Runalog
Chapitre 20 : Arc 4-Chapitre 20 — Le mot du seuil
4434 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 24/07/2026 13:56
I.
La barque toucha la pierre au pied de la paroi, et ils débarquèrent un à un sur l'étroite corniche rocheuse qui longeait le seuil.
Personne ne parlait. Il y avait, dans cette crique cachée au bout des eaux gardées, un silence qui n'était pas l'absence de bruit — un silence dense, ancien, qui pesait comme une présence. La brume drapait les falaises noires tout autour, mais ici, devant la porte, elle s'éclaircissait, traversée par cette faible lumière sans source qui semblait sourdre de la pierre elle-même.
Et la porte se dressait devant eux.
De près, elle était plus immense encore qu'elle n'avait paru depuis la barque. Une paroi de pierre lisse, sombre, haute comme trois hommes l'un sur l'autre, taillée dans la falaise ou peut-être poussée hors d'elle par des mains qui n'étaient plus de ce monde. Et sur toute sa surface, les runes — des centaines, des milliers peut-être, gravées en lignes serrées qui couvraient chaque pouce de la pierre, du sol au sommet. Elles étaient éteintes. Mortes. Silencieuses. Mais on sentait, à les regarder, qu'elles n'attendaient qu'une chose pour s'éveiller.
Et au centre de la porte, à hauteur de regard, un seul signe. Plus grand que les autres. Gravé plus profond. Tracé avec un soin qui le distinguait de tout le reste.
Le mot du seuil.
Sigurd le regarda, et il ne ressentit rien de particulier — c'était un beau signe, ancien, mystérieux, mais muet pour lui. Comme le trident à Vatnsfjörd. Comme tout ce qui appartenait à cette langue qu'il ne portait pas.
Mais Runa, à côté de lui, s'était figée.
Elle fixait le mot central, et Sigurd vit son visage changer — pâlir, se tendre, prendre cette expression de concentration intense qu'elle avait eue au tombeau et devant la créature. Elle porta la main à sa poitrine, là où pendait le pendentif sous sa chemise.
— Il brûle, murmura-t-elle. Mon pendentif. Il brûle, presque. Il n'a jamais été aussi chaud. — Elle leva les yeux vers la porte. — Et le mot, Sigurd. Le mot. Je le sens. Il m'appelle. C'est comme s'il avait attendu que je vienne.
Sigurd posa la main sur son épaule. Il ne dit rien. Il sentait, à travers elle, qu'ils étaient arrivés au bout de quelque chose — au seuil, au sens propre, de tout ce qui les avait menés jusqu'ici depuis le tombeau de Steinsmiðr.
II.
Mais avant Runa, il y eut Eyvindr.
Le vieil homme était descendu de la barque le dernier, lentement, comme si ses jambes refusaient de le porter. Il s'avança vers la porte — la porte qu'il avait cherchée toute sa vie, qu'il avait dessinée mille fois sur ses murs, qu'il avait atteinte une seule fois quarante ans plus tôt avant que la créature ne le repousse. Et maintenant il était là. De nouveau. Et la voie était libre.
Il s'arrêta devant la pierre. Il leva une main tremblante, la posa sur la surface froide, près du mot central. Il ferma les yeux.
— Laissez-moi essayer, dit-il d'une voix basse. Une dernière fois. Après quarante ans, j'ai le droit d'essayer une dernière fois.
Personne ne l'en empêcha. Sigurd, Kára, Leiv, Runa — ils restèrent en arrière, et ils le regardèrent.
Eyvindr ouvrit les yeux. Il fixa le mot gravé. Il connaissait ce signe mieux que personne au monde — il l'avait étudié pendant quarante ans, il en connaissait chaque trait, chaque courbe, il savait ce qu'il signifiait, il savait comment il devait sonner. Et il prit une inspiration, et il prononça le mot.
Le son qui sortit de sa bouche était proche. Terriblement proche. On entendait qu'il savait — qu'il connaissait la forme du mot, son rythme, sa structure. Mais il manquait quelque chose. Une vie. Une justesse. Le mot sortit comme une clé de la bonne forme mais faite de cire molle, qui entre dans la serrure mais ne tourne pas. Il sortit mort.
Et la porte resta éteinte. Silencieuse. Les runes ne s'allumèrent pas. Rien ne se passa.
Eyvindr réessaya. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque fois, le mot sortait presque juste, presque vivant, et chaque fois la porte restait sourde. Sa voix montait, se brisait, devenait suppliante — il prononçait le mot encore et encore, comme une prière, comme un homme qui frappe à une porte close en sachant qu'elle ne s'ouvrira jamais.
Puis il s'arrêta.
Il laissa retomber sa main de la pierre. Ses épaules s'affaissèrent. Et quand il se retourna vers eux, son visage était celui d'un homme qui vient de mourir un peu — mais aussi, étrangement, celui d'un homme qui se libère d'un poids porté trop longtemps.
— Voilà, dit-il doucement. C'est fini. — Il regarda ses mains. — Quarante ans. J'ai consacré quarante ans à cette porte. Et je viens d'avoir, enfin, la preuve que je cherchais sans oser la chercher. — Il releva les yeux, et ils étaient humides. — Je ne suis pas l'élu. Je ne l'ai jamais été. J'ai passé ma vie devant une porte qui n'était pas faite pour moi, à parler une langue que je pouvais lire mais jamais dire. — Sa voix se brisa. — Toute une vie. Pour ça.
Personne ne sut quoi dire. C'était trop grand, trop triste. Mais Eyvindr, après un moment, redressa lentement la tête. Et il regarda Runa.
— Mais peut-être, dit-il, que ma vie n'aura pas été vaine, si elle a servi à mener jusqu'ici quelqu'un qui peut faire ce que je n'ai pas pu. — Il s'écarta de la porte. Il fit un pas de côté, et d'un geste lent, presque solennel, il céda la place. — Vas-y, petite. La porte est à toi. Elle l'a toujours été. Moi, je n'étais que le veilleur. Toi, tu es celle qu'elle attendait.
III.
Runa s'avança.
Elle marcha jusqu'à la porte, petite silhouette au pied de l'immense paroi de pierre, et elle s'arrêta devant le mot central. Tous retinrent leur souffle. Sigurd sentit son cœur battre dans sa gorge — il regardait sa Runa, sa petite Runa qu'il avait portée endormie sur son dos en fuyant un village en flammes, debout maintenant devant une porte que nul n'avait ouverte depuis trois siècles.
Runa leva les yeux vers le mot.
Et cette fois, ce ne fut pas comme sur le parchemin d'Eyvindr.
Sur le parchemin, le mot avait été « trop loin » — un signe qu'elle reconnaissait sans pouvoir le lire, comme un mot écrit de l'autre côté d'une pièce. Mais ici, devant la vraie pierre, au plus près de la cité, là où tout ce qu'elle était devenue depuis le tombeau atteignait son intensité maximale — le mot n'était pas trop loin. Il était là. Tout près. Et il s'ouvrait à elle.
Sigurd vit le changement s'opérer. Il l'avait vu une fois, au tombeau, et il le reconnut — mais c'était plus fort cette fois, plus intense. Les yeux de Runa se mirent à luire. Pas une métaphore — une vraie lumière, pâle, dorée, qui montait du fond de ses iris gris-vert et les illuminait de l'intérieur, comme si quelque chose s'éveillait derrière eux. Son pendentif, sous sa chemise, brillait maintenant à travers le tissu, d'une lueur qui pulsait au rythme de son souffle. Et son visage avait pris cette expression lointaine, transportée, qu'elle avait eue dans le tombeau — comme si elle n'était plus tout à fait là, comme si une part d'elle était ailleurs, dans un lieu et un temps que les autres ne pouvaient pas atteindre.
Elle leva la main vers le mot gravé. Ses doigts s'arrêtèrent à un pouce de la pierre.
Et les runes commencèrent à répondre à sa seule présence — celles, autour du mot central, les plus proches de sa main, se mirent à luire faiblement, l'une après l'autre, comme réveillées par sa proximité.
Runa ouvrit la bouche.
Et elle prononça le mot.
IV.
— Upplúka.
Le mot sortit d'elle dans la langue ancienne — et il ne sortit pas comme le mot d'Eyvindr. Il ne sortit pas mort, ni de cire, ni vide. Il sortit vivant. Il sortit juste. Il résonna dans la crique avec une plénitude, une justesse, une autorité qui n'avaient rien d'une enfant de neuf ans — comme si, à travers la bouche de Runa, quelqu'un ou quelque chose de bien plus ancien avait parlé. Le mot emplit l'air, vibra contre les falaises, et sembla pénétrer la pierre elle-même.
Et la porte répondit.
Le mot central s'embrasa le premier — la rune gravée au cœur de la pierre s'alluma d'un coup, d'une lumière dorée et blanche, éclatante. Puis, à partir d'elle, comme une onde, comme un feu qui court le long d'une traînée de poudre, les runes s'allumèrent en cascade — de proche en proche, de ligne en ligne, du centre vers les bords, du bas vers le sommet. En quelques secondes, toute la porte fut couverte de lumière vivante — des milliers de runes embrasées, qui pulsaient, qui chantaient presque, illuminant la crique entière d'une clarté dorée qui repoussa la brume et fit reculer la nuit.
Et la pierre se mit à changer.
Elle ne s'ouvrit pas comme un battant. Elle ne coulissa pas. Elle se dissolut. Là où les runes brillaient le plus fort, la pierre se mit à perdre sa solidité — à devenir translucide, puis lumineuse, puis à se défaire en particules de lumière et de brume qui montaient et se dispersaient dans l'air. Le scellé se déliait. Le mot Upplúka — ouvre-toi, sois dévoilé — accomplissait exactement ce qu'il signifiait : la porte ne s'ouvrait pas, elle se dévoilait, elle se dissolvait, elle cessait d'être un mur pour devenir un passage.
Et derrière elle, à mesure que la pierre se défaisait en lumière, quelque chose apparut.
V.
D'abord, il n'y eut que de la lumière et de la brume.
Puis, à mesure que la porte achevait de se dissoudre et que la clarté se stabilisait, la brume au-delà du seuil commença à s'éclaircir — et une vue se révéla, immense, à couper le souffle.
Une vallée. Une vallée cachée, lovée au pied de montagnes hautes et sombres dont les sommets se perdaient dans les nuages. Et dans cette vallée, au bord d'un lac intérieur dont l'eau était lisse comme un miroir, une cité.
Orðstœðr.
Elle s'étendait dans la brume, vaste, ancienne, magnifique. Des tours de pierre pâle qui montaient vers le ciel. Des dômes, des coupoles, des terrasses étagées sur les pentes. Des ponts qui enjambaient des canaux et des ravins. Une architecture qui n'appartenait à aucune des nations que Sigurd connaissait — plus ancienne, plus pure, faite de courbes et de proportions qui semblaient suivre une logique oubliée. La cité était drapée de brume, baignée de cette lumière dorée et pâle qui semblait être la sienne propre, et elle paraissait à la fois endormie et éveillée, abandonnée et vivante.
Personne n'avait vu Orðstœðr depuis trois cents ans. Et elle était là, devant eux, déployée dans sa vallée secrète au pied des montagnes, intacte, attendant.
Sigurd resta sans voix. Kára, à côté de lui, avait laissé retomber ses dagues le long de son corps, bouche entrouverte. Leiv ne disait pas un mot — pour une fois, pas un « bah », rien, juste le silence de l'émerveillement total. Et Eyvindr — Eyvindr était tombé à genoux sur la corniche rocheuse, les mains jointes, le visage ruisselant de larmes, contemplant la cité qu'il avait cherchée toute sa vie et qu'il voyait enfin, de ses yeux, dans la lumière de la porte ouverte.
— Elle est là, sanglotait-il doucement. Elle est là. Elle a toujours été là. Toute ma vie. Elle était là.
Et au centre de tout, devant le seuil dissous, se tenait Runa — petite, illuminée, les yeux encore brillants de cette lumière dorée, contemplant la cité comme si elle rentrait chez elle après une très longue absence.
VI.
Et c'est alors que la voix parla.
Elle monta de la cité — ou de partout à la fois, de la lumière, de la brume, de la pierre, de l'air lui-même. C'était la voix que Sigurd avait entendue une fois, un an plus tôt, dans le tombeau de Steinsmiðr — la voix immense, ancienne, qui avait dit Mál er at vakna et fait trembler le monde entier. La voix de quelque chose qui dormait depuis des siècles et qui s'était éveillé. La voix de Mímir.
Elle prononça deux mots. Les mêmes que Runa avait prononcés au tombeau, un an plus tôt. Mais cette fois, c'était la voix elle-même qui les disait, immense, et ils résonnèrent non seulement dans la crique, mais — Sigurd le sut avec une certitude absolue — dans le monde entier.
— DÓTTIR SÖGU.
Fille de Saga.
Et le monde trembla.
Comme un an plus tôt. Comme au tombeau. La terre frémit, l'eau du lac intérieur se rida, les montagnes elles-mêmes semblèrent vibrer. Une onde partit de la cité, traversa la crique, traversa les eaux gardées, traversa le grand lac, et se propagea — Sigurd le sentit dans ses os, comme tout être vivant sur le continent le sentit à cet instant — bien au-delà, jusqu'aux confins du monde. Pour la deuxième fois en un an, une voix ancienne parlait, et tous l'entendaient.
VII.
Loin de là, à Steinsmiðr, dans l'arrière-boutique de sa forge, un vieux savant nommé Vakri leva brusquement la tête de ses parchemins.
Il avait senti l'onde. Il avait entendu la voix — Dóttir Sögu — résonner dans son crâne et dans ses os, comme un an plus tôt il avait entendu Mál er at vakna. Il se leva, le cœur battant, et marcha jusqu'à sa fenêtre, regardant vers le nord-est, vers les terres lointaines du pays de l'eau.
— La fille de Saga, murmura-t-il. Encore. Après un an. — Ses mains tremblaient. Il pensa au garçon à la foudre, à la petite fille au pendentif, qu'il avait reçus un an plus tôt, juste avant que la voix ne parle pour la première fois. — Ils l'ont trouvée. — Il s'agrippa au rebord de la fenêtre. — Par tous les anciens noms. Ils ont trouvé la cité.
Loin de là, à Vatnsfjörd, dans son palais sur l'eau, le roi Ragnvald se dressa de son fauteuil au milieu d'un conseil, interrompant net un dignitaire en pleine phrase. Il avait senti l'onde traverser le sol de pierre, entendu la voix résonner. Autour de lui, ses conseillers s'étaient figés, pâles, et l'oracle en robe pâle avait porté les mains à ses tempes, les yeux écarquillés.
Le roi marcha jusqu'à la fenêtre, regarda vers le nord, vers les eaux où, quelques jours plus tôt, il avait envoyé quatre jeunes gens et une enfant qui regardait son vieux trident comme si elle y voyait des choses.
— La petite, dit-il doucement, avec une certitude qui le glaça. C'était elle. Depuis le début, c'était elle. — Il ferma les yeux. — Ils ont atteint la cité. Et la petite a ouvert quelque chose qui dormait depuis trois cents ans.
Et loin de là encore, dans une salle que ne touchait aucune lumière du jour, le Serpent — Jörmungandr, un des Neuf — s'immobilisa au milieu d'un geste.
Il avait senti l'onde. Il avait entendu la voix. Dóttir Sögu. La même voix qu'un an plus tôt. Et il comprit, en un instant, tout ce que cela signifiait — tout ce que cela confirmait de ses soupçons sur la petite fille qui voyageait avec le garçon de la foudre.
Un sourire lent, froid, étira ses lèvres dans la pénombre.
— Les choses vont changer, murmura-t-il. — Il sentait le monde basculer, là, maintenant, sous ses pieds — quelque chose d'immense qui s'éveillait, qui se mettait en mouvement après des siècles d'immobilité. — Le monde est sur le point de changer. Et nous devons être au cœur du changement, pas à sa traîne.
Il se tourna vers l'ombre, où d'autres silhouettes attendaient ses ordres.
— L'enfant a ouvert la cité, dit-il. Je le sais aussi sûrement que je connais mon propre nom. — Sa voix se fit tranchante. — Garm veut laisser mûrir. Soit. Mais moi, je ne reste pas les bras croisés pendant que le monde se réveille sans nous. Il est temps d'agir.
VIII.
Dans la crique, l'onde s'apaisa lentement, et le monde cessa de trembler.
Et la voix de Mímir parla une dernière fois. Plus douce, cette fois. Presque tendre. Comme la fin d'une très longue attente.
— Enfin, dit la voix. Elle arrive.
Puis elle se tut. Et le silence retomba sur la crique — mais ce n'était plus le silence dense et hostile d'avant. C'était un silence d'accueil. La cité, au-delà du seuil dissous, brillait doucement dans sa vallée de brume, et quelque chose en elle semblait s'être ouvert, comme on ouvre les bras.
Personne ne bougea pendant un long moment.
Puis Runa, lentement, sortit de son état second. La lumière dans ses yeux faiblit, s'éteignit. Son pendentif cessa de pulser. Elle vacilla — l'effort, ou ce qui venait de la traverser, l'avait épuisée — et Sigurd se précipita pour la soutenir. Elle s'appuya contre lui, petite et légère, soudain redevenue tout à fait l'enfant qu'elle était.
— Sigurd, murmura-t-elle d'une voix faible.
— Je suis là.
— J'ai entendu la voix. — Elle leva vers lui ses yeux redevenus normaux, gris-vert, fatigués, un peu effrayés. — Elle m'a appelée. Dóttir Sögu. Elle dit que j'arrive. Elle m'attend, Sigurd. Quelque chose, dans la cité, m'attend. Depuis très longtemps.
Sigurd la serra contre lui. Il regarda, par-dessus la tête de Runa, la cité qui brillait au-delà du seuil — Orðstœðr, la cité des Mots, perdue depuis trois siècles, ouverte maintenant par une enfant de neuf ans. Et il sentit, dans sa poitrine, un mélange de crainte et d'émerveillement qu'il ne savait pas démêler.
IX.
Ils restèrent sur le seuil, tous les cinq, à contempler la cité sans oser encore la franchir.
Kára fut la première à parler. Elle s'était approchée de Sigurd et de Runa, et elle regardait la vallée lumineuse avec une expression que Sigurd lui voyait rarement — quelque chose comme de la révérence, tempérée par sa méfiance habituelle.
— Toute cette route, dit-elle doucement. Depuis Steinsmiðr. Depuis le Refuge, même. Et ça nous menait ici. — Elle baissa les yeux vers Runa, blottie contre Sigurd. — Et tout ça, c'était pour elle. Depuis le début, c'était pour elle.
Elle ne dit pas ça avec amertume — elle avait sa propre quête, Mona, et elle savait que la cité pouvait l'aider à la comprendre. Mais Sigurd entendit, dans sa voix, la prise de conscience qu'ils partageaient tous à cet instant : que la petite fille qu'ils protégeaient, qu'ils avaient prise pour une enfant à garder, était en réalité le centre de quelque chose d'immense. Que c'était elle, depuis le début, l'enjeu réel. Le garçon à la foudre, la rumeur, la prime, le tournoi — tout cela n'avait été que le chemin. Runa était la destination.
Leiv, lui, regardait la cité avec des yeux ronds, et quand il parla, sa voix était plus basse et plus grave que d'habitude.
— Elle a neuf ans, dit-il. Neuf ans. Et elle vient d'ouvrir une cité que personne n'a vue depuis trois cents ans. Avec un mot. — Il secoua la tête lentement. — Bah. Je savais qu'elle était spéciale. Je savais. Mais ça… — Il ne finit pas. Il regarda Runa, et dans son regard il y avait l'affection d'un grand frère mêlée à quelque chose de neuf — une forme de respect un peu effrayé, comme si la petite sœur qu'il taquinait s'était révélée être quelqu'un de bien plus grand qu'il ne l'avait imaginé.
Eyvindr, toujours à genoux, s'était relevé lentement. Il s'approcha de Runa, et il la regarda — non plus avec le déni et la méfiance du premier jour, mais avec une révérence totale, et une gratitude qui le dépassait.
— Pardonne-moi, dit-il doucement. Le premier soir, je ne t'ai pas crue. Je me suis moqué de toi. J'ai dit que tu n'étais pas plus l'élue que les charlatans qui défilent. — Il baissa la tête. — J'avais tort. Tu es ce que j'ai cherché toute ma vie sans jamais le trouver. Tu es la fille de Saga. Et je viens de voir, de mes yeux, ce qu'aucun homme n'a vu depuis trois cents ans, grâce à toi. — Il releva les yeux, et ils brillaient. — Quoi qu'il arrive maintenant, je te dois cela. Ma vie n'aura pas été vaine. Elle aura mené jusqu'à toi.
Runa, épuisée, appuyée contre Sigurd, lui adressa un petit sourire fatigué.
— Vous n'étiez pas un charlatan, dit-elle doucement. Vous étiez le veilleur. Sans vous, on n'aurait jamais trouvé la porte. La cité avait besoin de quelqu'un pour garder son seuil jusqu'à ce que je vienne. C'était vous. — Elle marqua une pause. — Votre vie n'a pas été une erreur. Elle a été une attente. Et l'attente est finie.
Eyvindr la regarda, et quelque chose en lui — quarante ans de douleur, de doute, de solitude — sembla enfin se dénouer. Il ne dit rien. Mais il hocha la tête, lentement, et pour la première fois depuis qu'ils l'avaient rencontré, son vieux visage n'était plus tourmenté.
X.
Sigurd contempla une dernière fois la cité lumineuse au-delà du seuil.
Orðstœðr les attendait, dans sa vallée de brume, au pied des montagnes. La voix avait dit « elle arrive ». Quelque chose, là-dedans, attendait Runa depuis trois siècles. Et ils allaient devoir entrer — franchir le seuil, descendre vers la cité, découvrir ce qui s'y trouvait, et ce que cela signifiait pour Runa, pour eux tous, pour le monde qui venait de trembler une seconde fois.
Mais pas tout de suite. Pas ce soir. Runa était épuisée, vidée par ce qu'elle venait d'accomplir. Ils étaient tous blessés du combat contre le gardien, à bout de forces. Et ce qui les attendait dans la cité — Sigurd le sentait — méritait qu'on l'aborde reposés, prêts, ensemble.
Il regarda ses compagnons. Kára, qui avait gagné un tournoi et qui regardait maintenant une cité légendaire. Leiv, qui avait vaincu sa peur de l'eau noire et qui contemplait Runa avec un respect neuf. Eyvindr, le vieux veilleur enfin apaisé. Et Runa, sa Runa, blottie contre lui, qui venait de prononcer un mot que nul n'avait su dire depuis trois cents ans.
Ils étaient arrivés. Au bout de la route de l'arc, au seuil de la cité. Et une autre histoire, plus grande, commençait — celle de la cité, et de ce que Runa était vraiment.
— On entrera demain, dit Sigurd doucement. Au matin. Reposés. Ensemble.
Personne ne protesta. Ils s'installèrent sur la corniche rocheuse, devant le seuil ouvert, dans la lumière dorée de la cité qui veillait sur leur sommeil. Et tandis que les autres s'endormaient un à un, épuisés, Sigurd resta éveillé un moment, à regarder Orðstœðr briller dans sa vallée, et à serrer contre lui l'enfant qui dormait — l'enfant que le monde entier, sans le savoir, venait d'entendre nommer pour la deuxième fois.
Dóttir Sögu.
Demain, ils entreraient dans la cité. Demain commencerait ce vers quoi tout, depuis le début, les avait menés.
XI.
Mais cette nuit-là, très loin au sud, sur les routes du pays de l'eau, d'autres se mettaient en marche.
Ils étaient une poignée — des hommes silencieux, vêtus de sombre, qui ne portaient aucune bannière mais dont chacun, sous ses vêtements de voyage, dissimulait quelque part la marque d'un triangle noir. Ils avaient quitté l'ombre sur l'ordre du Serpent, juste après que la voix eut fait trembler le monde. Et ils remontaient vers le nord, vers Niflheim, vers le pays de l'eau, avec une mission précise.
Ils ne savaient pas exactement où était la cité. Personne ne le savait — sauf, désormais, ceux qui l'avaient trouvée. Mais le Serpent avait recoupé ses informations avec la patience d'une araignée tissant sa toile. Le garçon à la foudre s'était montré à Vatnsfjörd. Il y avait combattu, parlé, vécu quelques jours. Il y avait croisé des gens — des combattants, des marchands, des hôtes, des curieux. Des gens qui lui avaient parlé. Des gens qui savaient, peut-être, où il était allé ensuite, et avec qui, et pourquoi.
Et ces gens-là, le Serpent comptait bien les faire parler.
— On remonte jusqu'à Vatnsfjörd, dit celui qui menait la troupe, un homme au visage dur et aux yeux pâles, tandis qu'ils avançaient dans la nuit. On retrouve tous ceux qui ont approché le garçon de la foudre. Ceux qui lui ont parlé au tournoi. Ceux qui l'ont logé. Ceux qui l'ont vu partir. Et on leur demande où il est allé. — Sa main se posa sur le pommeau d'une arme. — Gentiment d'abord. Et si la gentillesse ne suffit pas — autrement. Le Serpent veut savoir où est la cité, et qui est l'enfant. Et nous le saurons. Coûte que coûte.
Ils s'enfoncèrent dans la nuit, vers le nord, vers les gens chaleureux et sans défense qui avaient eu le tort de croiser le chemin de Sigurd — et qui ne savaient pas encore que, pour quelques jours passés en compagnie d'un garçon à la cape verte, ils allaient recevoir une visite qu'ils n'oublieraient pas.
Loin devant eux, par-delà les eaux gardées et la brume, Orðstœðr brillait dans sa vallée secrète, et cinq voyageurs dormaient sur son seuil, ignorant encore que pendant qu'ils s'apprêtaient à entrer dans la cité, l'ombre se refermait déjà sur ceux qu'ils avaient laissés derrière eux.