-Pierre.
Trouvez-lui une agente.
(un temps.)
Miguel, tu t'occupes des scénaristes ?
MIGUEL (À CLAUDE)
Évan peut rester professionnel, cette fois ?
CLAUDE
Fais-moi confiance.
COUPE