Au matin, ils franchirent le seuil.
La nuit avait passé sur la corniche rocheuse, devant la porte dissoute, et aucun d'eux n'avait beaucoup dormi. Comment dormir, avec la cité qui brillait là, en contrebas, dans sa vallée de brume ? Sigurd s'était réveillé plusieurs fois pour la regarder — pour vérifier qu'elle était toujours là, qu'il n'avait pas rêvé, que la lumière dorée n'était pas une illusion de la fatigue. À chaque fois, elle était là. Orðstœðr. Patiente. Éveillée.
Quand le jour gris se leva — un jour qui n'éclaircissait pas vraiment la brume, mais la rendait laiteuse au lieu de noire —, ils se préparèrent en silence. Ils étaient encore marqués par le combat contre le gardien : Sigurd sentait ses côtes à chaque respiration, Kára gardait l'épaule raide, Leiv avait le teint pâle de quelqu'un qui a frôlé la noyade. Mais aucune blessure n'était grave, et aucune n'aurait pu les retenir. Pas devant ça.
Là où s'était dressée la porte de pierre, il n'y avait plus qu'une ouverture — un passage taillé dans la falaise, par lequel la lumière de la cité montait à leur rencontre. Le sol descendait au-delà, un long escalier de pierre pâle qui s'enfonçait vers la vallée.
Eyvindr fut le premier devant l'ouverture. Le vieil homme s'y tenait, immobile, et il ne franchissait pas le seuil. Il regardait l'escalier descendre vers la cité, et ses lèvres tremblaient.
— Quarante ans, dit-il pour la centième fois, mais cette fois sa voix n'avait plus de douleur, seulement une stupeur émerveillée. Quarante ans devant cette porte. Et il a suffi d'un mot. — Il se tourna vers Runa, qui se tenait près de Sigurd. — D'un mot que tu as su dire, petite.
Runa ne répondit pas. Elle aussi regardait l'escalier, et Sigurd voyait sur son visage cette concentration intense, lointaine, qu'elle avait de plus en plus souvent — comme si elle écoutait quelque chose que les autres n'entendaient pas.
— Tu entends ? lui demanda Sigurd à voix basse.
— Oui, dit Runa. La cité. Elle… elle sait que je suis là. Elle attend que j'entre.
Sigurd posa une main sur l'épaule de Runa. De l'autre, il toucha la garde de Smáeldingr — un réflexe, le geste de quelqu'un qui entre en terrain inconnu. Mais il savait que son épée ne lui servirait à rien ici. Ce qui les attendait dans cette cité n'était pas de l'ordre de ce qu'on combat.
— On y va ensemble, dit-il. Tous les cinq. Doucement. On ne se sépare pas.
Et ils franchirent le seuil.
L'escalier descendait longtemps, taillé dans une pierre pâle et lisse qui n'était d'aucune carrière que Sigurd connaissait. À mesure qu'ils descendaient, la brume s'éclaircissait autour d'eux, et la cité grandissait sous leurs yeux.
Vue de près, elle était plus étrange encore que vue du seuil.
L'architecture n'obéissait à aucune des règles que Sigurd avait apprises à reconnaître dans les villes des hommes. Les tours ne montaient pas droites mais s'incurvaient légèrement, comme des roseaux, comme si la pierre avait poussé plutôt qu'on l'avait taillée. Les dômes n'étaient pas posés sur les bâtiments — ils en faisaient partie, coulés d'un seul tenant, sans jointure visible. Les ponts qui enjambaient les canaux et les ravins étaient minces, gracieux, sans pile ni arche apparente, comme suspendus par une volonté plutôt que par une technique. Et partout, sur chaque surface — les murs, les colonnes, les linteaux, les pavés mêmes —, couraient des runes. Des inscriptions sans fin, gravées dans la pierre pâle, qui couvraient la cité comme une écriture couvre une page.
Elles étaient éteintes. Pour l'instant.
Ils atteignirent le bas de l'escalier et posèrent le pied sur le sol de la cité.
Et la cité réagit.
Ce fut subtil d'abord — si subtil que Sigurd crut l'avoir imaginé. Sous les pieds de Runa, à l'endroit exact où elle venait de poser le pied, une rune dans le pavé s'éclaira. Faiblement. Une lueur dorée, pâle, qui monta puis s'apaisa. Puis une autre, à son pas suivant. Puis une autre.
Sigurd s'arrêta net.
— Vous avez vu ça, dit-il.
Ils s'étaient tous arrêtés. Et ils virent — partout où Runa marchait, les runes du sol s'éveillaient à son passage, l'une après l'autre, une traînée de lueurs dorées qui suivait ses pas et s'éteignait doucement derrière elle. Quand Sigurd, Kára, Leiv ou Eyvindr marchaient, rien ne se passait. La pierre restait morte sous leurs pieds. Mais sous Runa, la cité s'allumait.
Runa s'était arrêtée aussi. Elle regarda le sol autour d'elle, les runes qui pulsaient encore là où elle avait marché, et son visage exprima quelque chose entre l'émerveillement et la frayeur.
— C'est moi, dit-elle doucement. Elle se réveille pour moi. Quand je marche, elle… elle se souvient.
— Se souvient de quoi, demanda Kára.
— Je ne sais pas. — Runa fit un pas, hésitant, et regarda la rune s'allumer sous son pied. — De ce qu'elle est, peut-être. De quand elle vivait. C'est comme… c'est comme si la cité dormait depuis très longtemps, et que ma présence la réveillait, morceau par morceau. Comme une maison où plus personne n'habite, et où soudain quelqu'un rentre, et allume les lampes une par une.
Eyvindr, derrière eux, émit un son étranglé. Sigurd se retourna. Le vieil homme s'était immobilisé, une main sur la poitrine, et il regardait les runes s'éveiller sous les pas de Runa avec une expression de vénération absolue.
— Elle réveille la cité, murmura-t-il. De ses pas. — Il secoua la tête, incrédule. — J'ai marché jusqu'au seuil il y a quarante ans. Je n'ai jamais rien réveillé. Rien. La pierre était morte sous moi comme elle l'est encore. Mais elle… — Il regarda Runa. — Tu n'es pas une visiteuse, petite. La cité ne te reçoit pas. Elle te reconnaît. Elle t'attendait.
Ils avancèrent dans la cité, lentement, à travers des rues qui s'éveillaient sous les pas de Runa.
Plus ils s'enfonçaient, plus le phénomène s'amplifiait. Au début, seules les runes du sol s'allumaient. Puis, à mesure que Runa passait, ce furent les runes des murs qui répondirent — des lignes de lumière dorée qui couraient le long des façades quand elle s'en approchait, qui dessinaient des motifs, des phrases peut-être, dans une langue que seule Runa commençait à déchiffrer. Des lampes anciennes, suspendues aux arches des ponts, se rallumèrent une à une à son passage, diffusant une lumière chaude qui n'avait pas brûlé depuis trois siècles. Des bassins d'eau, disposés aux carrefours, se mirent à luire d'une lueur intérieure quand elle s'en approchait, leur surface frémissant comme animée d'une vie propre.
La cité revivait. Pas toute d'un coup — par vagues, autour de Runa, comme un cercle de lumière qui se déplaçait avec elle. Là où elle passait, Orðstœðr s'éveillait. Là où elle n'était pas encore allée, la cité dormait encore, grise et éteinte.
Sigurd marchait à côté d'elle, et il ne disait rien, parce qu'il n'y avait rien à dire. Il regardait la petite fille qu'il avait portée endormie sur son dos en fuyant un village en flammes réveiller, de ses seuls pas, une cité que personne n'avait vue depuis trois cents ans. Et il sentait, plus fort que jamais, l'ampleur de ce qu'elle était — l'ampleur de ce qu'il ne comprenait pas encore.
Kára marchait derrière, l'œil partout, par habitude — mais Sigurd voyait que même elle, qui se méfiait de tout, était gagnée par l'émerveillement. Leiv, lui, ne cachait rien : il tournait sur lui-même en marchant, la bouche ouverte, regardant les lampes s'allumer et les runes courir sur les murs.
— C'est… commença-t-il, puis il s'arrêta, faute de mots. — Bah. Je sais même pas quoi dire. Je savais pas que des endroits comme ça pouvaient exister.
— Personne ne le savait, dit Eyvindr. C'est tout l'objet. Orðstœðr a disparu des mémoires comme elle a disparu des cartes. Ce que vous voyez là — il désigna la cité d'un geste large — aucun vivant ne l'a vu depuis trois siècles. Vous êtes les premiers. Grâce à elle.
Ils débouchèrent sur une grande place circulaire, au centre de la cité. Et là, Runa s'arrêta net.
La place était vaste, pavée de pierre pâle, cernée de bâtiments aux dômes incurvés. En son centre s'élevait une structure que Sigurd ne sut pas nommer — ni temple, ni palais, ni tour, mais quelque chose entre les trois : un édifice bas et large, circulaire, surmonté d'un dôme ouvert en son sommet par où filtrait la lumière laiteuse du ciel. Des colonnes le ceignaient, couvertes de runes. Et de cet édifice émanait quelque chose — une présence, Sigurd la sentit lui-même cette fois, sans avoir besoin de Runa pour la percevoir. Une présence ancienne, immense, patiente, qui dormait là depuis des siècles.
Runa fixait l'édifice. Son pendentif, sous sa chemise, s'était remis à luire — Sigurd voyait la lueur à travers le tissu.
— C'est là, dit-elle d'une voix basse. Ce qui m'a appelée. Ce qui m'attend. C'est là-dedans.
— Mímir, dit Eyvindr dans un souffle.
Sigurd se tourna vers le vieil homme.
— Vous savez ce que c'est ?
— Je sais ce que disent les textes. — Eyvindr regardait l'édifice avec un mélange de terreur et de désir. — Au cœur d'Orðstœðr, il y avait la source. La source de tout le savoir des Érudits. Et auprès de la source veillait Mímir — le doyen, le plus ancien, le plus sage. Celui qui parlait avec Saga elle-même, dit-on. Quand la cité est tombée, quand les Érudits ont disparu, Mímir est resté. Scellé. Endormi auprès de sa source. Et c'est lui — Eyvindr déglutit — c'est lui dont la voix a réveillé le monde, il y a un an, quand la petite a prononcé les mots au tombeau. C'est lui qui a dit Mál er at vakna. Et hier, devant le seuil, Dóttir Sögu. Et Enfin, elle arrive. — Il regarda Runa. — C'est toi qu'il appelait. C'est vers lui que tu vas.
Runa fit un pas vers l'édifice. Puis un autre. Et Sigurd vit que, plus elle s'approchait, plus les runes de l'édifice s'éveillaient — non pas faiblement, comme celles des rues, mais avec force, en cascade, comme si l'édifice tout entier répondait à elle avec une intensité que le reste de la cité n'avait pas eue.
Sigurd la rattrapa, posa une main sur son épaule.
— Attends, dit-il. On ne sait pas ce qu'il y a là-dedans. On ne sait pas si c'est sans danger.
Runa se tourna vers lui. Et dans ses yeux, Sigurd vit qu'elle n'avait pas peur — ou que sa peur était dominée par autre chose, par un appel auquel elle ne pouvait pas résister.
— Ce n'est pas dangereux, dit-elle. Pas pour moi. Je le sens, Sigurd. Ce qui est là-dedans m'attend depuis trois cents ans. Il ne me fera pas de mal. Il veut me parler. Il a des choses à me dire. Des choses sur ce que je suis. — Elle posa sa petite main sur celle de Sigurd, sur son épaule. — J'ai besoin d'entrer. J'ai besoin de savoir. Toute ma vie, je n'ai pas su ce que j'étais. Pourquoi je lisais des langues que personne ne m'avait apprises. Pourquoi mon pendentif. Pourquoi la voix. Là-dedans, il y a les réponses. Je ne peux pas faire demi-tour maintenant.
Sigurd la regarda longuement. Tout en lui voulait la protéger, l'empêcher d'entrer dans cet édifice inconnu d'où émanait une présence si vaste. Mais il avait appris, depuis Vatnsfjörd, à faire confiance à ce que Runa savait d'elle-même. Et il savait qu'elle avait raison — qu'ils n'avaient pas traversé tout ça, le lac, le gardien, le seuil, pour s'arrêter à la porte des réponses.
— D'accord, dit-il. Mais on entre avec toi. Tous. Tu ne vas pas seule là-dedans.
— Tous, accepta Runa.
Ils gravirent les quelques marches qui menaient à l'entrée de l'édifice — une grande ouverture sans porte, cintrée, bordée de colonnes couvertes de runes qui s'éveillaient au passage de Runa. Et ils entrèrent.
L'intérieur était une seule grande salle circulaire, sous le dôme ouvert. La lumière laiteuse du ciel tombait du sommet, en un cercle pâle au centre de la salle. Et là, au centre, sous la lumière, il y avait la source.
C'était un bassin circulaire, de pierre pâle, empli d'une eau parfaitement immobile, parfaitement claire, qui semblait luire d'une lueur intérieure très douce. Autour du bassin, des marches descendaient vers l'eau. Et au-dessus du bassin, en son centre, posé sur un socle de pierre qui émergeait de l'eau — Sigurd mit un instant à comprendre ce qu'il voyait, et quand il comprit, un frisson lui parcourut l'échine.
C'était une tête.
Une tête humaine, ou qui avait été humaine. Posée sur le socle, droite, le visage tourné vers l'entrée — vers eux. Une tête de vieillard, aux traits émaciés, aux yeux clos, à la peau parcheminée tendue sur les os, encadrée de longs cheveux blancs et d'une longue barbe blanche qui descendait jusqu'à effleurer l'eau. Elle était sèche, préservée, momifiée presque — et pourtant elle n'avait rien d'un cadavre. Elle semblait seulement endormie. Comme si, à tout instant, elle pouvait ouvrir les yeux.
Personne ne parla. Leiv avait porté une main à sa bouche. Kára s'était figée, la main près d'une dague — réflexe inutile, et elle le savait. Eyvindr était tombé à genoux sur le seuil de la salle, les mains jointes, le visage ruisselant de larmes silencieuses.
— Mímir, souffla le vieil homme. C'est lui. C'est vraiment lui. La tête près de la source. Les textes disaient vrai. Tout était vrai.
Runa, elle, avait avancé jusqu'au bord du bassin. Elle regardait la tête, et son pendentif luisait fort maintenant, à travers sa chemise, d'une lumière dorée qui répondait à la lueur de l'eau. Elle ne tremblait pas. Elle n'avait pas peur. Elle regardait le visage endormi du vieillard avec une étrange douceur, comme on regarde quelqu'un qu'on aurait attendu très longtemps sans le savoir.
— Il dort, dit-elle doucement. Mais il est là. Tout près. Je le sens. — Elle leva les yeux vers Sigurd, et il y avait dans son regard une certitude calme. — Il a réveillé le monde de sa voix. Mais lui, il dort encore. Pour parler vraiment, pour me parler — il faut le réveiller tout à fait. Et je crois… — elle se tourna de nouveau vers la tête — je crois que c'est moi qui dois le faire. Comme au tombeau. Avec un mot.
Sigurd s'approcha d'elle, le cœur battant.
— Tu sais lequel ?
Runa fixa la tête endormie. Ses yeux, lentement, commencèrent à luire — cette lumière dorée qui montait du fond de ses iris, le signe qu'elle entrait dans cet état second où la langue ancienne s'ouvrait à elle. Elle regarda le visage du vieillard, et quelque chose passa entre eux, dans le silence de la salle, sous la lumière laiteuse du dôme.
— Pas encore, dit-elle d'une voix lointaine. Il me le dira. Quand je serai prête. Il attend que je sois devant lui. — Elle posa une main sur le bord du bassin de pierre. — Et j'y suis.
Et dans l'eau immobile de la source, sans qu'aucun souffle ne l'eût troublée, une ride apparut. Une seule. Qui partit du socle où reposait la tête, et s'élargit lentement, en cercles concentriques, jusqu'au bord du bassin — jusqu'à la main de Runa.
La tête de Mímir n'avait pas bougé. Ses yeux étaient toujours clos.
Mais quelque chose, dans la salle, venait de changer. Sigurd le sentit — une attention qui s'éveillait, un regard sans yeux qui se posait sur eux, une conscience ancienne qui remontait lentement des profondeurs d'un sommeil de trois siècles.
Mímir s'éveillait.