Chapitre 6: Servir un nouveau maître
À la fin d’un voyage fort difficile, Galro, Nardel et Roland parvinrent à Ilurina. Après ce périple, ils purent se satisfaire de trouver un domaine viable pour élever l’enfant. Les deux hommes marchèrent à travers un champ vert de blé. Des travailleurs labouraient déjà la terre à l’aide de charrue et de boeufs absolument massifs. Sans hésitation, Galro s’avança vers la porte du domaine et y frappa, ce ne fut que quelques secondes plus tard qu’un haut elfe leur ouvrit. Le maître des lieux les regarda de manière suspicieuse.
_ Qui êtes-vous ?
Galro hésita, ignorant si sa véritable identité lui porterait tort ou non. Il décida de mentir:
_ Je suis Doral, voici mon frère Mirgry. Nous venons d’Étale, nous cherchons du travail.
_ L’Étale ? Ce pays de fourbe ? J’ai entendu dire que le Prophète est porté disparu, il aurait déserté après la guerre. Je ne fais pas confiance aux lâches ! Fichez le camp !
Il leur claqua la porte au nez. Dépité, mais pas découragé, Galro réitéra, mais le propriétaire terrien sortit sabre au clair.
_ Dernier avertissement, fichez le camp !
D’un claquement, de la magilith jaillit entre ses doigts. Les deux hommes s’enfuirent, sans demander leur reste. Comprenant qu’ils ne parviendraient à rien, ils tentèrent de trouver une autre terre cultivée. Il était de coutume que les haut elfes ne se salissent pas les mains dans les travaux de champ, alors ils employaient des humains pour faire la basse besogne. Puis les propriétaires terriens en tiraient le bénéfice, vendant fruits et légumes aux prix fort. Celui-ci était spécialisé visiblement dans la pêche. Galro rencontra le maître paysan au milieu des arbres. Sans même se retourner, l’elfe les rejeta.
Ce fut long et compliqué, le dernier agriculteur misait plutôt sur les olives. Visiblement repoussé à l’idée d’engager des Étalens, il proposa néanmoins une piste:
_ Je vois que vous avez un enfant. Je connais quelqu’un qui pourrait avoir besoin de … vos services. Allez voir Alnor Elma, c’est un noble de la haute ville. Il est seul dans son manoir négligé, depuis la mort de son fils il n’est plus qu’une ruine. Un peu de compagnie devrait le remettre sur pied.
Galro le remercia, alors nos compères partirent pour le château de Cristal. L’édifice était incroyable, perché sur un cap en pointe, la forteresse avait des remparts de magilith translucide irradiant de pouvoir. Même Galro pouvait ressentir la puissance de ce bastion, il était probable que le château lui-même était une Dyaladuil. Rien que cette idée le terrifiait. Même si la cité ne faisait même pas la moitié en taille de la capitale de Guiogne, sa stature et son aura imposait le respect. Les deux hommes se dirigèrent vers les portes. Deux gardes les inspectèrent, Galro et Nardel étaient négligés.
_ Que viennent faire deux souillons comme vous dans notre cité ? Demanda le garde. Nous n’acceptons pas les mendiants dans nos rues.
_ Nous venons à la rencontre de sire Elma, répondit Galro. Désolé de notre apparence, la météo a été capricieuse. Nous lui apportons un cadeau.
De son sac, il dévoila son armure de Prophète. Du mythril. Le soldat leva un sourcil, alors que Nardel s’empêcha de hurler. Les deux gardes levèrent leur hallebarde et laissèrent le passage.
_ Alnor Elma est dans l’aile nord de la haute cité, vous reconnaîtrez sa bâtisse, c’est la seule délabrée.
Les deux compères marchèrent dans les rues de la somptueuse cité, sous le regard hautain des habitants qui s’écartèrent à leur vue. Il était vrai qu’ils avaient une mine déplorable, mais était-ce vraiment nécessaire. Galro avait toujours été habitué à être vénéré et admiré, ici il n’était qu’une vermine au même titre que les rats. Ils gravirent les rues abruptes des hauts quartiers. De là, ils virent la mer, magnifique. Là, ils virent une maison détonnant avec le reste: une structure certes immense, mais en lambeau. Alors que toutes les maisons jusqu’ici étaient finement ouvragées, celle-ci possédait certes une belle fondation, mais la structure chancelante et les trous dans les toits inspiraient plutôt la peur que la noblesse. Galro prit son courage à deux mains et frappa. Rien. Il insista, plus fort. Rien. Au troisième essaie, avant de pouvoir recommencer, la porte s’ouvrit subitement, dévoilant un elfe pâle et visiblement ivre.
_ Je n’accepte pas les visiteurs, fichez le camp ! Et pour les bouteilles de lait, posez-les à l’entrée, pas la peine de me déranger !
Il claqua la porte au nez, visiblement agacé. On entendit un bruit de verre brisé ainsi qu’un juron elfique. Hésitant, cette fois-ci ce fut Nardel qui heurta du poing l’entrée fermée. Quelques minutes s’écoulèrent, puis finalement le maître du manoir rouvrit la porte, en colère:
_ J’ai dit: les bouteilles de lait à l’entrée !
_ Nous ne venons pas pour les bouteilles de lait.
L’elfe dévisagea ses deux interlocuteurs, il s’attarda sur Nardel. Même ivre mort, il était capable d’une certaine forme de lucidité.
_ Que désirez-vous, étrangers ?
Il s’appuya contre le rebord de l’entrée, incapable de tenir debout. Nardel prit la parole:
_ Une de vos connaissances, un cultivateur d’olives, nous a parlé de vous. Vous cherchez visiblement des domestiques, nous venons nous proposer.
Alnor Elma leva un sourcil, il finit par dire.
_ Bien que ma fortune soit en grande partie dépensée dans ma boisson, il doit me rester encore quelques deniers. Pensez-vous être capables de vous occuper de ça ?
Il désigna de son goulot de bouteille sa bâtisse. Nardel se tourna vers Galro, un sourire en coin, et répondit à l’elfe en lui faisant face.
_ Mon grand frère devrait en être capable. J’ai longtemps servi l’Étale en tant que valet à l’Église. Ce ne sont pas quelques tâches de vin qui me font peur.
Le noble sembla ravi, il les invita à l’intérieur. Le manoir était épouvantable, des cafards se faufilèrent entre leurs jambes, il était clair que ce Alnor Elma était la risée de toute la cité. Sur une banque, des fruits pourris continuaient inlassablement leur décomposition.
_ Ne vous en faites pas pour l’odeur, on s’y habitue à force. Il faudra commencer à débarrasser la table, je ne l’ai pas fait depuis des lustres.
Sur la table centrale, une pile d’assiette et d’argenterie gisait, couverte de matière organique difficilement identifiable. Alnor Elma continua son chemin, le portrait d’un jeune elfe en armure siégeait au milieu du couloir. D’instinct, le maître de la maison le retourna.
_ Désolé de cette vue, je dois vraiment m’en débarrasser, mais seul je n’y arriverait pas.
_ Qui est-ce ? Demanda Nardel intrigué.
_ Personne ! Autrefois c’était mon fils. Maintenant… Je préfère l’oublier.
Le mystère s’épaissit, mais comprenant qu’ils n’auraient jamais la réponse, ils n’insistèrent pas. Ils arrivèrent dans une petite chambre, il y avait une table à langer, un berceau, ainsi que des meubles vides. C’était la seule pièce relativement épargnée de l’entropie ambiante.
_ J’ai vu que vous avez un enfant avec vous, il pourra dormir ici. Je vous fournirai une bourse, achetez le nécessaire pour lui. Ici vous avez un lit, le valet dormira à côté du bébé.
L’hôte escorta le duo jusqu’à une nouvelle porte, lorsqu’il l’ouvrit une odeur fétide arriva aux narines de Galro. Un lit dans un piteux état et une chambre délabrée lui apparut.
_ Désolé, je n’ai pas mieux pour vous. Ce seront vos appartements.
L’espace était petit, en désordre et odorant. Galro voulut s’opposer, mais Nardel le retint. Bien que furieux, l’ancien Prophète ravala sa fierté et se résolut à élire domicile ici. “Encore des galères” songea-t-il. Lorsque les deux acolytes firent le tour de la propriété, ils comprirent alors que le repos serait un luxe qui ne leur serait pas accordé: tout était à faire. Après avoir couché Roland, Nardel et Galro se mirent à ranger au moins les chambres, débarrasser les détritus et faire propre le buffet central. Des asticots tombèrent des récipients, visiblement des mouches à viande avaient pondu ici. Galro eut envie de vomir.
_ Ne vous inquiétez pas, rassura Nardel en voyant son maître en souffrance. Les latrines sont bien pires.
Après trois heures de ménage intensives, sous le regard attentif de Alnor Elma. Nardel enseigna à Galro comment laver le sol, frotter les assiettes, lustrer les meubles. Le travail était colossal, l’ancien Prophète voulut s’asseoir, mais le jeune rouquin se posa devant lui avec une queue de chat.
_ Au travail !
_ Attends deux secondes, je dois reprendre mon souffle.
Le jeune homme lui jeta l’outil de ménage dessus et le traita de feignant. Comprenant que la corvée était loin d’être finie, Galro reprit la tâche. Équipé d’un panier, Nardel vint au niveau de Alnor.
_ Je vais acheter de quoi faire le potage de ce soir, puis-je avoir quelques sous ?
L’elfe sortit une bourse, compta les pièces et lui donna la monnaie.
_ Pas trop cher, je ne roule pas sur l’or.
_ Je devrais pouvoir me débrouiller, assura Nardel. Je me mets en chemin.
Le jeune homme ressortit de la bâtisse, parcourant le marché local d’Ilurina. Bien que Nardel ne vit jamais autant de pièces d’argent, les prix affichés sur les étales dépassaient toutes ses attentes. Le coût de la vie ici était prohibitif. Il tenta de négocier avec les locaux, mais il ne se retrouva finalement qu’avec de maigres denrées. Dur de nourrir sa famille avec si peu d’argent, il regretta momentanément d’avoir accepté de travailler pour cet énergumène. Il regretta la forêt et Lilinaäl, il avait appris à l’apprécier avec le temps.
Galro dépoussiérait les meubles avec la délicatesse d’un sanglier. Alors qu’il était concentré, Alnor l’interrompit:
_ Vous n’êtes pas ici pour travailler, n’est-ce pas ?
Surpris, Galro fut persuadé d’avoir mal compris. Il se redressa et demanda à son maître de répéter.
_ Je vois, un noble qui se prend pour un domestique, vous n’avez pas l’habitude des corvées, ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
_ Qui pensez-vous que je sois ? Demanda Galro sur la défensive.
Sous sa tunique, il avait dissimulé sa dague. Il possédait aussi quelques réserves de magilith dans son propre sang. Était-il démasqué ? Le noble ne sembla pas être perturbé le moins du monde.
_ Je pense que vous êtes un héros déchu. J’ai entendu parlé d’une explosion qui aurait anéanti la capitale d’Étale, le Prophète aurait disparu du jour au lendemain. Il doit traverser une mauvaise passe.
Galro déglutit. Il répondit simplement:
_ Oui. Très mauvaise.
_ Je sais ce que c’est, les mauvaises passes. Je ne vois toujours pas le bout du tunnel moi-même à vrai dire. Une histoire stupide. Mon seul héritier est… mort.
_ Je… Je suis désolé. Je ne le savais pas.
L’elfe descendit les escaliers, il se tint le crâne, il devait avoir le tourni. Il reprit son histoire:
_ Ne soyez pas, c’était un vaurien, un traître. Il m’a poignardé, d’une décision particulièrement stupide. Le roi Thurnang aurait aussi fait une félonie d’après les dires, il aurait abandonné le Prophète au moment le plus critique.
De peur de se faire découvrir, Galro mentit, espérant ne pas se faire sonder l’esprit.
_ Je vous trouve dur, peut-être que le Prophète l’avait bien cherché après tout. Lui-même a trahi beaucoup de monde d’après… certaines rumeurs.
L’elfe prit une mine sévère, il bouscula d’une main Galro d’un geste de colère.
_ Je vous interdit de dire ça ! Le Prophète est le seul à avoir remis en doute son Ordre lors de la Grande Trahison. Il a tout sacrifié pour sauver la Guiogne. C’est un vrai héros.
_ VOUS NE LE CONNAISSEZ PAS !!!
Face à cette vive réaction, Alnor Elma recula, puis l’homme explosa de fureur, incapable de se contenir.
_ Cet homme est un fourbe, un hérétique, un traître. Il m’a tout prit: mes biens, mon honneur, ma femme… J’ai toujours fermé les yeux, mais Galro est bien celui qui m’a tout arraché. Si je le retrouve un jour, je le tuerai de mes propres mains. N’accusez pas Thurnang, accusez Galro plutôt.
Celui qui se faisait passer pour Mirgry reprit sa corvée, le regard sombre, il n’ouvrit plus la bouche de l’après-midi. Voulant éviter une nouvelle confrontation, Alnor ne lui adressa plus la parole, ce serait bête de perdre ses serviteurs si vite pour une broutille.
Lorsque Nardel rentra, il montra les fruits de son labeur: il était parvenu à acheter des légumes variés pour cuisiner le soir venu. Une soupe à la courge remonterait le moral. Sans tarder, le rouquin se mit aux fourneaux, la douce chaleur du poële le raviva. Quant à Galro, il prépara les lits pour les accueillir en temps voulu. Il y avait encore plein de plis, décidément il n’était pas habitué à faire ces tâches là. Le noble ne le en tint pas rigueur, lui-même était négligé depuis des années. Alors celui qui fut chevalier mit la table, sous la surveillance de l’elfe. Quant il finit, Alnor remarqua un détail:
_ Vous nous avez préparé la tablée comme chez les étalens.
_ Ah… Vous ne faites pas comme ça ?
Cette réponse décrocha une légère moquerie du maître du manoir. Il s’approcha et ajusta la disposition des couverts.
_ Vous avez été chez les elfes sylvains, je me trompe ?
_ À vrai dire… J’y ai fait un tout petit séjour. J’en ai gardé quelques habitudes.
Alnor le toisa avec amusement, comme s’il savait quelque chose et que Galro venait de lui raconter une plaisanterie. Quand la table fut remise en ordre, l’ancien meneur spirituel se tint le menton et médita sur la disposition des couverts.
_ C’est subtil, mais légèrement différent de mes souvenirs.
_ Ce n’est rien, ce n’était qu’un petit séjour ! Allons, je sens une bonne odeur, votre frère a dû finir.
Ainsi, celui qu’on nomma Doral finit de préparer la soupe, l’odeur d’épices éclads et de courge envahit la cuisine. Lorsque “Mirgry” entra, Nardel secoua sa cuillère en bois en désignant l’étage.
_ Il est l’heure de nourrir le bébé. Juste là tu as du lait et une corne, tu devrais pouvoir t’en sortir.
_ Je suis épuisé, je n’ai pas arrêté de la journée…
_ Tatataaaa, je ne veux rien savoir ! Moi aussi j’ai trimé toute la journée, toutes les journées de ma vie. Donc tu vas te bouger un peu et nourrir ton enfant. Allez, zou !
Incapable de répliquer, Galro finit par consentir et se dirigea vers la chambre du nourrisson, celui-ci pleurait. Il avait l’habitude dorénavant de cette corvée, mais lorsqu’il tint son propre fils dans les bras pour le nourrir, une étincelle d’une joie sans limite déborda de son cœur. Certains combats méritent d’être menés, Roland était une excellente raison de tenir. Pour son enfant, il était prêt à de nombreuses concessions. Alors qu’il lui donna le lait, il admira ses yeux, deux iris rouges comme ceux de sa mère. Sa chevelure blanche donnait un air de minuscule vieillard. Ses petites oreilles pointues rappelaient ses origines à moitié elfiques. Décidément, Galro était le plus heureux des hommes, il tenait une petite merveille. Il le berça jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Lorsque nos trois compagnons s’assirent à table pour souper, Galro posa une question, plutôt une requête, au maître de maison:
_ Messire Elma, puis-je quérir certaines de vos compétences ?
Le noble leva un sourcil, il aspira un peu de soupe et tourna sa tête vers le croisé.
_ Je vous écoute.
Galro tourna ses yeux vers Nardel, il but un peu de vin et finit par faire sa requête.
_ J’aimerai que vous formiez mon … frère à la magie.
L’elfe sembla intrigué par cette demande, il dévisagea les deux hommes, il semblait se poser des questions.
_ Et pourquoi le ferais-je ? Vous savez, vous n’êtes que des domestiques, vous n’avez pas besoin de magie. Et d’où connaissez-vous ce terme ?
Nardel se sentit démasqué, mais Galro lui ne recula pas, il répondit avec assurance:
_ J’ai été croisé de l’Ordre, je sais que les Paladins sont envoyés chez les elfes étudier la magie durant leur formation. Il y a plein d’aspects pratiques à la magie, nous accomplirons les corvées bien plus vite si nous connaissons certains sortilèges.
Alnor Elma fronça des sourcils, visiblement pas dupe. Il en avait la certitude que Galro lui mentait. D’un geste vif, il saisit le bras du croisé. L’homme ressentit une sensation électrisante dans tout l’avant bras.
_ Vous possédez de la magie, conclut l’elfe. Vous n’êtes pas un simple croisé. Qui êtes-vous réellement ?
Galro commença à ressentir la présence d’Alnor dans son esprit, il tenta de le repousser mais le noble se releva brusquement, frappé par ce qu’il entre-aperçut.
_ Vous… vous… qui êtes-vous à la fin ?
Pris au dépourvu, Galro conclut qu’il devait passer à l’action. Il dégaina sa dague et se lança à l’assaut, renversant le mobilier. Les deux hommes luttèrent mais par son agilité supérieure et ses compétences martiales, Alnor prit l’ascendant et repoussa son adversaire d’une décharge d’énergie brute. S’écroulant dans le mobilier, Galro tenta de se relever mais l’elfe saisit un sabre accroché au mur. Le Prophète était désavantagé par la portée de sa dague, il chercha des armes dans la pièce. Il dévia la lame d’un geste vif et bondit par-dessus le fatras. Sur un mur, deux haches entrecroisées derrière un écu lui apparurent dans son champ de vision, il en saisit une et se mit en garde. Alnor, furieux, lui demanda:
_ Êtes-vous réellement prêt à en arriver jusque là pour garder votre misérable secret ?
_ Je vous avais prévenu que Galro était une ordure, répondit le serviteur en brandissant son arme.
_ Ainsi je comprend mieux votre mépris envers cet homme, il est vraiment pathétique.
Les deux combattants échangèrent des coups, fracassant le mobilier. Les pleurs de Roland leurs parvinrent, Nardel décida de prendre la fuite et d’aller secourir le bébé. Galro incanta un sort de feu, immédiatement dissipé par le haut elfe. Les deux guerriers s’affrontèrent brutalement, mais clairement Galro était désavantagé. D’un geste vif, Alnor lui trancha trois doigts, ce qui lui fit lâcher son arme. Tombant à terre, Galro se tint la main ensanglantée, la pointe de l’arme sur la gorge. Alnor n’était même pas essoufflé.
_ Je m’attendais à mieux de la part du Commandeur Suprême d’Étale.
_ Je me rend, décréta Galro. Vous avez gagné, épargnez mon valet, faites de moi ce que vous voulez.
Le noble contempla son adversaire à terre, il jugea si celui-ci ne représentait plus une menace. Il finit par écarter son sabre et l’essuyer d’un mouchoir.
_ Ramassez vos doigts, je pense que vous en aurez besoin pour la plonge.
Il reposa ses armes en place alors que Galro, toujours agard, regarda son maître faire comme si de rien n’était. Le chevalier se redressa, et se dirigea en titubant vers ses phalanges à terre. Après avoir rangé légèrement, l’elfe s’assit et ordonna à Galro de faire de même.
_ Ça ne vous fait rien que je sois recherché ? Demanda Galro en se dirigeant vers la chaise.
_ Oh, vous savez, j’ai connu des “aventuriers” bien plus recherchés que vous. Montrez-moi votre main.
Galro tendit la main droite, son majeur, son index et son annulaire avaient été sectionnés net. L’elfe saisit la main et replaça l’index en premier.
_ Ça risque de piquer un peu, ne bougez pas.
Le mage appliqua un sort de soin sur la jonction de la phalange, une odeur de viande brûlée monta aux narines. La chaleur intense commença à cuir la main de Galro. Mais depuis longtemps, cet homme était habitué à avoir mal, il ne tressautait même pas.
Nardel apparut en haut des escaliers, tenant Roland, et aperçut Galro en train de se faire soigner. Inquiet, il s’adressa à son maître:
_ Seigneur, que faites-vous ?
L’ancien Prophète tourna la tête vers son plus fidèle ami et lui fit signe de se calmer. Alors, toujours sur la défensive, Nardel s’assit aux côtés de Galro, les yeux rivés sur Alnor. Finalement, le valet demanda au souverain du manoir:
_ Pourquoi vous nous épargnez ? Vous nous avez démasqué.
Le haut elfe inspira profondément, concentré sur sa tâche, mais finit par répondre d’une voix posée:
_ Mon fils m’en a fait voir de toutes les couleurs. Et quelque part, vous me rappelez de bons souvenirs. Il y a eu des hauts, il y a eut des bas. Puis…
Il marqua une pause, longue, comme si la douleur de la mémoire était intacte.
_ … Il m’a fait mal. Plus que tout. Après que nous nous sommes disputés, il a disparu de chez moi, mon enfant était mort. Je comprend tout à fait votre douleur, vous devez avoir un lourd fardeau sur le cœur, des choix regrettables ont été pris. J’en ai pris quelques-uns aussi.
Il inspecta son travail, l’index était recollé. Il prit le majeur et recommença l’opération. Les deux humains écoutèrent attentivement l’histoire du vieil elfe.
_ Pourquoi m’avoir menti Galro ?
Le nommé Galro détourna le regard, accablé de tout le poids de ses crimes. Il revit les cauchemars insufflés par le Démoniste, les portraits des victimes de ses machinations. Il se sentit profondément stupide, il avait un don pour blesser les personnes qu’il aime le plus.
_ Parce que j’ai honte. J’ai honte de mes actes.
_ Vous savez, vous pourrez fuir aussi loin que vous le voulez, vous ne vous ne vous sèmerez jamais. Vous ne pouvez pas vous cacher de vous-même. Tant que vous refuserez de vous regarder dans la glace et de vous confronter à vos erreurs, vous ne retrouverez jamais la grâce.
Le majeur fut ressoudé. Là, Alnor leva l’annulaire amputé, il dit:
_ Voici le dernier, ce ne sera pas long.
Il prit la main de Galro et s’appliqua à attacher la dernière phalange tranchée. Celui qui fut paladin finit par répondre, d’un ton attristé:
_ Je crois qu’on m’a montré mon passé et mon futur. Je me suis vu faire du mal à tous mes proches. Je pensais haïr l’assassin de mon père, maintenant celui que je veux voir mourir n’est nul autre que moi-même. Dites-moi que je suis agonisant dans les plaines d’Aradrion, en train de rêver ma vie. Je ne suis qu’un cadavre prisonnier d’une vie imaginaire.
_ J’aimerai dire que vous avez raison, avoua l’elfe. Mais je trouve que pour un cadavre vous provoquez de sacrés remues ménages.
Les deux hommes regardèrent la pièce, tout était sens dessus dessous. Même si cela fit presque sourire Galro, car la blague était effectivement amusante, il se sentit bête d’avoir une fois de plus tout gâché.
_ Les dégâts seront directement prélevés sur votre paye, dit Alnor d’un ton un peu plus sérieux. Je ne révélerais pas votre identité, mais vous me devrez fidélité. Ça me semble être un bon marché.
_ Il me semblerait, conclut Galro alors que le sortilège s’acheva.
Il inspecta sa main, ses doigts étaient recollés mais portaient encore une cicatrice du combat. Il lui sembla avoir moins de sensation, mais au moins il pourrait toujours se battre. Puis Alnor lui tendit un anneau en argent.
_ Je crois que vous avez perdu ceci.
La bague du chasseur d’ombres. Galro l’avait presque oublié. Il le remit à l’annulaire, il sentit son pouvoir couler à travers lui. Peut-être n’avait-il pas tout perdu ? Le mage se leva et soupira.
_ Bien, voici une bonne chose de faite. Ne me mentez plus dorénavant, que ceci vous serve de leçon. Il y a la vaisselle à faire, pour ma part je vais me coucher.
L’hôte du manoir monta les escaliers, alors que l’homme se malaxa la main. Qu’il était bon de retrouver pleinement possession de son corps, mais la blessure la plus profonde n’était pas encore guérie. Délicatement, il ramassa l’argenterie alors que Nardel l’observa en silence. Le valet finit par prendre la parole alors que son maître remit un peu d’ordre.
_ Que comptes-tu faire maintenant que nous sommes démasqués ?
_ Rien.
_ Rien ?
_ Oui, rien. Tu l’as entendu, il ne nous dénoncera pas. J’ai appris il y a longtemps que les elfes détestent mentir. Nous allons servir cette vieille bique elfique et tout se passera bien.
Nardel resta suspicieux, mais il réalisa bien vite qu’ils n’avaient guère le choix. Il remonta les escaliers à son tour, pour aller coucher Roland. Alors qu’il disparut presque derrière la rambarde, Galro l’interpella une dernière fois:
_ Hé ! Nardel. Tout va bien se passer, d’accord ?
Le jeune rouquin acquiesça, même s’il n’était pas entièrement convaincu. La soirée se finit sur Galro qui fit la plonge, il regarda une dernière fois son anneau d’argent.
Le lendemain matin, Nardel réveilla Galro. Ce dernier grogna, visiblement encore endormi.
_ Le soleil n’est pas encore levé.
_ Justement, il faut que tout soit prêt pour notre maître avant qu’il ne se lève.
_ Mais c’est moi ton maître !
_ Plus maintenant, debout feignasse !
La valet reprit sa routine alors que l’ancien Prophète émergea du coltard. Il avait décidément du mal à suivre le rythme de Nardel, une vraie pile d’énergie. Galro sortit difficilement du lit, s’habilla et se mit aux corvées. Ranger, nettoyer, préparer le petit déjeuner. Une délicieuse odeur d’oeufs aux plats et de tranches de poitrine grillée envahit la maison. Galro hachait à main nue la salade, prépara une mayonnaise et se coupa avec un couteau.
_ Ah non ! S’offusqua Nardel. Interdit de vous recouper les doigts tant que les corvées ne sont pas finies. Ce n’est pas dit que maître Elma vous les recolle de nouveau !
Dans un silence pesant, avec la grâce d’une brique de pierre, Galro s’attela aux tâches sans plus de conviction. Lorsque tout fut prêt, maître Alnor Elma descendit les escaliers, s’attablant devant un somptueux petit déjeuner. Il inspecta la table et conclut:
_ C’est Galro qui a mis la table ?
Le jeune homme hésita, et finit par valider l’hypothèse timidement.
_ Ça se voit, reprit l’elfe alors qu’il corrigea la disposition. Je dois vous remontrer comment faire, un forgeron devient bon en forgeant.
Nardel était à deux doigts de disparaitre pour s’atteler aux autres impératifs, mais l’elfe l’interrompit dans sa course.
_ Nardel, c’est bien cela ton vrai nom ?
Le garçon hésita, il se tint droit et affirma que oui.
_ Ton ancien maître m’a demandé un service. Il veut t’instruire pour faire de toi un véritable paladin. Je ne vais pas mentir, ça me semble bien compliqué. Mais néanmoins, je peux te former à la magie. Retrouve moi dans mon bureau dès que t’as fini de débarrasser la table, tu seras mon apprenti.