Deux ombres en une

Chapitre 1 : Deux ombres en une

Chapitre final

2848 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 31/03/2026 12:44

La nuit était tombée depuis bien longtemps, libérant sur la ville des dangers dont le commun des mortels n’avait aucune idée… Une pluie torrentielle déferlait sur la cité depuis deux jours, en un bon gros temps de merde.

— Pitoyable.

Ça ne te plaît pas comme entrée en matière, Blake ?

— Pas vraiment.

Je pensais pourtant que cela satisferait ton goût de la littérature. J’ai même ajouté une petite touche de vulgarité, rien que pour toi. Mais ouais, ça fait gamin… Typique de bouquins pour midinette mouillant pour des Edward et autres saloperies du genre. Mais ça te va bien, je trouve.

— Lâche-moi, grinça Blake entre ses dents.

Quelle ingratitude ! Moi qui fais tant pour toi… Dis-moi, depuis combien de temps marches-tu donc seul dans ces ruelles ? Tu déprimes mon ami ? Pauvre petite bête à croc incapable de mettre fin à sa non-existence. Que je te plains, à refuser d’assumer ta vraie nature !

La bonne vieille époque où tu persistais pleinement ne te manque pas ?

— Repars donc dans tes délires de narration si ça te chante. J’ai l’habitude d’avoir à t’ignorer.

Bien… Un silence de mort s’était abattu sur la ville. Pas une lumière n’éclairait l’intérieur des habitations. L’urbanisation de cette cité n’était pas vraiment des plus brillantes…

Peu d’éclairage, pas brillante. Tu l’as ?

— T’es vraiment agaçant.

Rabat-joie. Je reprends… Détérioration des lieux publics, graffitis et autres saccages. Les seules clartés provenaient de quelques lampadaires clignotants de vétusté. Certains ne fonctionnaient tout simplement plus, brisés par quelques sacs à sang, que les vivants nomment délinquants.

Silence volontaire.

— Qu’est-ce que tu me fais encore ?

Oh, Blake. Ne fais pas semblant de ne pas voir ce qui se profile devant toi.

— Merde.

Ce que tu cherchais à tout prix à éviter. Un festin…

— Tagueule ! Je ne suis pas comme eux !

Mensonge ! C’est dans ta nature. Dans le sang impur qui te maintient en ce moment depuis le jour où tu as accepté le Pacte ! Tu ne peux aller contre ce que tu es, pauvre fou ! Tu la sens, n’est-ce pas ? Oh oui, tu la ressens comme à ta Renaissance. La faim nous fait vivre ! Elle grogne en toi, ne demande qu’à sortir ! Laisse-la exprimer ce que tu es vraiment !

— Je t’emmerde, répliqua Blake en un murmure rauque.

Cesse de te mentir ! Tu n’es plus humain depuis bien longtemps !

Ah…

Enfin.

Blake s’approcha furtivement de sa victime sans un bruit, telle une ombre invisible.

Un homme, seul. Délicieuse proie. Qu’attends-tu donc, mon ami ? Il ne se doute de rien, ne te vois pas venir.

Pourquoi hésites-tu ? S’il te repère, il souffrira. Brûle le zeste d’humanité qui te hurle de ne pas agir. Écoute la mélodie de ma voix. Tu as besoin de te nourrir, ou nous disparaitrons. Tant d’humains sur cette planète, un en moins ne fera pas de différence.

Oh, il vient de faire tomber les clefs de son immeuble.

Dommage.

À peine le temps de se redresser qu’une mâchoire se referma sur son cou. Blake déchira le morceau de vêtement qui le gênait, afin de prendre prise plus facilement. L’homme paniqua, frappant comme il le pouvait son inhumain agresseur. Ce dernier ne broncha pas, se contentant de se délecter de la source de vie de sa victime.

Où était le mal ? Blake se nourrissait, comme toute créature sur cette planète. Et nous lui offrons le plus magnifique des présents, en un plaisir intense qu’il n’aurait jamais cru connaitre sans nous.

Nous rêvons tous d’une belle mort, n’est-ce pas ?

Il cessa finalement de se débattre, s’avouant vaincu sans le moindre hurlement. Tant mieux, il est toujours contraignant de devoir abattre des voisins trop curieux.

L’homme ressentait une intense chaleur là où la créature aspirait son sang. L’humain se sentait mourir à petit feu, et ne pouvait s’empêcher d’aimer cela. Il se laissa glisser sur le sol, fesses contre terre, tenant fermement de sa main droite la nuque de son meurtrier. Il se surprit à pousser de petits cris, tant le plaisir était fort. Son travail, ses amis, sa femme, ses enfants… Plus rien n’avait d’importance. Ce moment de pleine existence dura jusqu’à ce que toute vie ait quitté son enveloppe charnelle.

Blake déposa délicatement son corps inerte au sol et continua à se nourrir, jusqu’à ce que sa faim se soit apaisée.

— Qu’ai-je fait ? chuchota-t-il, alors que son esprit reprenait conscience de la réalité.

Seul le silence des ténèbres environnantes lui répondit.

— Fous-moi la paix, putain ! C’est de ta faute !

Tu as accompli ce pour quoi tu existes, mon ami. Tu es un tueur, un envoyé du Diable. Pourquoi persistes-tu à te voiler ainsi la face ?

— Le sérum… Il devait me débarrasser de cette faim, ils me l’avaient juré !

Ce truc ne pouvait fonctionner que durant une brève période. Ils le savaient, bien sûr. Ils se sont servis de toi, afin de combattre tes propres frères et autres créatures « démoniaques », comme ils le disent si bien. Que vas-tu faire à présent ?

— Pardon ?

Tu as perdu tout foyer. Les tiens te voient comme un traître, les humains te vouent la même haine que pour les autres bêtes à croc. Qu’importe le camp, tous veulent te voir sur le bûcher. Alors, je te repose la question : que vas-tu faire ?

— Je n’en sais rien du tout.

Je t’ai connu bien plus hargneux que cela. Tu baisses les bras ?

— As-tu peur de mourir ?

Moi ? Absolument pas. Je suis simplement curieux de narrer la conclusion de notre histoire. Je ne suis qu’une voix après tout, tu es maître de tes actes. Du moins, aussi libre que peut l’être une créature de la nuit.

Dis-moi, pourquoi fixes-tu le cadavre de cet homme ? Tu lui as apporté plus de plaisir qu’il n’en aurait jamais connu avec n’importe quel vivant. C’est une bien belle compensation en échange de son âme.

— J’ai rompu mon serment. Mon Dieu, qu’ai-je fait ?

Ne parle pas de lui, tu vas nous attirer encore plus d’ennuis…

Empli de remords, Blake s’éloigna du corps de sa victime. Il fit à peine un mètre avant de ressentir des présences froides et affamées.

— Merde.

De la pénombre se détachèrent six formes décharnées qui se dirigèrent d’un pas traînant vers le macchabée. L’homme à la cape de cuir repéra de suite leur appartenance.

— Goules…

Blake n’avait que trop entendu au fil des années leurs râles rauques. Tout comme il reconnaissait à des mètres de distance leur odeur pestilentielle de putréfaction. Certaines s’arrêtèrent entre deux pas, fixant Blake comme hésitant à l’attaquer. Ce dernier savait que les créatures étaient contrôlées par une bête à croc bien plus puissante que ces insectes. Les mains sur les gâchettes de ses armes, il se tint prêt à passer à l’action.

Attends, quoi ?

— Ne me déconcentre pas.

Blake ! On s’en fout ! Tu n’as pas lu le passage sur la bête à croc puissante ?

— Je ne les laisserai pas profaner cet homme !

Imbécile ! Ce n’est plus qu’un bout de chair inutile, tu y as veillé !

La créature la plus proche du corps tendit une main griffue qui se retrouva pulvérisée par une balle en argent, suivi d’une seconde entre les deux yeux. Les autres se retournèrent prestement. L’une des goules fonça vers Blake, qui l’abattit d’une simple balle dans le crâne. Les quatre restantes bondirent de toit en toit et furent poursuivies par leur opposant. À peine eut-il sauté vers l’un des toits que l’un d’entre eux bondit à sa rencontre. Blake le troua en plein vol, dégagea le cadavre de sa trajectoire d’un solide coup de pied, puis couru le long du mur pour finalement rejoindre le sommet d'un immeuble. Il esquiva de peu une paire de griffes en se baissant. Ne lui laissant pas le temps de se ressaisir, Blake lui cala son talon en pleine mâchoire, la décrochant nette. Prudent, une balle dans le crâne acheva la misérable créature putréfiée.

Ces saloperies étaient du genre tenace. Les deux Goules restantes lui tournaient autour, guettant le bon moment pour passer à l’attaque. Blake savait d’instinct comment agir, et attendit donc patiemment que les monstres prennent l’initiative. Les créatures foncèrent vers lui, simultanément pour des yeux humains, mais pas pour une entité de notre calibre. Le canon de l’une de ses armes s’engouffra dans la bouche de la Goule la plus rapide, avant de lui faire exploser le haut de sa tête. Tournant sur lui-même à une vitesse surnaturelle afin d’esquiver la dernière créature, il braqua ses deux flingues sur elle.

— Crève, charogne.

Sans lui laisser le temps de se retourner, Blake l’abattit de quelques balles, puis il descendit d'un bond dans la ruelle. Ce n’était pas terminé, loin de là.

Bon…

T’es vraiment sûr de vouloir faire ça ?

Bien…

Blake ferma les yeux, se concentrant pour repérer la présence responsable de ses apparitions. Il la sentit au dernier moment, se retrouvant alors projeté quelques mètres en arrière.

Tu ne peux pas dire que je ne t’avais pas prévenu.

— Traître hypocrite, susurra une sinistre voix dans son dos.

Blake se releva et se retrouva nez à nez avec un visage tristement familier. Crâne rasé, cape noire, sourire sadique et un regard qui en disait long sur ses pensées.

Franchement… Manquait plus que lui.

— Maître.

— Silence ! Ta faiblesse me dégoûte.

Notre héros pointa l’un des canons vers le visage de son ennemi. Il n’eut pas le temps de presser la détente qu’une violente griffure le désarma. Une giclée de sang accompagna brièvement l’arc de cercle que fit dans les airs le pistolet, sur quelques mètres. Blake hurla de douleur, sa main gauche ensanglantée. Se déplaçant à une vitesse imperceptible, le maître des goules le saisit à la gorge et le souleva à bout de bras.

— Tu fais honte à ton espèce, Blake !

Ce que je n’arrête pas de lui dire.

— Après tout ce que je t’ai apporté, tu as osé me cracher au visage !

Tout à fait. Quel ingrat.

— Vos gueules ! Je n’ai aucun compte à vous rendre !

Tu nous parles à tous les deux en même temps ?

— Je t’ai dit de la fermer ! hurla mon hôte, en une fureur qui m’emplissait de plénitude.

Dans un rugissement bestial, son ancien Seigneur l’expédia au loin. Blake s’écrasa violemment au sol et roula quelque peu, emporté par la force de la projection.

— J’ai reçu l’ordre de te tuer, Blake. Crois-le ou non, cela me peine.

Blake se releva et tira autant qu’il le pût. Ce qu’il vit le laissa bouche bée. Toutes les balles en argent furent stoppées d’une main, avant d’être glissées au sol avec grâce.

… Il a la classe, l’enfoiré.

— C’est quoi ce bordel ?

Faut croire que Syth est bien plus puissant qu’autrefois. Le Maître se dirigea lentement vers lui. Blake tira, cédant à la panique, mais sa cible esquiva et rattrapa les projectiles en une aisance absurde…

— Putain de merde !

T’as voulu jouer au plus malin, va falloir payer p’tit gars.

— Je t’ai pas sonné toi !

— Je vois que tu ne parviens toujours pas à dompter ta Bête, susurra Syth. Tu n’es que déception.

Un petit geste de la main en direction de l’arme provoqua un choc surnaturel qui la fit éjecter de la main de Blake. Usant à nouveau de sa vitesse, Syth plaqua Blake au sol et le martela de coup de poing. Le goût du sang envahit sa bouche, tandis que les chocs devenaient de plus en plus assourdissants.

Je préfère ne pas imaginer la gueule que tu dois avoir.

— Même à ma mort, tu ne me foutras pas la paix ? murmura Blake d’une voix faible.

Devine…

Au bout d’une dizaine de minutes d’un rosage dans les règles, Syth stoppa son geste. Blake lui adressa un petit sourire provocateur.

— Déjà fatigué ?

Choc en pleine mâchoire. Crachat de sang et de quelques dents.

Quand comprendras-tu qu’il vaut mieux fermer sa gueule des fois ?

— Retiens ce conseil pour ta pomme, connard.

— Assez !

Syth attrapa Blake par le col et le tira vers lui, jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres de son visage.

— Ton potentiel allait faire de toi l’un des plus grands de notre race. Tu aurais pu entrer dans les mémoires de notre peuple !

— Ce n’est pas le cas ? Je n’ai pas tué assez de notre communauté pour qu’on se souvienne de moi ?

Syth hurla de rage, d’un rugissement du monde infernal qui fit s’allumer plusieurs lumières des habitations.

Il attendit quelques secondes avant de reprendre.

— Traître à ta race. Tu nous as abandonnés pour t’allier à ces pitoyables Humains. Combien de tes frères as-tu assassiné en leur nom ?

— Bonne question. J’ai arrêté de compter au bout d’une centaine.

Syth lâcha le col, optant pour la gorge qu’il serra délicatement.

— Malgré tout, il s’est produit quelque chose dont tu as honte ce soir. Je lis ce sentiment dans ton regard. Tu n’as pas pu lutter contre ce que tu es.

L’air commençait à manquer.

— Je n’ai pas à te répondre.

— Bien sûr que non. J’ai tout vu, Blake. J’étais là bien avant que je ne t’envoie mes Goules. Dis-moi, as-tu savouré chaque goutte du sang de cet homme ?

Des images défilèrent sous ses yeux : la morsure, le fluide, le sentiment qui l’avait envahi…

— Tu as aimé ce dîner. Ce que tu as fait ce soir t’a permis de redevenir toi-même…

Succession de souvenirs. Tant de carnages. Hommes, femmes, enfants. Ensanglanté, éventré, dévoré. Il avait tué et massacré pour ne plus jamais dormir sereinement pour le restant de son immortalité.

Une magnifique non-vie. Allez Blake, accepte sa proposition. Sinon…

— Je ne suis pas des vôtres ! rugit Blake, sa voix devenant étonnamment rauque et sauvage.

… on est foutu.

— En ce cas, crève !

Syth voulut l’achever en lui fracassant le crâne, mais son poing fut étonnamment stoppé par la poigne de Blake. D’un geste brusque, il lui brisa le poignet.

… même moi, je suis surpris.

Le Seigneur hurla de douleur, tandis que Blake lui saisit le visage tout en se relevant. Usant du maximum de sa force, il l’expédia au plus loin qu’il le pût. Syth vola sur plusieurs mètres avant de se redresser et atterrit après une brève lévitation.

— Tu te dis différent de nous, mais tes actes prouvent le contraire.

— Contente-toi de crever !

Tous deux s’apprêtèrent à se livrer un duel à mort, lorsque l’éclairage d’un hélicoptère les éblouit. Bien qu’étant éloigné, Blake reconnut facilement les nouveaux venus : ses anciens partenaires humains. Syth leur adressa un regard haineux, qu’il dirigea ensuite vers Blake.

— Tu joues de chance pour cette fois. Nous réglerons cela à notre prochaine rencontre.

Pour toute réponse, Blake lui montra à nouveau ses canines prêtes à l’emploi, un acte de défi. Ils prirent la fuite, chacun dans un sens opposé à l’autre.

On peut dire que tu as eu un sacré coup de bol. Si Syth s’y était mis sérieusement, tu serais mort. Pour de bon, cette fois.

Comprends-tu que sans boire de sang humain, tu n’as aucune chance de le vaincre ?

— Ce n’est pas le moment de parler de cela !

Donc… Que comptes-tu faire ?

— Fuir les Humains. J’aviserai ensuite.

Dans la pénombre de la cité, un Vampire fuyait deux mondes. L’un qui l’avait condamné à l’errance éternelle, le second qui le craignait pour sa nature. Tandis qu’il courait, la Bête à crocs ne savait quel chemin emprunter. Pour survivre, était-il obligé d’assouvir ses pulsions meurtrières ? Ou devrait-il mettre fin à cette damnation infernale ?

— Conclusion de merde. Heureusement que je ne t’ai jamais laissé tenter ta chance comme écrivain.

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