La cité leur ouvrit une salle.
Ce fut Runa qui la trouva, ou plutôt qui fut trouvée par elle : en marchant le long d'une galerie à colonnes qu'ils n'avaient pas encore explorée, elle passa devant une porte close, et la porte s'ouvrit. Simplement. Sans qu'elle la touche. Les runes du linteau s'allumèrent à son approche, quelque chose céda dans la pierre avec un soupir, et le battant pivota comme si une main invisible l'avait poussé de l'intérieur.
Derrière, il y avait une salle d'étude.
Longue, basse, tapissée de rayonnages vides — les livres avaient dû être emportés ou consumés par les siècles —, avec de grandes tables de pierre pâle et des bancs alignés face à un mur nu. Sur ce mur couraient des runes, par centaines, disposées en colonnes ordonnées, et Sigurd comprit d'un coup ce qu'il regardait : ce n'étaient pas des inscriptions décoratives. C'était un tableau d'enseignement. Un mur de leçons. Les Érudits avaient écrit là ce qu'ils apprenaient à leurs élèves, et la pierre l'avait gardé pendant trois cents ans en attendant qu'on revienne le lire.
Mímir se projeta au milieu de la salle, et son visage translucide exprima quelque chose que Sigurd ne lui avait pas encore vu — non pas la gravité du gardien, mais une émotion nue, presque douloureuse.
— La salle basse, dit-il. Nous apprenions ici. Toutes celles que j'ai formées ont commencé sur ces bancs. J'ai passé plus d'heures de ma vie dans cette pièce que partout ailleurs. — Il regarda Runa, petite au milieu des bancs vides. Et te voilà. La première depuis trois cents ans. Assieds-toi, enfant. Il est temps que tu apprennes ce que tu portes.
Runa s'assit. Sigurd, Kára et Leiv restèrent debout au fond, discrets. Eyvindr, lui, s'installa sur un banc à l'écart — le vieil homme n'avait pas dit un mot depuis qu'il était entré, et Sigurd voyait ses yeux courir sur le mur de runes avec une avidité de mourant de soif.
— Trois lois, commença Mímir. Avant les mots, avant le pouvoir, avant tout : trois lois. Elles n'ont jamais été enfreintes impunément. Retiens-les mieux que ton propre nom.
— La première est la loi du souffle.
Il leva une main translucide.
— Rien n'est donné. Chaque Mot que tu prononces te prend quelque chose. Un peu de force, un peu de chaleur, un peu de ce qui te tient debout. Et le prix est proportionnel à ce que tu demandes. Faire naître une lumière dans le creux de ta main te coûtera un souffle. Faire tomber la pluie sur une vallée te coûtera trois jours de fièvre. Et il existe des Mots dont le prix est ta vie entière, payée d'un coup, sans qu'on t'ait demandé ton avis. — Sa voix se fit plus dure. Les Mots ne sont pas un cadeau, Runa. Ce sont des marchés. Tu offres une part de toi, et le monde obéit. Celui qui l'oublie meurt jeune.
— Comment on sait, demanda Runa, combien un mot va coûter ?
— On l'apprend. Longtemps. C'est la moitié de tout l'enseignement. — Mímir eut un demi-sourire. Il y a quatre degrés. Les Mots mineurs, qu'une élue entraînée peut dire cent fois par jour sans plus de fatigue qu'à marcher : la lumière, la vue, un objet qu'on écarte. Les Mots usuels, qui coûtent comme une journée de labour : ceux-là, on les compte. Les Mots majeurs, qui vous couchent pour des jours et laissent des traces — et il faut une raison grave pour en dire un. Et puis il y a le quatrième degré.
Il s'interrompit. Le silence s'étira dans la salle.
— Nous y reviendrons, dit-il seulement.
Sigurd nota le détour. Runa aussi, il le vit à la manière dont elle pencha la tête — mais elle n'insista pas.
— La deuxième loi est la loi du vrai nom, reprit Mímir. Un Mot est le nom exact d'une chose. Exact. Pas approchant, pas ressemblant : exact. Dis-le juste, et le monde répond. Dis-le presque juste, et il ne se passe rien du tout — ou pire, il se passe autre chose que ce que tu voulais. La langue ne pardonne pas l'à-peu-près. Elle ne comprend pas l'intention. Elle n'entend que ce qui sort de ta bouche.
Et Sigurd, à ces mots, se tourna instinctivement vers Eyvindr.
Le vieil homme était assis très droit sur son banc, les mains sur les genoux, et il regardait Mímir avec une expression indéchiffrable. Il ne dit rien. Mais Mímir, lui, l'avait vu aussi, et sa voix s'adoucit.
— C'est cette loi, vieil homme, qui t'a tenu quarante ans devant une porte close. Tu connaissais le mot. Tu le lisais mieux que quiconque au monde. Mais ta bouche ne pouvait pas le former juste, parce que la justesse ne s'acquiert pas par l'étude — elle est dans le sang ou elle n'y est pas. Ce n'était pas un défaut de savoir. C'était un défaut de naissance, et nul n'y peut rien, ni toi ni moi ni Saga elle-même.
Eyvindr baissa la tête. Quand il la releva, il y avait des larmes dans ses yeux, mais son visage était calme.
— Je le sais maintenant, dit-il. Ça m'a pris quarante ans et il a fallu qu'une enfant de neuf ans ouvre la porte devant moi pour que je l'admette. Mais je le sais. — Il eut un sourire fatigué. — Continuez. Je veux entendre la troisième.
Mímir le regarda un long moment, avec quelque chose comme du respect.
— La troisième loi est la loi du silence.
Le ton avait changé. Sigurd sentit la salle se refroidir — pas vraiment, mais quelque chose d'équivalent.
— Certains Mots existent et ne doivent pas être prononcés par les vivants. Pas parce qu'ils sont difficiles. Parce que les dire, c'est les appeler. — Ses yeux pâles se posèrent sur Runa, et il parla lentement, en détachant chaque mot. Tu en rencontreras. Dans les pierres, dans les vieux textes, dans les endroits où on a écrit ce qu'il ne fallait pas écrire. Tu les reconnaîtras — ils te tireront l'œil, ils te sembleront lumineux quand tout le reste sera terne, ils te donneront envie de les lire à voix haute. C'est ainsi qu'ils fonctionnent. Ils appellent. Et le jour où tu en verras un, tu détourneras les yeux, tu fermeras la bouche, et tu t'en iras. Sans le dire. Sans même le murmurer pour toi seule. M'entends-tu, enfant ?
Runa était devenue très sérieuse.
— Je vous entends.
— Promets-le.
— Je le promets.
— Bien. — Mímir se détendit d'un degré. Ce sont les trois lois. Le souffle, le vrai nom, le silence. Tout le reste — tout ce que tu apprendras pendant des années — n'est que la mise en pratique de ces trois-là.
Puis vint la pratique, et Sigurd découvrit deux choses.
La première, c'est que Runa apprenait avec une facilité qui n'avait rien de normal.
Mímir lui montra sur le mur une rune simple — un signe court, presque enfantin dans sa forme — et lui dit son sens : la lumière. Il ne lui apprit pas à la prononcer. Il lui dit seulement de la regarder, et d'attendre que le son vienne.
Runa regarda. Quelques secondes. Ses yeux gris-vert prirent cette teinte dorée qui montait maintenant si facilement en elle. Et elle dit :
— Ljós.
Une lumière naquit au creux de sa paume ouverte. Petite, blanche, ronde comme un œuf de caille, flottant à un pouce de sa peau. Elle éclairait son visage par en dessous, et son visage exprimait une stupéfaction totale — puis un ravissement d'enfant si pur que Sigurd sentit sa gorge se serrer.
— Elle est là, dit Runa. Elle est vraiment là. Je l'ai faite.
— Tu l'as faite, confirma Mímir, et il y avait de la fierté dans sa voix. Du premier coup, sans qu'on te l'apprenne. Ta prononciation est juste. Elle est même belle. — Il pencha sa tête translucide. Elles n'étaient pas toutes ainsi, tu sais. Il en est que j'ai fait recommencer trente fois avant que la lumière consente à naître.
Leiv, au fond de la salle, souffla un juron admiratif. Kára ne dit rien mais s'était rapprochée d'un pas.
La lumière tint une dizaine de respirations, puis s'éteignit d'un coup. Runa baissa la main, un peu essoufflée, et Sigurd vit la deuxième chose.
Elle avait pâli. Légèrement, mais réellement — comme quelqu'un qui s'est levé trop vite.
— Et voilà la loi du souffle, dit Mímir doucement. Tu viens de payer. Une bricole, à peine plus qu'un escalier monté en courant. Mais tu as payé. Sens-le. Apprends à sentir ce que chaque Mot te prend. C'est cette sensation-là, et pas une autre, qui te dira un jour si tu peux te permettre de parler ou s'il faut te taire.
Il lui fit dire d'autres Mots mineurs. Elle écarta une poussière de la table sans la toucher. Elle fit rougeoyer une pierre. Et à chaque fois, la même chose : la réussite immédiate, et le petit prélèvement, la pâleur d'un instant, la respiration un peu plus courte.
Puis Mímir lui montra une rune plus complexe, en haut du mur — Sjá, la vue. Celle qui révèle ce qui est caché.
— Celle-ci est du deuxième degré. Elle te coûtera davantage. Tu peux refuser.
— Je veux essayer.
Elle regarda le signe longuement. Cette fois, le son ne vint pas tout de suite. Sigurd la vit chercher, froncer les sourcils, ouvrir la bouche et la refermer. Puis elle dit un mot.
Rien ne se passa.
Runa cligna des yeux, désarçonnée. Elle réessaya. Rien. Une troisième fois, avec une pointe d'agacement dans la voix — et toujours rien : la salle restait la salle, le mur restait le mur, aucun voile ne se levait sur rien.
— Et voilà la deuxième loi, dit Mímir sans la moindre sévérité. Tu as dit sjà. Le mot est sjá. Tu as ouvert la bouche un souffle trop tôt et la voyelle est tombée du mauvais côté. À l'oreille d'un homme, c'est le même mot. À l'oreille du monde, ce n'est rien du tout — un bruit, comme une pierre qui roule. — Il s'approcha d'elle. Ce n'est pas un échec, enfant. C'est ta première vraie leçon. Écoute-moi le dire.
Il le dit. Runa écouta, la tête inclinée, avec cette concentration farouche qu'elle mettait dans tout ce qui touchait à la langue. Puis elle reprit son souffle, ferma les yeux, et parla.
— Sjá.
Et le mur s'alluma.
Pas les runes qu'ils voyaient déjà — d'autres. Sous les colonnes de signes gravés, une seconde écriture apparut, plus fine, tracée dans la pierre en lignes de lumière pâle : des annotations, des commentaires, des corrections laissées là par des mains mortes depuis des siècles. Le mur d'enseignement avait une doublure invisible, et Runa venait de la lever.
Eyvindr se dressa d'un bond, avec un cri étranglé.
— Les gloses, dit-il d'une voix méconnaissable. Ce sont les gloses des maîtres. J'ai lu qu'elles existaient. J'ai lu qu'elles étaient perdues. — Il se précipita vers le mur, le nez à quelques pouces de la pierre, dévorant les lignes lumineuses. — Elles ne sont pas perdues. Elles ont toujours été là. Il fallait seulement quelqu'un pour les voir.
Mais Sigurd ne regardait pas le mur. Il regardait Runa.
Elle s'était assise sur le banc, très droite, les deux mains à plat sur la table de pierre. Son visage était blanc. Un filet de sang lui coulait d'une narine, qu'elle essuya du dos de la main avec une indifférence qui glaça Sigurd bien plus que le sang lui-même.
Il fut près d'elle en trois enjambées.
— Ça suffit, dit-il.
— Je vais bien.
— Tu saignes.
— C'est juste le nez. — Elle leva vers lui des yeux fatigués mais brillants. — Sigurd, tu as vu ? Il y avait une deuxième écriture. Toute une deuxième écriture, sous la première, et personne ne la voyait, et moi je l'ai levée avec un mot.
— Elle a raison sur les deux points, dit Mímir. C'était remarquable. Et c'est assez pour aujourd'hui. — Il regarda Sigurd. Tu as bien fait de l'arrêter, garçon à la foudre. Tu comprendras avant elle quand elle va trop loin — les élues, à cet âge, ne sentent pas leurs limites, elles sentent seulement ce qu'elles peuvent faire. C'est aux autres de compter pour elles. — Puis, revenant à Runa, et plus grave : Et sache ceci, puisque tu l'apprendras de toute façon. Le prix ne se paie pas seulement en fatigue. Sur des années, il laisse des marques. Les élues que j'ai formées portaient toutes, à la fin, quelque chose que les autres femmes n'avaient pas. Une lenteur. Une pâleur. Une manière de regarder. — Il eut un silence. Cela aussi fait partie du marché.
Runa reçut cela sans broncher. Sigurd, lui, sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine, et il ne dit rien.
Ils la laissèrent dormir l'après-midi — elle s'endormit d'un coup, comme on tombe, sitôt allongée — et ils explorèrent la cité.
Eyvindr les guidait. C'était un renversement que Sigurd savoura : depuis Tindreyja, le vieil homme n'avait été qu'un poids, un obsédé cassé qu'il fallait ménager. Ici, il était le seul à lire. Il ne pouvait pas prononcer la langue, mais il la déchiffrait mieux que personne au monde, et les linteaux gravés, les plaques de bronze, les inscriptions au-dessus des portes n'étaient muets que pour les autres. Il marchait devant, presque alerte, et il traduisait.
— Là. Salle des copies. Et là — il désignait un bâtiment à coupole basse — les eaux tièdes. C'étaient des bains. Et ça, au bout, c'est une forge.
Leiv releva la tête d'un coup.
— Une forge ?
C'en était une. Ils y descendirent par un escalier large, et le garçon en resta muet — ce qui, chez Leiv, valait un discours. Les foyers étaient froids depuis trois cents ans, mais tout était là : enclumes de pierre noire, tenailles, marteaux alignés par tailles décroissantes, cuves à trempe taries. Et sur les murs, dans des niches, des lames.
Des dizaines de lames, inachevées pour la plupart, à tous les stades du travail. Leiv en prit une, la retourna dans la lumière, et Sigurd le vit changer de visage.
— C'est du rúnjárn, dit-il. Mais pas comme le mien. Pas comme celui de Kára. — Il passa le pouce sur le plat de la lame, où couraient des veines à peine visibles. — Chez nous, on grave la rune sur le métal. Là, ils l'ont mise dedans. Pendant la forge. La rune est dans la structure. — Il leva les yeux. — Bah. Je savais même pas que c'était possible.
— Ça ne l'est plus, dit Eyvindr. Il faut lire la langue pour forger comme ça. Ils sont tous morts.
Leiv reposa la lame dans sa niche avec une délicatesse de prêtre. Il resta encore un long moment à regarder les outils, et Sigurd sut, sans qu'il eût besoin de le dire, que le garçon emporterait cet endroit avec lui pour le reste de sa vie.
Kára, elle, s'était détachée du groupe dès la première salle d'archives.
Sigurd la retrouva plus tard, assise en tailleur sur le sol d'une longue pièce voûtée, entourée de coffres de pierre ouverts, une pile de tablettes à côté d'elle. Elle ne lisait pas la langue ancienne — mais certains coffres contenaient des documents plus récents, écrits dans un norrois que trois siècles n'avaient pas rendu totalement opaque, et elle les triait avec une méthode obstinée.
— Tu cherches quoi, demanda Sigurd, qui le savait déjà.
— Tout ce qui parle du culte. — Elle ne leva pas les yeux. — Les Érudits les ont vus naître. Ils ont écrit sur eux, forcément. Comment ils recrutent. Ce qu'ils font des gens qu'ils prennent. — Sa voix était égale, et c'est précisément à cela que Sigurd reconnut qu'elle ne l'était pas. — Il y a trois cents ans de savoir dans cette pièce et je n'en lis peut-être un mot sur dix. Mais un mot sur dix, c'est mieux que rien.
Sigurd s'assit à côté d'elle et prit une tablette au hasard.
— Je lis lentement, dit-il.
— Je sais.
— Mais je lis.
Kára ne répondit rien. Au bout d'un moment, elle poussa vers lui la moitié de sa pile.
Ce fut Sigurd qui trouva la fresque, le lendemain.
Elle était dans une salle qu'ils avaient traversée deux fois sans la voir — une salle sombre, sans fenêtres, dont les murs n'avaient rien montré tant que Runa n'y était pas entrée. Elle y entra ce matin-là, et les parois s'allumèrent.
C'était une peinture, ou quelque chose entre la peinture et la gravure : des figures immenses, tracées dans la pierre et rehaussées de lumière, qui couraient sur trois murs.
Sur le premier mur, neuf figures. Neuf silhouettes hautes, sans visages précis, chacune tenant ou entourée d'un signe : une gerbe de flammes, une vague, une masse de terre, un tourbillon d'air. Et plus loin, plus rares, plus petites : un éclair fourchu. Une aiguille de glace. Un éclat de métal. Une volute de brume.
Sigurd s'arrêta devant l'éclair, et resta là sans rien dire.
— Les Neuf, dit la voix de Mímir derrière eux — il s'était projeté sans qu'ils l'entendent venir. Tels que nous les peignions. Aucun de nous ne les avait vus, bien sûr. Nous peignions ce que les textes disaient.
Sur le deuxième mur, à l'écart, séparée des neuf par une bande de pierre nue, il y avait une dixième figure. Plus petite. Elle ne tenait aucun élément. Elle avait la bouche ouverte, et de sa bouche sortait une longue ligne de runes qui montait, s'enroulait, et retombait sur le monde peint en dessous.
— Saga, dit Runa.
— Saga. À part, comme elle l'a toujours été. Les autres régnaient sur les choses. Elle régnait sur les noms des choses.
Et sur le troisième mur, il y avait la figure endormie.
Une silhouette humaine, allongée, les yeux clos, peinte en creux dans la pierre comme si elle s'y enfonçait. Autour d'elle, disposés en cercle, neuf objets. Sigurd les compta deux fois pour être sûr. Neuf. Une lame. Une coupe. Un anneau. Une pierre. Un cor. Quelque chose qui ressemblait à un miroir. Et, entre les autres — Sigurd sentit son sang se retirer de son visage —, un trident à trois dents.
Il entendit Kára inspirer brusquement à côté de lui.
— Vous avez trouvé la salle des verrous, dit Mímir. Je me demandais quand vous la trouveriez.
— Les neuf reliques, dit Sigurd. Vous nous aviez dit qu'on avait scellé le Voleur. Ce sont elles ? Ce sont elles qui le tiennent ?
— Ce sont elles. — Mímir flotta jusqu'au troisième mur et considéra la figure endormie. Quand il fut vaincu — vidé, brisé, mais pas tué, car on ne tue pas ce qui a contenu neuf dieux — ceux qui savaient comprirent qu'aucun sceau simple ne le tiendrait longtemps. Alors ils firent autrement. Ils prirent neuf objets, et ils lièrent chacun à l'un des neuf pouvoirs volés. Neuf verrous. Et ils les dispersèrent aux quatre coins du monde, aussi loin les uns des autres qu'il était possible.
— Pourquoi les disperser ? demanda Leiv. Pourquoi pas les garder ensemble, bien gardées, dans un endroit sûr ?
— Parce que le sceau ne tient pas par les reliques, dit Mímir. Il tient par leur dispersion. C'est l'éloignement qui verrouille. Chaque relique tire dans son sens, et ce sont ces neuf tensions contraires, aux quatre bouts du monde, qui maintiennent le dormeur au fond de son sommeil. — Sa voix se fit très basse. Rassemblez-les, et vous ne renforcez pas le sceau. Vous le dénouez. Neuf reliques réunies en un même lieu, c'est un sceau qui n'existe plus.
Un silence tomba sur la salle.
— Et personne ne le sait, dit Sigurd lentement. C'est ça ? Personne dans le monde ne sait ça.
— Presque personne. C'est le savoir que les Érudits gardaient — c'était même, à la fin, la seule raison pour laquelle nous existions encore. — Mímir eut un geste las. Et les nations, elles, racontent l'inverse. Elles disent qu'il existe neuf objets sacrés, vestiges des dieux, et que celui qui les réunirait tiendrait le monde dans sa main. Voilà ce qu'on chante dans les salles des rois. Le mensonge le plus efficace jamais mis en circulation : il pousse les puissants à faire exactement ce qu'il ne faut pas faire, en leur promettant une récompense qui n'existe pas.
Kára n'avait pas quitté le trident des yeux.
— Celui-là, dit-elle. Le trident. — Sa voix était plate. — Je l'ai eu dans les mains.
Mímir se tourna vers elle.
— Explique.
— À Vatnsfjörd. Il y a trois semaines. — Elle parlait sans intonation, comme on récite. — C'est le prix du tournoi. Le roi le sort tous les trois ans, on le pose sur une estrade, et celui qui gagne le prend. Je l'ai pris. Il n'a rien fait. Il ne fait jamais rien pour personne, tout le monde le sait, ça fait partie de la cérémonie. On le soulève, il ne se passe rien, on le repose. — Elle se tourna enfin vers Mímir. — On me l'a laissé lever au-dessus de ma tête devant deux mille personnes.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
— Runa l'avait dit, murmura Sigurd. Avant qu'elle le touche. Elle m'a dit à l'oreille que ça ne marcherait pas. Elle a dit : ce n'est pas une arme, il y a quelque chose dedans qui dort.
— Elle avait raison, dit Mímir. Un verrou n'est pas une arme. Il ne se donne à personne, parce que ce n'est pas ce pour quoi il a été fait. Il répond à son pouvoir — l'eau, dans le cas du trident — et il le reconnaît, mais reconnaître n'est pas obéir. Depuis trois siècles, il s'est laissé porter par des vainqueurs de tournoi comme une pierre se laisse porter, en attendant qu'on le repose. — Il marqua un temps. C'est d'ailleurs la meilleure cachette qu'on pouvait lui trouver, et j'ignore si c'est un hasard ou une ruse de quelqu'un de très intelligent, il y a très longtemps. Un objet exposé à tous les regards, dont chacun sait qu'il ne sert à rien, devient invisible. On l'a caché en le montrant.
— Il est dans une salle du palais, dit Sigurd. Gardé par deux hommes. Peut-être quatre.
— Oui.
— Et si le culte apprend ce qu'il est ?
Mímir ne répondit pas tout de suite. Quand il le fit, sa voix était sombre.
— Alors Vatnsfjörd deviendra un endroit très dangereux.
Sigurd pensa au roi Ragnvald, mince et gris, penché sur sa table à leur poser des questions d'érudit. Il pensa à Eldur et ses lunettes rondes, à Hrafnsson, à Eira, à Sigrun qui refusait qu'on paie ses vivres. Il pensa à cette ville de canaux et de brume où on l'avait laissé combattre en paix parce qu'une loi ancienne protégeait les combattants. Et il sentit un froid désagréable s'installer sous ses côtes.
— Les huit autres, demanda Runa. Vous savez où elles sont ?
— Non. — Mímir dit cela sans détour. J'ai dormi trois cents ans, enfant. Le monde a bougé pendant que je ne regardais pas. Je peux te dire où elles étaient de mon vivant, et c'est tout. Deux d'entre elles, je le sais encore avec certitude, parce que ces choses-là ne bougent pas vite.
Il désigna, sur la fresque, l'objet qui ressemblait à une pierre.
— Celui-ci était dans les montagnes de l'est, entre les mains de ceux que vous appelez les descendants des dragons. Ils ne sont pas des dragons, quoi qu'on raconte. Ce sont les restes d'un peuple très ancien qui hait les hommes pour de bonnes raisons — nous les avons chassés d'à peu près partout — et qui garde ce qu'il garde avec une constance que je respecte. Si votre culte veut celui-là, il devra le payer très cher. C'est peut-être la mieux protégée des neuf.
Puis il désigna le cor.
— Celui-ci était au nord-est, dans les terres d'une nation qui n'existe plus. — Il eut un geste vague. On me dit que ces terres ont été mises à sac il y a bien longtemps, et que plus personne n'y vit. Je ne sais pas ce que le cor est devenu. Peut-être qu'il est enfoui sous des ruines. Peut-être que quelqu'un l'a emporté. Peut-être que le lieu s'est défendu tout seul — cela arrive, avec les verrous : ils déteignent sur les endroits où ils dorment.
Sigurd ne dit rien. Il ne savait pas pourquoi cette phrase-là, plus que les autres, lui resta dans l'oreille — une nation disparue, au nord-est, dont il ne restait rien. Il rangea la sensation dans un coin de sa tête, comme il rangeait tout ce qu'il ne comprenait pas encore, et n'y pensa plus ce jour-là.
— Ça fait trois, dit Kára. Le trident, la pierre, le cor. Et les six autres ?
— Six autres. — Mímir écarta les mains. Perdues, déplacées, oubliées, ou dormant sous les pieds de gens qui ne se doutent de rien. Je ne peux pas t'aider, jeune femme. C'est précisément ce que j'ai perdu en dormant : le fil des choses.
— Alors qu'est-ce qu'ils font, dit Kára.
Elle s'était levée. Sigurd reconnut sa posture — celle du cercle de sable, les épaules basses, prête.
— Le culte, précisa-t-elle. Vous dites qu'ils cherchent les reliques. D'accord. Mais ils ne font pas que ça. Ils traquent les porteurs rares. Ils enlèvent des enfants. — Sa main monta et se posa à plat contre sa propre poitrine, ce geste qu'elle faisait sans s'en rendre compte. — Ils ont pris ma sœur. Elle avait six ans. Elle n'était même pas éveillée, elle n'avait rien, c'était une petite fille. Pourquoi ?
Mímir la regarda longuement.
— Tu ne vas pas aimer ma réponse.
— Je m'en fous. Dites-la.
— Ce n'est qu'une hypothèse. Je dormais quand votre culte a pris sa forme actuelle ; je raisonne d'après ce que vous m'avez décrit et d'après ce que je sais des verrous. — Il attendit qu'elle hoche la tête. Une relique répond à son pouvoir. Elle le reconnaît, je vous l'ai dit. Et cette reconnaissance va dans les deux sens : un porteur du bon élément qui s'approche d'un verrou le sent. Pas comme on voit une lumière — comme on sent une odeur, ou un regard dans son dos. De mon vivant, on s'en servait pour les retrouver quand on les avait perdues. On emmenait un porteur d'eau dans une région, et on le promenait, et on regardait s'il pâlissait.
Kára ne bougeait plus du tout.
— Il y a neuf verrous et neuf pouvoirs, continua Mímir. Le feu, l'eau, la terre, l'air se trouvent à tous les carrefours. Mais la foudre, la glace, le métal, la brume — ceux-là sont rares. Et si l'on voulait retrouver quatre reliques dont personne n'a la trace depuis des siècles, il faudrait des porteurs de ces éléments-là. Il en faudrait plusieurs, car ils sont fragiles et le travail est long. Il faudrait pouvoir les emmener où l'on veut, quand on veut, sans qu'ils refusent. — Sa voix se fit très douce, et c'était pire. Il faudrait donc les prendre jeunes.
— Non, dit Kára.
— Je peux me tromper.
— Elle n'était même pas éveillée.
— Le sang se transmet, jeune femme. Une sœur aînée qui porte la brume, c'est une petite sœur qui la portera peut-être. Ils ne prennent pas des porteurs. Ils prennent des futurs porteurs. C'est plus patient, et c'est beaucoup plus efficace.
Kára resta debout au milieu de la salle, très droite, le visage absolument immobile. Puis elle tourna les talons et sortit sans un mot.
Sigurd fit un pas pour la suivre. Leiv l'arrêta d'une main sur le bras.
— Laisse, dit-il à voix basse. Une heure. Après, on y va tous les deux.
Et Sigurd, qui apprenait lentement ce genre de choses, resta.
Ils rentrèrent tard vers la cour aux bassins. Runa marchait entre eux, silencieuse depuis la fresque, et Sigurd voyait bien qu'elle ruminait quelque chose.
Elle finit par le dire, alors qu'ils s'asseyaient au bord de l'eau.
— Ils vont venir me chercher.
— Runa…
— Non, écoute. — Elle avait la voix posée, raisonnable, terriblement raisonnable pour neuf ans. — Ils cherchent des reliques qu'ils ne trouvent pas. Ils prennent des enfants qui portent les bons éléments pour les aider à les sentir. Et il y a un mois, le monde entier a entendu une voix dire Dóttir Sögu dans le ciel. — Elle leva les yeux vers lui. — Mímir dit que je peux lire ce que personne ne lit. Ouvrir ce que personne n'ouvre. Voir des écritures sous les écritures. Sigurd, je suis exactement ce dont ils ont besoin. Je suis mieux qu'un porteur de brume ou de glace. Je suis tout, à moi toute seule.
Sigurd ne trouva rien à répondre pendant un long moment, parce que c'était vrai, et parce que Mímir l'avait dit presque mot pour mot deux jours plus tôt, et parce qu'il y avait pensé chaque nuit depuis.
— Alors on ne les laissera pas t'avoir, dit-il enfin.
— C'est pas une réponse, ça.
— Non, admit-il. C'est une promesse. C'est différent, mais c'est pas rien.
Runa le regarda. Puis elle appuya sa tête contre son bras, comme elle le faisait quand elle avait sept ans et qu'ils dormaient dans des granges, et elle ne dit plus rien.
Ce soir-là, Mímir vint à eux — ce qu'il ne faisait jamais. Sa forme translucide apparut au bord de la cour, dans la lumière des lampes rallumées, et il s'assit sur la margelle du bassin comme un vieillard fatigué, ce qui, pour un homme sans corps, était une coquetterie.
— J'ai réfléchi à ce que j'ai dit aujourd'hui, annonça-t-il. Je vous ai fait peur. C'était nécessaire. Mais je veux ajouter une chose avant que vous dormiez, sans quoi vous dormirez mal et je n'aurai rendu service à personne. — Il regarda Runa. Le dormeur n'est pas près de se réveiller. Les verrous tiennent. Ils tiennent depuis un temps si long que les nations ont oublié pourquoi elles se les racontent. Ton culte cherche depuis des décennies et n'a, autant que j'en juge, pas beaucoup avancé — sinon on le saurait, croyez-moi, on le saurait très vite. Ce n'est pas l'affaire d'un mois ni d'une saison. Il y a du temps.
— Combien ? demanda Sigurd.
— Je ne sais pas. Des années. Peut-être davantage. — Il eut un geste. Assez, en tout cas, pour qu'une enfant apprenne. C'est tout ce que je voulais dire.
Il resta encore un peu, à regarder l'eau. Ce fut Leiv qui parla, et c'est toujours Leiv qui posait les questions que personne n'osait poser, sans se rendre compte qu'elles étaient énormes.
— J'ai un truc qui me chiffonne, dit-il. Depuis ce matin.
— Dis.
— Les neuf reliques, elles gardent le sommeil du Voleur. D'accord. C'est pour ça qu'elles existent, on les a faites exprès. — Il fronça les sourcils, cherchant ses mots. — Mais vous nous avez dit que les dieux aussi ont été scellés. Après le vol. Vidés, emportés, endormis quelque part. — Il leva les yeux. — Alors eux, qui les garde ? Il y a quoi comme verrous sur les dieux ? Qui les a mis ? Et si on peut réveiller le Voleur en réunissant neuf objets, est-ce qu'il y a un moyen de réveiller les dieux aussi ?
Le silence qui suivit fut d'une qualité différente de tous les silences de la journée.
Mímir ne répondit pas tout de suite. Il regardait l'eau du bassin, et son visage translucide n'exprimait rien du tout, ce qui, chez lui, n'était jamais bon signe.
— Je ne sais pas, dit-il enfin.
— Vous ne savez pas ?
— Non. Et ce n'est pas une manière polie de refuser de répondre, garçon — je ne sais pas. Nous ne savions pas. Nous avons cherché, à mon époque ; c'était même une querelle de la salle basse, il y a de cela très longtemps, et elle s'est terminée comme se terminent toutes les querelles d'érudits : mal, et sans conclusion. — Il se leva lentement. Personne n'a jamais su qui avait scellé les dieux, ni où, ni avec quoi. Les textes disent qu'ils ont été emportés. Ils ne disent pas par qui.
Il s'attarda un instant encore.
— Il y a des choses, dans cette histoire, que même les Érudits de Saga n'ont jamais comprises. J'aimerais te dire que c'est parce qu'elles n'ont pas d'importance. Mais je suis trop vieux pour mentir à un enfant qui pose une bonne question.
Et il s'effaça, laissant les quatre autour du bassin, dans la lumière des vieilles lampes.
Sigurd regarda longtemps l'eau noire et lisse. Quelque part au-dessus d'eux, dans la cité, une rune qu'aucun d'eux ne pouvait voir s'alluma d'elle-même sur la margelle d'un autre bassin, puis une deuxième, puis une troisième, et la surface se troubla comme si quelqu'un, très loin, venait d'y jeter une pierre.