Runalog

Chapitre 18 : Arc 4 -Chapitre 18 -Le Veilleur du seuil

4812 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/07/2026 13:55

I.

L'intérieur de la maison était celui d'un homme qui n'avait pensé qu'à une seule chose pendant toute une vie.

Sigurd s'arrêta sur le seuil, le temps que ses yeux s'habituent à la lumière de la lampe à huile, et ce qu'il découvrit le saisit. La maison n'était qu'une seule grande pièce basse, voûtée, creusée à demi dans la colline. Et chaque pouce de chaque mur était couvert.

Couvert de notes. De copies de runes. De dessins. De parchemins épinglés, de plaques de bois gravées, de morceaux d'ardoise couverts de craie. Des signes partout — certains que Sigurd reconnaissait vaguement comme la langue ancienne, beaucoup qu'il ne connaissait pas du tout. Sur une grande table au centre, des cartes du grand lac, dessinées et redessinées, annotées dans tous les sens. Des bols d'eau disposés en cercle, immobiles, dont Sigurd ne comprit pas l'usage. Et, accroché au mur du fond, dominant tout le reste, un grand dessin refait des dizaines de fois par-dessus lui-même — l'esquisse d'une porte. Une porte de pierre couverte de runes, dessinée, effacée, redessinée, comme si l'homme avait passé des années à essayer de la reproduire de mémoire, encore et encore, sans jamais en être satisfait.

C'était un sanctuaire. Ou une prison. Sigurd ne sut pas dire lequel.

Le vieil homme — Eyvindr, même s'il ne s'était pas encore nommé — referma la porte derrière eux et tira un lourd verrou de bois.

— Asseyez-vous, dit-il d'une voix rauque, en désignant des bancs et des tabourets dépareillés. Là où vous trouvez de la place. Et ne touchez à rien. Surtout ne touchez à rien.

Ils s'assirent comme ils purent, écartant des piles de parchemins. Eyvindr resta debout, voûté, et il les observa l'un après l'autre à la lumière de la lampe — Sigurd, Kára, Leiv. Puis son regard revint à Runa, et il s'y arrêta, et il y resta, avec cette intensité fiévreuse que Sigurd avait vue sur le seuil.

— Vous avez parlé d'une cité, dit-il enfin, sans quitter Runa des yeux. Avant d'entrer. Vous avez dit que vous cherchiez une cité ancienne. — Sa voix tremblait légèrement. — Personne ne vient ici parler de cité. Personne ne vient ici du tout. Alors je vais vous demander une chose, et vous allez répondre avec soin, parce que de votre réponse dépendra si vous restez ou si je vous renvoie à votre barque. — Il se pencha. — Quelle cité ?

Sigurd soutint son regard.

— Orðstœðr, dit-il. La Cité des Mots. La cité des Érudits de Saga.

Le vieil homme ferma les yeux. Tout son corps sembla se contracter, comme sous l'effet d'une douleur ou d'une émotion trop forte. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.

— Personne, murmura-t-il. Personne n'a prononcé ce nom devant moi depuis… — Il s'interrompit, secoua la tête. — Depuis très longtemps. Vous savez ce que vous cherchez, au moins. C'est déjà ça. La plupart des fous qui rêvent de cités perdues ne savent même pas leur nom.

II.

Il ne se livra pas tout de suite. D'abord, il les testa.

Eyvindr était un homme méfiant — la méfiance de quelqu'un qui a passé sa vie seul avec une obsession et qui ne supporte pas qu'on s'en approche sans la mériter. Il commença par les interroger. Pas brutalement, mais avec la précision d'un savant qui cherche les failles.

— D'où venez-vous ? Qui vous a parlé d'Orðstœðr ? Comment avez-vous su qu'il fallait venir à moi ?

Sigurd répondit avec prudence — il parla du roi Ragnvald, de la lettre, sans entrer dans les détails de leur propre histoire. Il tendit la lettre scellée. Eyvindr la prit, brisa le sceau de cire bleue, la lut à la lumière de la lampe. Son visage se ferma à demi.

— Ragnvald, dit-il. Le petit Ragnvald est roi, maintenant. — Il eut un rire bref, sans joie. — J'ai quitté la cour de Niflheim bien avant qu'il ne monte sur le trône. Il n'était qu'un enfant studieux qui traînait dans les bibliothèques quand je suis parti. Et le voilà roi, et le voilà qui m'envoie des visiteurs. Le temps passe, sur ce lac, sans qu'on le sente passer.

Il reposa la lettre. Puis son attention se reporta sur Runa — comme si les autres n'étaient qu'un préambule, et qu'elle était le vrai sujet.

— Toi, dit-il. La petite. Approche.

Runa se leva et s'avança sans crainte. Eyvindr la regarda de près, scruta son visage, ses yeux. Puis son regard descendit vers sa poitrine — vers la chaîne qui dépassait à demi de sa chemise.

— Ce que tu portes là, dit-il. Montre-le-moi.

Runa hésita une fraction de seconde, jeta un œil à Sigurd. Sigurd hocha imperceptiblement le menton — il sentait que c'était un test, et que refuser fermerait la porte. Runa sortit le pendentif de sous sa chemise et le tint dans sa paume, sans le détacher de son cou.

Eyvindr se pencha. Et quand il vit les deux faces gravées, il cessa de respirer.

Il regarda longtemps. Très longtemps. Il approcha la lampe, plissa ses vieux yeux, étudia chaque signe des deux faces. Sa main tremblait quand il l'approcha — il voulut toucher, retint son geste, n'osa pas.

— Où as-tu eu ça, demanda-t-il dans un souffle.

— Je l'ai depuis toujours, dit Runa. Depuis ma naissance. Personne ne sait d'où il vient.

— Les deux faces. — La voix d'Eyvindr était à peine audible. — Les deux faces sont gravées. Tu sais ce qui est écrit dessus ?

Dóttir Sögu, dit Runa simplement. La fille de Saga.

Eyvindr recula d'un pas, comme frappé. Il regarda Runa, puis le pendentif, puis Runa de nouveau. Et sur son visage, Sigurd vit la lutte commencer — l'incrédulité contre quelque chose de plus terrible que l'incrédulité.

— N'importe quelle gamine peut avoir appris à lire trois signes, dit-il, mais sa voix manquait de conviction. N'importe quel charlatan peut graver un vieux mot sur un bijou et le passer au cou d'un enfant. Ça ne prouve rien. Ça ne prouve rien.

Il se détourna brusquement, alla vers sa table, fit mine de ranger des parchemins qui n'avaient pas besoin d'être rangés. Ses mains tremblaient.

III.

Ce fut Sigurd qui le ramena, doucement.

— Vous nous avez fait entrer, dit-il. Vous auriez pu nous renvoyer. Vous ne l'avez pas fait. Pourquoi ?

Eyvindr s'immobilisa, le dos tourné. Un long silence. Puis il se retourna, et quelque chose dans son visage avait cédé — la fatigue d'un homme trop vieux et trop seul pour continuer à faire semblant.

— Parce que ça fait quarante ans que j'attends, dit-il. Et que je n'ai plus le luxe de renvoyer les gens qui prononcent le bon nom.

Il s'assit lourdement sur un tabouret, face à eux. Et il raconta.

— J'étais jeune, autrefois. Difficile à croire en me regardant, je sais. J'étais un savant à la cour de Niflheim — un des meilleurs, on disait. Je lisais les langues anciennes mieux que quiconque. Et j'avais une obsession, une seule, qui a mangé tout le reste : Saga. Les Érudits. La Cité des Mots. — Il fixa le vide. — Toute ma vie, j'ai senti un appel. Vous allez me prendre pour un fou — vous avez raison, je le suis devenu — mais c'est la vérité. Depuis l'enfance, j'entendais des choses. Dans mes rêves. Des fragments d'une langue que je ne connaissais pas mais que je reconnaissais. Des mots au bord de ma compréhension. Comme si quelque chose, quelque part, m'appelait dans une langue que j'aurais dû savoir parler mais que je n'arrivais jamais tout à fait à saisir.

Runa, qui écoutait intensément, ouvrit la bouche — Sigurd vit qu'elle allait dire moi aussi, parce que c'était précisément ce qu'elle vivait depuis le tombeau. Mais elle se retint. Elle écouta.

— J'ai consacré ma vie à comprendre cet appel, continua Eyvindr. J'ai quitté la cour. J'ai voyagé. J'ai étudié chaque texte ancien que je pouvais trouver, chaque inscription, chaque légende. Et petit à petit, j'ai reconstitué une carte. Pas une carte de routes — une carte d'indices. J'ai compris que la Cité des Mots était réelle, qu'elle avait existé, qu'elle était quelque part dans le pays de l'eau. Et j'ai compris, surtout, qu'elle n'était pas détruite. Qu'elle était cachée. Scellée. Qu'elle attendait.

Il leva les yeux vers eux, et ils brillaient de cette vieille fièvre.

— Et il y a quarante ans, j'ai trouvé l'entrée.

IV.

Le silence dans la pièce se fit total.

— Vous l'avez trouvée, répéta Sigurd.

— Je l'ai trouvée. — Eyvindr se leva, alla vers le grand dessin au mur du fond — la porte de pierre redessinée mille fois — et il posa la main dessus, presque tendrement. — Là. Voilà ce que j'ai trouvé. Une porte. Un seuil. Au nord d'ici, au-delà des eaux, dans une crique que la brume cache à tous les yeux sauf à ceux qui savent la chercher. Une porte de pierre, haute comme trois hommes, couverte de runes anciennes. Derrière elle — j'en suis certain, je le sens, je l'ai toujours senti — il y a Orðstœðr. La cité. Tout ce que j'ai cherché toute ma vie est là, derrière cette porte.

Il retira sa main du dessin. Et toute sa fièvre retomba d'un coup, remplacée par quelque chose de gris, de mort.

— Et je n'ai jamais pu l'ouvrir.

Il revint s'asseoir, voûté, vieilli de dix ans en une phrase.

— La porte ne s'ouvre qu'à un mot, dit-il. Un seul. Gravé au centre du seuil, plus profond que les autres signes. Je l'ai déchiffré — ça m'a pris des années, mais je l'ai déchiffré. Je connais le mot. Je sais ce qu'il signifie. Je sais comment il devrait sonner. — Sa voix se brisa. — Mais je ne peux pas le prononcer.

— Comment ça, vous ne pouvez pas, demanda Kára.

— Je veux dire ce que je dis. Ma bouche ne peut pas former ce mot. Je le connais, je le lis, je sais sa forme dans mon esprit — mais quand j'essaie de le dire, il sort faux. Mort. Vide. Comme une clé de la bonne forme mais faite de cire molle, qui ne tourne pas dans la serrure. — Il regarda ses propres mains. — J'ai mis des années à comprendre pourquoi. La langue de Saga ne s'apprend pas comme les autres langues. On ne peut pas la prononcer par l'étude. On naît capable de la dire — ou on ne l'est pas. C'est dans le sang, dans l'âme, je ne sais pas où. Mais ça ne s'acquiert pas. Et moi — moi qui ai donné ma vie entière à cette langue, qui la lis mieux que quiconque sur ce continent — moi, je ne suis pas né capable de la dire. — Il eut un rire affreux. — Toute une vie. Pour découvrir que je n'étais pas l'élu. Que j'avais la clé sous les yeux et pas la main pour la tourner.

V.

Personne ne parla pendant un long moment. Le récit d'Eyvindr pesait sur la pièce comme une chape.

Puis Runa, doucement, dit :

— Et si quelqu'un pouvait le prononcer, votre mot ?

Eyvindr leva les yeux vers elle. Et son visage se durcit instantanément — Sigurd vit le déni se refermer comme une porte.

— Tu veux dire toi, dit-il. C'est ça ? Tu crois que toi, tu pourrais ?

— Je ne sais pas, dit Runa honnêtement. Mais peut-être.

— Parce que tu portes un vieux pendentif et que tu sais lire trois signes ? — La voix d'Eyvindr montait, devenait mauvaise. — Écoute-moi, petite. La voix qui a réveillé le monde il y a un an — Mál er at vakna — je l'ai entendue, moi aussi. Comme tout le monde. Des milliers de gens l'ont entendue. Et depuis, j'ai vu défiler des charlatans, des rêveurs, des fous qui prétendaient tous être celui qui avait réveillé la voix, celui qui était l'élu, celui qui allait ouvrir les portes du monde ancien. Tous des menteurs. Tous des illusionnés. — Il se pencha vers elle, presque agressif. — Alors pourquoi toi ? Pourquoi une gamine de neuf ans qui débarque sur mon île serait-elle l'élue de Saga, alors que des milliers d'autres ont entendu la même voix et ne sont rien ? Donne-moi une seule raison de te croire.

Runa soutint son regard sans ciller. Mais elle ne répondit pas — parce qu'elle n'avait pas de réponse. Elle ne pouvait pas prouver ce qu'elle était. Elle ne le comprenait pas elle-même.

— Je ne peux pas vous le prouver, dit-elle enfin, simplement. Je ne sais pas pourquoi moi. Je ne sais même pas si c'est vraiment moi. Je sais juste que depuis le tombeau, je sens des choses. Je vois des lueurs. J'entends des présences. Et plus je m'approche d'ici, plus c'est fort.

— Le tombeau, dit Eyvindr, méfiant. Quel tombeau ?

Et c'est là que Sigurd prit la parole.

VI.

— Il y a un an, dit Sigurd, on était à Steinsmiðr. Le village des forges, à l'ouest. Il y a un tombeau ancien, en dehors du village. On y est entrés, Runa et moi. Les murs étaient couverts d'inscriptions anciennes, comme vos murs ici. Et Runa s'est approchée d'un signe sur le mur, un signe qui — d'après elle — brillait pour elle seule. Son pendentif a changé là, devant moi : la deuxième face est apparue, gravée, en quelques secondes. Ses yeux ont changé. Et elle a prononcé des mots dans une langue que je ne connais pas. Dóttir Sögu. Et juste après, la voix a parlé. Mál er at vakna. Le sol a tremblé. On l'a tous entendue — vous, moi, le monde entier.

Eyvindr s'était figé. Il regardait Sigurd avec une intensité nouvelle.

— Tu dis qu'elle était là, dit-il lentement. Dans un tombeau ancien. Au moment exact où la voix a parlé. Et qu'elle a prononcé les mots juste avant.

— Je l'ai vu de mes yeux, dit Sigurd. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Mais je l'ai vu. La voix n'a pas parlé toute seule. Runa l'a réveillée. Elle a prononcé quelque chose, et la voix a répondu.

Eyvindr resta silencieux un long moment. Sigurd voyait la lutte sur son visage — entre le déni qui le protégeait et la possibilité qui le terrifiait. Si Runa disait vrai, alors elle était ce que lui n'avait jamais pu être. Alors une enfant de neuf ans avait fait, sans effort, sans étude, ce que lui avait cherché en vain pendant quarante ans.

— Montrez-lui le mot, dit Sigurd.

Eyvindr le regarda.

— Quoi ?

— Le mot du seuil. Celui que vous ne pouvez pas prononcer. Montrez-le-lui. Voyez si elle peut le lire.

Eyvindr hésita longtemps. Puis, comme malgré lui — comme si une part de lui voulait savoir, malgré la terreur —, il se leva, fouilla dans une pile de parchemins sur sa table, et en sortit un, vieux, usé, couvert d'un seul grand signe tracé avec soin au centre, entouré de notes et de tentatives de prononciation barrées les unes après les autres.

Il le posa devant Runa.

— Voilà, dit-il, la voix tendue. Le mot du seuil. Lis-le, si tu peux. Dis-moi ce qu'il sonne.

Runa se pencha sur le parchemin. Elle regarda le signe longtemps. Sigurd la vit se concentrer, plisser les yeux, suivre les traits du regard — comme elle l'avait fait avec les runes des créatures du lac.

Mais cette fois, rien ne vint.

Elle fronça les sourcils. Elle pencha la tête. Elle essaya encore. Mais le signe restait muet pour elle — elle le voyait, elle reconnaissait qu'il appartenait à la langue ancienne, mais elle n'arrivait pas à le lire, pas à sentir comment il devait sonner. Au bout d'un long moment, elle releva la tête, et il y avait de la frustration dans ses yeux.

— Je n'y arrive pas, dit-elle. Je vois que c'est de la vraie langue. Mais je ne peux pas le lire. C'est comme… c'est comme s'il était trop loin. Comme un mot écrit de l'autre côté d'une pièce, trop petit pour qu'on le déchiffre.

Eyvindr eut un sourire amer, presque soulagé.

— Voilà, dit-il. Tu vois. Tu ne peux pas. Toi non plus. Comme moi. Comme tous les autres.

Mais Sigurd, lui, regardait Runa — et quelque chose dans sa frustration, dans sa manière de dire trop loin, lui rappela une chose.

VII.

— Attendez, dit Sigurd.

Tous se tournèrent vers lui.

— Au tombeau, dit-il lentement, en rassemblant le souvenir. Runa n'a pas lu le signe sur un parchemin. Elle ne l'a pas étudié de loin. Elle s'est approchée. Elle a marché jusqu'au mur, jusqu'au signe lui-même, et c'est seulement là, devant lui, en le touchant presque, que les mots sont venus. Elle ne les a pas déchiffrés à l'avance. Ils sont venus sur place, devant le signe, comme si la proximité les réveillait en elle.

Runa le regarda, et la compréhension s'alluma dans ses yeux.

— C'est vrai, dit-elle. Je ne me souviens même pas d'avoir décidé de parler. Les mots sont sortis tout seuls quand j'étais devant le signe. Pas avant. Pas à distance. Devant.

Sigurd se tourna vers Eyvindr.

— Votre mot, sur ce parchemin, c'est une copie. Une copie de loin, faite par vous, des années après l'avoir vu. Ce n'est pas le vrai mot, gravé dans la vraie pierre du vrai seuil. — Il désigna le parchemin. — Peut-être que Runa ne peut pas le lire ici, sur ce papier, parce que ce n'est qu'un dessin. Mais devant le seuil — devant la vraie porte, la vraie pierre, le vrai mot gravé — peut-être que ce serait différent. Comme au tombeau.

Eyvindr le fixait, et son visage avait pâli.

— Tu veux dire, dit-il, que la copie ne suffit pas. Qu'il faut qu'elle soit devant la porte elle-même.

— Je dis que c'est possible. — Sigurd regarda Runa. — Son… ce qu'elle a, ce qu'elle est en train de devenir — ça grandit à mesure qu'on s'approche du nord. Elle le dit elle-même. Sur le lac, elle a commencé à sentir les créatures, les runes. En montant votre colline, son pendentif s'est mis à réagir. Plus elle s'approche de la cité, plus c'est fort. — Il marqua une pause. — Alors peut-être que devant le seuil — au plus près de la cité, là où ce qu'elle a sera le plus fort — peut-être que là, et seulement là, elle pourra lire le mot. Et le prononcer.

Un silence absolu tomba sur la pièce.

Eyvindr regardait Sigurd, puis Runa, puis le parchemin avec le mot qu'il n'avait jamais pu dire. Et sur son vieux visage, Sigurd vit quelque chose se fissurer — le déni, la carapace de quarante ans, qui craquait sous le poids d'une possibilité qu'il n'osait pas formuler.

— Si tu as raison, dit Eyvindr d'une voix blanche, alors j'aurais pu… pendant toutes ces années… si j'avais amené quelqu'un comme elle devant la porte… — Il s'interrompit, incapable de finir. La pensée était trop lourde. Quarante ans de solitude, et la clé n'avait jamais été le savoir, mais une personne. Une personne qu'il n'avait jamais eue. Une personne qui venait de débarquer sur son île.

Il se laissa tomber sur son tabouret, le visage entre les mains.

VIII.

Il resta ainsi un long moment. Quand il releva la tête, quelque chose avait changé en lui — pas le déni, qui était encore là, tapi, mais une résolution par-dessus le déni.

— Il y a un problème, dit-il. Un problème que votre théorie ne résout pas. Et c'est le même problème qui m'a arrêté pendant quarante ans, bien avant la question du mot.

— Lequel, demanda Sigurd.

— Vous ne pouvez pas atteindre le seuil.

Il se leva, alla vers sa table, posa le doigt sur une de ses cartes du lac — sur une zone au nord, qu'il avait entourée de rouge et couverte de signes d'avertissement.

— Le seuil est là. Au nord, au-delà des eaux. Mais entre Tindreyja et le seuil, il y a les eaux gardées. Et dans ces eaux, il y a… une chose. — Son visage se ferma. — Je l'appelle la Gêne, parce que je n'ai jamais trouvé de meilleur nom, et parce que l'appeler autrement la rendrait plus réelle que je ne le supporte. Une créature. Ancienne. Immense. Elle garde les eaux qui mènent au seuil. Personne ne passe. Personne.

— Vous l'avez vue ? demanda Kára.

— Une fois. — Eyvindr frissonna au souvenir. — Une seule fois, il y a longtemps, quand j'étais plus jeune et plus fou et que j'ai cru pouvoir forcer le passage avec une barque et de l'entêtement. Je l'ai vue monter des profondeurs. — Il ferma les yeux. — Je ne vous la décrirai pas. Vous la verrez bien assez tôt si vous êtes assez stupides pour essayer. Je dirai seulement ceci : ce n'est pas un animal. C'est quelque chose que les Érudits ont laissé là, je crois, pour garder leur cité. Quelque chose fait d'eau et de brume et de vieille volonté. Marqué de runes, comme tout ce qui touche à la cité. Et plus grand, et plus terrible, que tout ce que vous avez affronté dans votre vie. — Il rouvrit les yeux. — J'ai fait demi-tour ce jour-là. J'ai eu de la chance qu'elle me laisse faire demi-tour. Et depuis quarante ans, je vis sur cette île, à un jet de pierre du seuil de toute ma vie, sans jamais pouvoir l'atteindre, parce qu'entre lui et moi il y a elle.

Il regarda les quatre, et il y avait dans son regard un défi mêlé de désespoir.

— Voilà pourquoi votre théorie ne sert à rien. Même si la petite peut prononcer le mot devant le seuil — elle n'atteindra jamais le seuil. Personne ne l'atteint. La Gêne y veille.

IX.

Sigurd et Kára échangèrent un regard.

C'était le genre de regard qu'ils avaient appris à se lancer pendant le tournoi — un regard qui disait on pense la même chose. Et ce qu'ils pensaient, c'était simple.

Ce fut Kára qui parla, de sa voix directe.

— Et si on s'en occupait, de votre Gêne ?

Eyvindr la regarda comme si elle était folle.

— Quoi ?

— On est des combattants, dit Kára. Pas des savants. C'est ce qu'on sait faire. Vous, vous n'avez jamais pu passer parce que vous êtes un homme seul, vieux, sans arme, sans personne. Mais nous, on est quatre. On a une porteuse de brume — moi. Un porteur de foudre — lui. Un porteur de métal. Et des armes en rúnjárn. On vient de sortir d'un tournoi où on a affronté les meilleurs jeunes combattants du continent. — Elle soutint son regard. — Je ne dis pas qu'on gagnera. Je ne sais pas ce qu'est votre créature. Mais on a peut-être une chance que vous n'avez jamais eue.

Sigurd renchérit.

— Voilà ce qu'on vous propose. Un échange. On affronte la Gêne. On la terrasse, ou au moins on ouvre un passage. Et en retour, vous nous menez au seuil — vous nous montrez l'entrée que vous avez trouvée. Vous ne nous promettez pas que la porte s'ouvrira. On ne vous demande pas cette promesse. On vous demande juste de nous mener jusqu'à elle. Le reste — le mot, l'ouverture — ce sera à Runa d'essayer. Comme au tombeau.

Eyvindr les regarda l'un après l'autre, longuement. Sigurd voyait le combat en lui — l'espoir terrible qui se rallumait malgré quarante ans de défaite, et la peur de cet espoir.

— Vous mourrez, dit-il, mais sa voix manquait de conviction. La Gêne vous tuera. Et même si par miracle vous passez, la porte ne s'ouvrira pas, parce que cette enfant n'est pas plus l'élue que les autres charlatans.

— Peut-être, dit Sigurd. Mais vous, qu'est-ce que vous risquez ? Si on meurt, vous aurez perdu quatre inconnus débarqués sur votre île, et vous resterez exactement où vous êtes depuis quarante ans. Mais si on passe — si on terrasse la Gêne et que Runa ouvre la porte — alors vous verrez enfin, de vos yeux, ce que vous avez cherché toute votre vie. Vous franchirez le seuil avec nous.

Cette dernière phrase atteignit Eyvindr en plein cœur. Sigurd le vit. Franchir le seuil. Voir Orðstœðr. La chose pour laquelle il avait tout sacrifié, qu'il avait crue à jamais hors de portée — et qu'on lui offrait soudain, à la seule condition de laisser quatre étrangers risquer leur vie contre la créature qui l'avait arrêté.

Le vieil homme resta silencieux très longtemps. Puis il se leva, alla vers le grand dessin de la porte au mur du fond, et il le regarda comme on regarde un visage aimé qu'on n'a pas vu depuis des années.

— Quarante ans, murmura-t-il. Quarante ans devant cette porte, sans jamais l'atteindre. — Il se retourna vers eux, et ses yeux fiévreux brillaient d'une lumière nouvelle, terrible, désespérée. — Bien. Marché conclu. Vous affrontez la Gêne. Et si vous passez — si vous passez — je vous mène au seuil. Et nous verrons. Nous verrons enfin si quarante ans de ma vie ont été une quête ou une folie.

X.

Ils dormirent dans la maison d'Eyvindr cette nuit-là — à même le sol, sur des couvertures que le vieil homme leur jeta sans cérémonie.

Mais avant de dormir, ils parlèrent à voix basse, dans un coin, tous les quatre, pendant qu'Eyvindr s'était retiré dans une arrière-pièce.

— Demain on affronte une créature dont un vieux fou refuse même de nous décrire la forme, résuma Leiv à mi-voix. Une créature qui garde des eaux de brume, immense, faite d'eau et de runes, que personne n'a jamais battue. — Il eut un sourire crispé. — Et moi qui ai peur de l'eau profonde. Bah. C'est parfait.

— Tu n'es pas obligé d'entrer dans l'eau, dit Kára. Tu peux frapper de loin. Ta fronde. Tes pointes. On t'utilisera comme tireur.

— Je sais. Mais quand même. Une grosse bête, dans une eau noire, dans la brume. — Leiv frissonna. — Je vais faire de mauvais rêves.

Sigurd, lui, pensait à autre chose. Il regardait Runa, qui s'était assise un peu à l'écart, son pendentif dans la main, le regard tourné vers la fenêtre — vers le nord, vers les eaux gardées, vers le seuil invisible dans la nuit.

— Runa, dit-il doucement. Demain, pendant qu'on se bat, tu restes en arrière. Loin. Tu ne t'approches pas de la créature.

Runa se tourna vers lui. Et elle avait, dans les yeux, cette gravité nouvelle qu'il lui découvrait depuis le lac.

— Je sais, dit-elle. Mais Sigurd — je ne crois pas que je serai inutile.

— Comment ça ?

— La créature. Eyvindr dit qu'elle est faite de runes, de vieille volonté. Qu'elle garde la cité. — Runa serra son pendentif. — Tout ce qui touche à la cité, je le sens. Je le lis, ou je commence à le lire. Peut-être que quand je serai devant elle, je comprendrai quelque chose que vous ne pouvez pas comprendre. Comme pour les créatures du lac — elles ne m'ont pas fait de mal, parce qu'elles ont senti quelque chose en moi. Peut-être que la grande créature aussi sentira quelque chose. — Elle regarda Sigurd. — Je ne dis pas qu'il ne faudra pas se battre. Mais je dis que je dois être là. Que ma place est là, près du combat, même si je ne me bats pas. Parce que je crois que je suis la seule qui puisse comprendre ce qu'elle est vraiment.

Sigurd la regarda longuement. Tout en lui voulait la mettre à l'abri, loin, en sécurité. Mais il avait appris, depuis Vatnsfjörd, à faire confiance à ce que Runa savait d'elle-même. Et il sentait qu'elle avait raison — que dans ce qui les attendait, son rôle ne serait pas celui d'une enfant à protéger, mais de quelque chose d'autre, qu'aucun d'eux ne comprenait encore.

— D'accord, dit-il enfin. Tu seras là. Mais tu restes derrière nous. Et si je te dis de fuir, tu fuis. Sans discuter.

— Sans discuter, promit Runa.

Et dans la maison du Veilleur du seuil, sous les murs couverts de quarante ans d'obsession, ils s'endormirent les uns contre les autres, pendant que dehors la brume montait du grand lac, et que quelque part au nord, dans les eaux gardées, une chose ancienne et immense attendait, comme elle attendait depuis des siècles, ceux qui oseraient venir.


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