Runalog

Chapitre 22 : Arc 5 -Chapitre 22 — Le gardien de la source

2986 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/08/2026 15:18

I.

La ride dans l'eau atteignit le bord du bassin, et la voix monta.

Ce n'était pas un son qui venait de la tête posée sur le socle — les lèvres parcheminées du vieillard ne bougeaient pas, ses yeux restaient clos. La voix montait de la source elle-même, de l'eau, de la pierre, de l'air de la salle, comme si tout l'édifice s'était mis à parler d'une seule gorge. C'était la voix que Sigurd avait entendue une fois, dans le tombeau de Steinsmiðr — la voix immense, ancienne, qui avait dit Mál er at vakna et fait trembler le monde. Mais cette fois, elle ne tremblait pas le monde. Elle emplissait seulement la salle, grave et profonde, et elle s'adressait à eux.

Trois cents ans.

La voix résonna, lente, comme remontant d'un puits sans fond.

Trois cents ans que je dors auprès de ma source. Trois cents ans de silence. Et voilà qu'on vient me réveiller.

Sigurd sentit ses cheveux se dresser. Kára avait posé la main sur une dague — geste inutile, et elle le savait, mais le corps réagit avant la raison. Leiv s'était reculé d'un pas. Eyvindr, à genoux sur le seuil, pleurait sans bruit, les mains jointes, murmurant des choses que Sigurd ne comprenait pas.

Seule Runa ne bougea pas. Elle se tenait au bord du bassin, son pendentif luisant sous sa chemise, et elle regardait la tête endormie avec cette étrange douceur.

La voix sembla se tourner vers elle. Sans yeux, sans mouvement — mais Sigurd sentit l'attention de la chose ancienne se concentrer sur la petite fille.

Toi, dit la voix, et son timbre changea — moins lointain, plus présent, presque ému. C'est toi. Je te sens. Le sang de Saga court en toi comme il n'a couru en personne depuis trois siècles. Tu es venue. Enfin, tu es venue.

— Je suis venue, dit Runa, et sa voix d'enfant était calme, claire, sans peur. Vous m'avez appelée. Au tombeau. Et devant le seuil. Vous avez dit que j'arrivais. Alors je suis arrivée.

Un silence. Puis quelque chose qui, dans la voix immense, ressemblait à de la tendresse.

Oui, dit Mímir. Je t'ai appelée. Approche, enfant. Mais je ne peux pas te parler ainsi — réduit à ce que je suis, une tête sur un socle, une voix dans la pierre. Pour te parler vraiment, pour te regarder en face, j'ai besoin que tu m'aides. Il y a un mot. Tu le connais déjà, au fond de toi. Tu n'as qu'à le laisser venir.

II.

Runa fixa la tête endormie. Et Sigurd vit ses yeux se mettre à luire — cette lumière dorée qui montait du fond de ses iris, le signe qu'elle entrait dans l'état où la langue ancienne s'ouvrait à elle.

— Quel mot, demanda-t-elle, mais sa voix avait déjà changé — plus lointaine, plus grave.

Tu le sais, dit Mímir. Regarde-moi. Cherche en toi ce que tu veux que je fasse. Et dis-le dans la langue.

Runa ferma les yeux un instant. Sigurd la vit chercher — non pas dans sa mémoire, mais ailleurs, dans cet endroit en elle d'où venaient les mots qu'on ne lui avait jamais appris. Son pendentif brilla plus fort. Et quand elle rouvrit les yeux, ils étaient pleins de lumière dorée.

Elle leva une main vers la tête, et elle parla.

Vakna, vörðr Sögu.

Les mots sortirent d'elle dans le dialecte ancien — réveille-toi, gardien de Saga — et ils ne sortirent pas comme les paroles d'une enfant. Ils résonnèrent avec une plénitude, une autorité, qui emplit la salle entière. Sigurd les sentit vibrer dans sa poitrine. C'étaient trois mots, un groupe de mots — pas une syllabe unique arrachée à grand-peine comme au tombeau, mais une phrase entière, prononcée d'un trait, avec aisance. Et il comprit, à cet instant, ce qu'Eyvindr avait pressenti : ici, dans la cité, au plus près de la source, Runa était plus forte qu'elle ne l'avait jamais été. La langue ne lui résistait plus. Elle la parlait.

L'eau de la source frémit. La lumière dans le bassin s'intensifia. Et au-dessus de la tête posée sur le socle, l'air se mit à scintiller — à se densifier — à prendre forme.

Une silhouette s'éleva de la source.

III.

Elle monta lentement, faite de lumière et d'eau, translucide, scintillante — et elle prit la forme d'un homme.

Un vieillard. Grand, droit malgré l'âge, vêtu d'une longue robe simple comme en portaient peut-être les Érudits jadis. Une longue barbe blanche, de longs cheveux blancs, un visage émacié mais noble, profondément ridé — le même visage que la tête sur le socle, mais vivant maintenant, animé, les yeux ouverts. Des yeux d'un bleu pâle, profond, qui semblaient contenir des siècles. La silhouette était translucide — Sigurd voyait à travers elle les colonnes de la salle —, faite de la lumière dorée de la source, mais elle était indéniablement présente, indéniablement quelqu'un.

C'était Mímir. Non plus une tête, non plus une voix dans la pierre — mais le doyen des Érudits, projeté dans sa forme d'antan, debout au-dessus de sa source, regardant les cinq intrus qui l'avaient réveillé.

Son regard les parcourut un à un. Sigurd sentit ce regard se poser sur lui — un regard ancien, doux, qui semblait voir au-delà de ce qu'on montrait. Puis il passa à Kára, à Leiv. Et il s'arrêta sur Eyvindr, toujours à genoux.

Le vieil érudit spectral considéra le vieil ermite agenouillé. Et quelque chose passa sur son visage translucide — de la reconnaissance, peut-être, ou de la compassion.

Toi, dit Mímir doucement, sa voix maintenant sortant de la silhouette plutôt que de la pierre. Tu n'es pas du sang de Saga. Aucun de vous quatre ne l'est. Et pourtant tu es là, à genoux dans ma maison, et tu pleures comme un homme qui rentre chez lui après une vie d'exil. — Il pencha la tête. Tu m'as cherché. Longtemps.

Eyvindr leva vers lui un visage ruisselant.

— Toute ma vie, dit-il d'une voix brisée. J'ai entendu l'appel toute ma vie. J'ai trouvé le seuil il y a quarante ans. Je n'ai jamais pu l'ouvrir. Je ne suis pas… je n'étais pas… — Il ne put pas finir.

Tu n'étais pas l'élu, dit Mímir, avec une douceur infinie. Non. La langue de Saga ne se donne pas à qui l'étudie, si fort qu'il l'aime. Elle se donne à qui naît pour la porter. Tu pouvais la lire. Tu ne pouvais pas la dire. Ce n'est pas une faute, vieil homme. C'est ainsi. Et pourtant — sa voix se fit plus grave — sans toi, peut-être, elle ne serait jamais venue jusqu'à moi. Tu as veillé le seuil. Tu as gardé le chemin. Tu as attendu, là où d'autres auraient renoncé. Tu n'es pas l'élu. Mais tu es le veilleur. Et le veilleur a sa place dans cette histoire, aussi grande que l'élu.

Eyvindr baissa la tête, et ses épaules tremblèrent. Sigurd comprit que ces mots — venus de la bouche de celui qu'il avait cherché toute sa vie — guérissaient quelque chose en lui qu'aucune autre parole n'aurait pu guérir.

IV.

Puis Mímir se tourna vers Runa. Et toute son attention se concentra sur elle.

Il la regarda longuement — la petite fille de neuf ans, debout au bord de sa source, le pendentif luisant à son cou, les yeux encore dorés de l'effort du mot. Et sur le visage translucide du vieil érudit passa une émotion si profonde que Sigurd la ressentit lui-même, comme une onde.

Une fille de Saga, dit Mímir, et sa voix tremblait presque. Une vraie. Après trois cents ans. J'avais cru… dans mon sommeil, j'avais fini par croire qu'il n'en naîtrait plus jamais. Que la lignée s'était éteinte. Que je dormirais pour l'éternité auprès d'une source que plus personne ne viendrait troubler. — Il s'approcha d'elle, flottant au-dessus de l'eau. Et te voilà. Comment t'appelles-tu, enfant ?

— Runa.

Mímir eut un sourire — un sourire translucide, doux, infiniment vieux.

Runa, répéta-t-il. « Secret. Murmure. » Un nom de la langue, sans que ceux qui te l'ont donné le sachent peut-être. C'est juste. Tu es un secret que le monde a oublié, et qui se réveille. — Son regard se fit plus attentif. Tu portes des questions. Je les sens en toi, lourdes, anciennes. Tu te demandes depuis toujours pourquoi tu lis des langues qu'on ne t'a pas apprises. Pourquoi ce pendentif à ton cou. Pourquoi tu sens des choses que les autres ne sentent pas. Pourquoi, au tombeau, des mots sont sortis de toi sans que tu les décides.

Runa hocha le menton, et pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés, Sigurd vit dans ses yeux non plus la gravité de l'élue, mais quelque chose de plus simple, de plus enfantin — le besoin, immense, de comprendre.

— Oui, dit-elle d'une petite voix. Toute ma vie, je me suis demandé ce que j'étais. Personne n'a jamais pu me le dire. Sigurd m'a expliqué ce qu'il savait. Vakri aussi, à Steinsmiðr. Mais personne ne savait vraiment. — Elle leva les yeux vers le vieil érudit. — Vous, vous savez. N'est-ce pas ? Vous savez ce que je suis.

Je le sais, dit Mímir. Je suis sans doute le dernier au monde qui le sache encore vraiment. Et je vais te le dire, enfant. Tu as traversé bien des dangers pour venir jusqu'à moi — le lac, le gardien, le seuil. Tu mérites de savoir. Vous le méritez tous. — Son regard engloba Sigurd, Kára, Leiv. Vous qui l'avez protégée et menée jusqu'ici, vous méritez de savoir ce que vous avez protégé.

V.

Mais avant de parler, Mímir s'interrompit. Son regard se posa de nouveau sur Sigurd, sur Kára, sur Leiv — et il sembla, pour la première fois, prendre la mesure de leur état.

Vous êtes blessés, dit-il. Et épuisés. Le gardien ne vous a pas épargnés — il n'épargne jamais. Vous avez les côtes meurtries, l'épaule entaillée, le corps vidé. Et vous tenez debout dans ma source par la seule force de votre volonté de savoir. — Quelque chose comme de la bonté passa dans sa voix. Ce que j'ai à vous dire est long. C'est l'histoire vraie du monde, et elle ne se raconte pas en quelques mots entre deux respirations de gens qui souffrent. Reposez-vous d'abord.

— On va bien, commença Sigurd — mais Mímir leva une main translucide.

Non. Vous croyez aller bien parce que vous êtes jeunes et que l'urgence vous porte. Mais la cité s'éveille autour de vous, et elle peut vous accueillir. Il y a des lieux, ici, faits pour le repos. De l'eau pure. De quoi apaiser les corps. L'enfant elle-même est épuisée — son regard revint à Runa — car réveiller une cité de ses pas, et réveiller un vieux gardien de sa voix, cela coûte, même à une fille de Saga. Surtout à une fille de Saga qui n'a pas encore appris à mesurer ce qu'elle dépense.

Sigurd regarda Runa, et il vit que Mímir disait vrai — la petite était pâle, les traits tirés, vacillant légèrement sur ses jambes. L'éveil de la cité, le mot de projection, tout cela l'avait vidée sans qu'elle s'en plaigne.

Restez, dit Mímir. Reposez-vous. Mangez, dormez, soignez vos corps. La cité pourvoira — elle se souvient comment accueillir ceux de Saga et leurs compagnons. Et quand vous serez prêts, demain, ou après-demain, revenez à ma source. Et je vous dirai tout. L'histoire vraie. Ce qu'est cette enfant. Ce que signifie son réveil. Et ce qui vient. — Sa voix se fit plus grave sur ces derniers mots. Car son réveil signifie quelque chose, et ce quelque chose n'est pas léger. Mais cela attendra que vous soyez en état de l'entendre.

Runa s'avança d'un pas vers le bord du bassin.

— Une seule chose, dit-elle. Avant qu'on aille se reposer. Une seule question. — Elle leva les yeux vers le vieil érudit translucide. — Est-ce que… est-ce que c'est une bonne chose, ce que je suis ? Ou une mauvaise ?

La question — si simple, si enfantine, et pourtant si lourde — résonna dans la salle. Sigurd vit Mímir la considérer avec une gravité douce.

Ce que tu es n'est ni bon ni mauvais, enfant, dit-il enfin. Tu es ce que tu es — une fille de Saga, la déesse des Mots, et c'est une chose rare et précieuse. Les Mots ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont. C'est ce qu'on en fait qui penche d'un côté ou de l'autre. — Il s'approcha, et sa voix se fit presque tendre. Mais si tu me demandes si ta naissance est une bénédiction ou un fardeau — je te répondrai honnêtement, parce que tu mérites l'honnêteté et non le réconfort facile. C'est les deux. Être une fille de Saga, c'est porter un don que personne d'autre ne porte. Et c'est porter un poids que personne d'autre ne peut porter à ta place. Tu apprendras les deux. Mais pas ce soir.

VI.

Ils quittèrent la salle de la source à contrecœur — Runa surtout, qui aurait voulu tout savoir tout de suite, mais qui n'avait plus la force de discuter.

Et la cité, comme Mímir l'avait promis, pourvut.

À mesure qu'ils s'éloignaient de la source et cherchaient un lieu où se reposer, les bâtiments s'éveillaient sous les pas de Runa, et l'un d'eux — un édifice bas et serein, aux chambres ouvertes sur une cour intérieure où coulait une eau claire — sembla les accueillir. Des lampes s'allumèrent. Une chaleur douce monta des pierres. L'eau de la cour, quand ils s'en approchèrent, se révéla pure et tiède, et quand Kára y plongea son épaule blessée, elle sentit la douleur refluer d'une manière qui n'avait rien de naturel — l'eau d'Orðstœðr soignait, comme tout dans cette cité semblait porter une vertu oubliée.

Ils mangèrent les dernières provisions de Sigrun. Ils soignèrent leurs corps dans l'eau de la cour. Et peu à peu, l'épuisement les rattrapa — l'épuisement de la traversée, du gardien, du seuil, de tout ce qu'ils avaient vécu depuis qu'ils avaient quitté Vatnsfjörd.

Eyvindr ne dormit pas. Le vieil ermite s'assit dans la cour, le dos contre une colonne couverte de runes, et il regarda la cité autour de lui avec une expression que Sigurd ne lui avait jamais vue — une paix profonde, totale, comme celle d'un homme arrivé au bout d'un très long voyage et qui n'a plus nulle part où aller, parce qu'il est enfin chez lui.

— Vous devriez dormir, lui dit Sigurd.

— Non, dit Eyvindr doucement. Pas cette nuit. Je veux regarder. — Il leva les yeux vers les tours incurvées, les dômes, les lumières qui s'éveillaient lentement à travers la cité. — Quarante ans, jeune homme. Quarante ans à dessiner cette cité sans l'avoir jamais vue. Et maintenant je suis dedans. Je ne vais pas gâcher une seule heure de ce qui me reste à dormir. — Il sourit, et son vieux visage tourmenté était apaisé. — Laisse-moi regarder. C'est tout ce que je veux désormais. Regarder.

Sigurd n'insista pas. Il laissa le vieil homme à sa contemplation.

VII.

Cette nuit-là — si on pouvait appeler nuit la pénombre laiteuse qui tombait sur la cité —, Sigurd resta éveillé un long moment, allongé près de Runa qui dormait enfin, épuisée.

Il pensait à ce qui venait. Demain, ou après-demain, Mímir leur dirait tout. L'histoire vraie du monde. Ce qu'était Runa. Ce que signifiait son réveil — et Sigurd avait entendu la gravité dans la voix du vieil érudit quand il avait dit ce quelque chose n'est pas léger. Il sentait, confusément, qu'ils approchaient d'un savoir qui changerait tout. Que la petite fille endormie près de lui était au centre de quelque chose de bien plus vaste qu'une simple destinée d'enfant. Et qu'une fois ce savoir reçu, on ne pourrait plus revenir en arrière.

Il regarda Runa dormir. Son visage paisible. Sa main refermée sur le pendentif, même dans le sommeil. Et il ressentit, mêlés, l'amour qu'il avait pour elle — cet amour de grand frère, de protecteur, qui s'était noué le jour où il l'avait portée hors de Brynnadalr en flammes — et une crainte sourde de ce qu'elle allait devenir. De ce qu'on allait lui demander de porter.

Tu es ce que tu es, avait dit Mímir. Une fille de Saga. Et c'est porter un poids que personne d'autre ne peut porter à ta place.

Sigurd se promit, en regardant Runa dormir, qu'il porterait ce poids avec elle. Quel qu'il soit. Aussi loin qu'il le pourrait.

Il ne savait pas encore qu'il viendrait un jour où il ne pourrait plus la suivre. Où le chemin de Runa la mènerait là où lui ne pourrait pas aller. Mais cette nuit-là, dans la cité qui s'éveillait doucement autour d'eux, il dormit enfin, la main posée près de celle de l'enfant, sous les lumières anciennes d'Orðstœðr.

Et au cœur de la cité, dans la salle de la source, la tête de Mímir reposait sur son socle, les yeux de nouveau clos — mais sa conscience, désormais, ne dormait plus. Elle veillait. Elle attendait le matin. Et elle pesait, dans le silence, les mots terribles et vrais qu'il faudrait bientôt prononcer.



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