Runalog
Chapitre 26 : Arc 5 -Chapitre 26 — Cinq ans pour un
4863 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 13/08/2026 14:12
I.
Mímir les fit appeler au matin.
Ce fut la cité qui les appela, à vrai dire — une lampe s'alluma d'elle-même au-dessus de l'arche de la cour, puis une deuxième un peu plus loin, puis une troisième, traçant à travers les rues un chemin de lumière qui ne laissait aucun doute sur la direction. Ils le suivirent en silence. Runa marchait au milieu, encore lente de la veille, une main dans celle de Sigurd sans qu'aucun des deux ait eu l'air de décider quoi que ce soit.
Le chemin ne les mena pas à la source.
Il les mena à la salle basse — la salle d'étude, celle des tables de pierre et du mur noirci, où Runa avait fait naître une bille de lumière dans sa paume quatre jours plus tôt. Mímir les y attendait, projeté devant l'estrade, et Sigurd vit tout de suite que quelque chose avait changé en lui.
Le vieil érudit s'était toujours tenu avec une sorte de flottement bienveillant, la lenteur de quelqu'un qui a trois siècles devant lui et derrière lui. Ce matin-là, il se tenait droit. Immobile. Les mains jointes. Et son visage translucide avait l'expression particulière d'un homme qui a pris une décision pendant la nuit et qui la déteste.
— Asseyez-vous, dit-il.
Ils s'assirent sur les bancs, comme des élèves.
— J'ai passé la nuit dans mes archives, dit Mímir. Ou plutôt : j'ai passé la nuit à me souvenir de mes archives, ce qui n'est pas la même chose et qui est beaucoup plus lent. J'ai vérifié ce que je croyais savoir. J'ai cherché des raisons de me taire. — Il les regarda l'un après l'autre. Je n'en ai pas trouvé d'assez bonnes. Alors je vais vous dire ce que je peux faire, et ensuite je vais vous dire ce que cela coûte, et je vous demande de m'écouter jusqu'au bout avant de répondre quoi que ce soit. Surtout toi, garçon.
Sigurd hocha le menton sans rien dire. Il avait la bouche sèche.
— Bien. — Mímir prit ce qui, chez un vivant, aurait été une inspiration. Il existe un moyen de donner à cette enfant les années dont elle a besoin, sans les prendre au monde.
II.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
— Qu'est-ce que ça veut dire, dit Kára.
— Cela veut dire ce que cela dit. — Mímir se tourna vers le mur noirci et leva une main ; des runes s'y allumèrent, tracées de lumière, formant un cercle simple. Le temps n'est pas partout le même. Vous le savez déjà sans le savoir : une heure de garde n'a pas la longueur d'une heure de sommeil, et un hiver de famine n'a pas la longueur d'un hiver ordinaire. Ce que vous prenez pour une impression est le bord d'une chose réelle. Le temps est un courant. Il coule. Et comme tout courant, on peut, à certaines conditions et dans certaines limites, l'accélérer à l'intérieur d'une berge.
Il dessina, à l'intérieur du cercle de lumière, un second cercle plus petit.
— Cette cité a une berge. Elle en a toujours eu une : le seuil que Runa a ouvert. Orðstœðr n'est pas un lieu comme les autres — elle a été bâtie close, séparée, scellable. C'est pour cela qu'elle a traversé trois cents ans sans qu'un toit s'effondre ni qu'un rouleau moisisse. — Il désigna le petit cercle. Si le seuil est refermé, la cité devient un dedans. Et sur un dedans, avec les Mots qu'il faut, on peut poser un courant qui n'est pas celui du monde.
— Vous voulez dire, dit Leiv lentement, que le temps irait plus vite ici que dehors.
— Beaucoup plus vite.
— Combien ? demanda Sigurd.
Mímir le regarda.
— Pour elle, cinq ans ici pour une année dehors.
Le silence, cette fois, dura longtemps.
Sigurd entendit le calcul se faire dans sa propre tête avant qu'il ait décidé de le faire. Runa avait neuf ans. Cinq ans. Quatorze. Et lui — lui aurait dix-huit ans. Il aurait vécu une année ; elle en aurait vécu cinq. Il repartirait d'ici en laissant une petite fille de neuf ans et il reviendrait dans un an chercher une adolescente de quatorze.
Il ne dit rien. Il regarda le mur.
— Voilà ce que je peux offrir, dit Mímir. Cinq ans d'étude pour une année du monde. Cinq ans dans une cité qui la nourrit, la soigne, lui ouvre ses portes et lui allume ses lampes. Cinq ans avec la bibliothèque des Érudits de Saga et le dernier de leurs maîtres. À la fin de ce terme, elle ne sera pas une élue accomplie — je ne vous mentirai pas là-dessus, cinq ans est le minimum de ce qu'on a jamais accordé à une élève, et elle est jeune. Mais elle saura la grammaire des noms vrais. Elle saura mesurer ce qu'elle dépense. Elle saura tenir un oracle sans s'évanouir dessus. — Sa voix se durcit. Et elle ne sera plus une enfant de neuf ans qui sait faire de la lumière et arrêter un caillou, qu'un homme adulte peut soulever par le col et emporter sous son bras.
Runa n'avait pas dit un mot depuis le début. Elle était assise très droite sur son banc, les mains sur les genoux, et elle regardait Mímir avec une attention si fixe qu'elle semblait ne plus respirer.
— Et pour nous ? dit-elle.
III.
— Ah, dit Mímir.
Il laissa retomber sa main. Les runes du mur s'éteignirent une à une.
— Voilà la question. Tu l'as posée avant tout le monde, et tu l'as posée en premier, et je voudrais que chacun ici s'en souvienne plus tard. — Il regarda l'enfant longuement. Pour eux, ce n'est pas cinq ans.
— C'est combien ? demanda Kára.
— Je l'ignore exactement. Je peux vous donner un ordre, et l'ordre suffira. — Il joignit de nouveau les mains. Le courant que je poserais sur cette cité est très fort. Beaucoup plus fort que cinq. Si je devais mettre un nombre dessus — et je vous préviens que je ne le tiens que des textes, car cela n'a pas été fait depuis bien avant ma naissance — je dirais trente. Peut-être quarante.
Leiv se redressa d'un coup.
— Trente ?
— Trente années ici pour une année dehors. Voilà le courant réel. Voilà ce qui coulerait sur vous quatre si vous restiez. — Il les regarda. Toi, garçon de métal, tu as quatorze ans. Tu en sortirais à quarante-cinq. Le porteur de foudre en aurait presque cinquante. La porteuse de brume aussi.
Personne ne bougeait.
— Et Runa, dit Sigurd. Vous avez dit cinq. Pourquoi elle et pas nous ?
— Parce qu'elle est ce qu'elle est. — Mímir se tourna vers la petite. Saga n'était pas des Neuf. Je vous l'ai dit devant la fresque : les autres régnaient sur les choses, elle régnait sur les noms des choses. Elle se tenait à côté du monde, pas dedans. Et ce qu'elle a laissé dans le sang de ses filles porte un peu de cela. — Il chercha ses mots, ce qui ne lui arrivait presque jamais. Une fille de Saga n'est pas tout à fait emportée par ce qui emporte les autres. Elle tient contre le courant. Pas complètement : elle vieillirait quand même, elle vivrait quand même ces cinq années dans son corps et dans sa tête. Mais là où le courant vous prendrait trente ans, il ne lui en prendrait que cinq. C'est sa nature qui fait la différence, et il n'existe aucun moyen de l'étendre à quelqu'un d'autre. J'ai cherché cette nuit. Il n'y en a pas.
Il laissa cela se déposer.
— C'est pourquoi je ne peux emmener qu'elle. Et c'est pourquoi, si je pose ce sort, vous devez être dehors quand il tombe. Tous. Sans exception.
Ce fut Eyvindr qui parla.
Il n'avait rien dit depuis qu'ils étaient entrés — il était assis à l'écart, comme toujours, son rouleau sur les genoux — et sa voix fut si calme que Sigurd ne comprit pas tout de suite ce qu'il venait de demander.
— Et pour un homme de mon âge ? dit-il.
Mímir se tourna vers lui.
Il y eut, entre les deux vieillards, un silence d'une seconde de trop.
— Pour un homme de ton âge, dit Mímir, le courant prendrait ce qui te reste, et il le prendrait vite. Quelques mois du monde, et tu aurais fini de vivre. Sans souffrir, je crois. Comme on s'endort.
— Bien, dit Eyvindr.
Et il baissa les yeux sur son rouleau, et il ne dit plus rien.
Sigurd le remarqua sans le remarquer — il y avait trop de choses, ce matin-là, et cette question-là ressemblait à la peur d'un vieil homme. Il n'y pensa pas davantage. Il y repenserait souvent, plus tard.
IV.
— Attendez, dit Kára. Attendez.
Elle s'était levée. Elle avait cette voix précise, presque froide, qu'elle prenait quand elle démontait un problème pour voir ce qu'il y avait dedans.
— Le seuil doit être refermé. C'est ce que vous avez dit. La berge, le dedans, tout ça. Donc la cité est fermée pendant que le sort tient.
— Oui.
— Fermée comment ? On peut entrer ? Sortir ?
— Non. — Mímir ne chercha pas à l'adoucir. Ni l'un ni l'autre. Le seuil se referme, et il ne se rouvre pas avant que le terme soit atteint. Une berge percée n'est pas une berge ; si l'on pouvait entrer et sortir, le courant fuirait par le trou et le sort ne tiendrait pas trois jours. C'est une condition, pas une précaution.
— Donc pas de messages, dit Kára. Pas de visites. Rien.
— Rien.
— Pendant une année entière.
— Pendant une année entière de votre côté. Cinq du sien.
Kára hocha la tête lentement, comme si elle cochait une ligne.
— Et pendant ces cinq ans, dit-elle, elle vit comment ?
— La cité pourvoit. Vous l'avez vue faire. L'eau soigne, les lampes s'allument, les chambres s'ouvrent. Elle ne manquera de rien de ce qui se mange, se boit ou se répare.
— Ce n'est pas ce que je demande. — Kára ne le lâchait pas. — Elle a neuf ans. Elle sortira de là à quatorze. Entre les deux, il y a cinq ans. Qui les passe avec elle ?
Mímir ne répondit pas immédiatement.
— Moi, dit-il enfin.
— Vous êtes une tête dans un bassin.
— Je suis une tête dans un bassin, accorda Mímir sans se froisser. Je peux me projeter partout dans cette cité. Je peux enseigner, corriger, veiller, parler. Je ne peux pas la porter quand elle tombe, ni lui prendre la main quand elle a peur, ni lui faire à manger, ni la serrer contre moi quand elle pleure. — Sa voix, pour la première fois de la matinée, trembla légèrement. Tu poses la seule question qui me tient éveillé depuis cette nuit, jeune femme. Je n'ai pas de bonne réponse. J'ai seulement une réponse mauvaise et une réponse pire, et je vous les présente toutes les deux honnêtement.
Il se tourna vers le banc où Runa était assise, très droite, très pâle.
— La réponse mauvaise : elle passe cinq ans dans cette cité avec un vieillard sans corps pour toute compagnie, et cela lui coûtera quelque chose que je ne sais pas nommer et qu'elle portera toute sa vie.
— Et la pire ? demanda Sigurd.
— La pire, c'est que vous partiez tous les quatre demain matin en l'emmenant avec vous, et qu'elle grandisse sur les routes en apprenant trois Mots par an au coin d'un feu, pendant que le culte rassemble les verrous. Dans dix ans, elle sera une élue à moitié formée dans un monde où le dormeur se sera réveillé. — Il les regarda. Voilà les deux. Il n'y en a pas de troisième. Je les ai cherchées toute la nuit.
V.
— Il y a une troisième, dit Sigurd.
Sa propre voix le surprit. Il ne s'était pas rendu compte qu'il allait parler.
— Dis.
— Elle reste ici sans votre sort. — Il s'entendait parler très calmement, et quelque part au fond de lui quelqu'un hurlait. — Vous l'instruisez au rythme normal. Cinq ans, dix ans, ce que ça prendra. On reste avec elle. On vieillit tous ensemble comme des gens normaux. Moi j'aurai vingt-deux ans, vingt-sept ans, et alors ? Je m'en fous. On serait là.
Mímir le regarda avec une douceur terrible.
— Et Vatnsfjörd ?
Sigurd ne répondit pas.
— La fille aux cheveux noirs, celle que tu as vue emporter dans un manteau. Et le vieil archiviste avec trois hommes autour de lui. Et le frère à genoux dans la rue. Ils vous attendent pendant combien de ces dix années ?
— C'est déloyal, dit Sigurd.
— Oui, dit Mímir. C'est déloyal, et c'est la question. Je peux vous donner des années. Je ne peux pas vous donner les deux à la fois : ou bien vous descendez maintenant et elle reste sans vous, ou bien vous restez avec elle et personne ne descend. Il n'y a pas de version où vous êtes en bas et en haut le même jour. — Il eut un geste las. Le monde ne fait pas de remises, garçon. C'est même la seule chose qu'on puisse dire de lui avec certitude.
Sigurd baissa la tête. Il regardait ses propres mains posées sur la table de pierre, et il pensait à quatorze ans, et il pensait à une gamine de six ans qui s'appelait Mona et qu'on avait emmenée dans une forêt il y avait longtemps.
— Il faut que je vous dise encore une chose, dit Mímir. Une seule, et j'aurai fini.
Il se tourna vers Runa.
— Je ne peux pas poser ce sort seul.
Runa releva la tête.
— La cité ne m'obéit pas, enfant. Elle t'obéit à toi. C'est toi qui as ouvert le seuil, c'est toi qui allumes les rues en marchant, c'est toi qui as rouvert les yeux de cette maison après trois cents ans. Je peux te donner les Mots. Je peux t'apprendre à les dire. Je ne peux pas les dire à ta place. — Il s'inclina légèrement. Ce qui veut dire que personne ici ne décidera pour toi. Ni moi, ni lui, ni eux. Si ce sort tombe sur Orðstœðr, ce sera parce que tu l'auras prononcé de ta bouche, en sachant ce que tu fais. Et si tu ne le prononces pas, il ne tombera pas.
VI.
Il y eut un long silence dans la salle basse.
Leiv fut le premier à le rompre, et il le rompit comme Leiv rompait les silences : en disant tout haut ce que tout le monde tournait en rond.
— Cinq ans, dit-il. Enfin — un an pour nous. C'est un an. C'est rien, un an. On est partis du Refuge il y a un an et demi, ça a passé comme… — Il claqua des doigts. Puis il s'arrêta net, et son visage changea. — Ah. Non. Pour elle c'est pas un an.
— Non, dit Kára.
— Pour elle c'est cinq ans. — Il regardait Runa maintenant, et sa voix avait perdu toute sa légèreté. — Cinq ans où on n'est pas là. Cinq vrais ans. Genre — genre quand j'avais neuf ans, il y a cinq ans, j'étais un môme, je savais rien faire du tout, j'avais peur du noir. — Il s'agita sur son banc. — Bah. C'est pas pareil du tout, en fait. C'est pas du tout pareil.
Kára, elle, n'avait pas quitté sa position debout.
— C'est la bonne solution, dit-elle.
Sigurd releva la tête d'un coup.
— Kára.
— Non, écoute-moi. — Elle ne haussait pas la voix. — Je ne dis pas que c'est bien. Je dis que c'est la bonne. Regarde ce qu'on a : une gamine que le monde entier a entendue se réveiller deux fois, un culte qui ramasse des enfants comme des outils depuis des années, et une ville à trois semaines d'ici où ils viennent de prendre une fille et un vieil homme. — Elle posa ses deux mains à plat sur la table. — Si on l'emmène, on la promène sur les routes avec un triangle noir aux trousses et on prie. Si on reste, Eira est morte et Eldur aussi. Il n'y a que cette porte-là qui donne quelque part.
— Elle a neuf ans, dit Sigurd.
— Je sais quel âge elle a. — Et pour la première fois, la voix de Kára se fêla. — Ma sœur en avait six.
Sigurd la regarda, et il n'eut rien à répondre.
Kára se détourna, alla jusqu'à la fenêtre haute, et resta là, de dos.
— Ce que je dis, c'est que dans un an on peut être revenus, dit-elle plus bas. Un an. On descend, on récupère Eira si elle est encore récupérable, on trouve qui a fait ça, et on remonte. Le seuil s'ouvre, elle sort, et on n'aura perdu personne. — Un temps. — C'est la seule version de tout ça où on ne perd personne.
VII.
— Non, dit Runa.
Elle l'avait dit doucement, sans se lever, et pourtant tout le monde se tut.
Elle était toujours assise très droite sur son banc, les mains sur les genoux. Elle ne pleurait pas. Sigurd, qui la connaissait mieux que quiconque au monde, vit qu'elle avait décidé cela depuis un moment déjà, et qu'elle avait attendu que tout le monde ait fini de parler pour le dire une seule fois.
— Enfant, commença Mímir.
— Non, répéta Runa. Je ne dirai pas vos Mots.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je ne dis pas que vous avez tort. — Sa voix était posée, presque scolaire, comme quand elle récitait une leçon à Eyvindr. — J'ai compris tout ce que vous avez dit. Je sais que je suis en retard. Je sais que je n'ai pas su regarder à temps et qu'ils ont pris Eira, et je sais que si j'avais su, on aurait peut-être pu faire quelque chose. Je le sais mieux que vous, parce que c'est moi qui l'ai regardée se faire prendre dans l'eau. — Elle marqua un temps. — Je sais aussi que Kára a raison. C'est la bonne solution. C'est probablement la seule.
— Alors —
— Mais vous ne me demandez pas de rester cinq ans, dit-elle.
Elle se tourna vers Sigurd.
— C'est ça que personne n'a dit depuis ce matin. Vous parlez tous comme si c'était une question de temps qu'on perd, et que dans un an on se retrouve et que tout continue. — Elle secoua la tête. — Ce n'est pas ça. Vous me demandez de vous rendre quelqu'un d'autre.
Personne ne parla.
— Toi tu auras vécu un an, dit-elle à Sigurd. Un an de routes, de combats, de gens à sauver. Tu auras dix-huit ans, tu seras plus fort, tu seras à peu près le même. — Sa voix ne tremblait toujours pas, et c'était insoutenable. — Moi j'aurai vécu cinq ans dans une ville vide avec une tête dans un bassin. J'aurai quatorze ans. J'aurai passé plus de temps ici, tout seule, que je n'ai passé de temps avec toi depuis Brynnadalr. — Elle le regarda bien en face. — Quand tu reviendras, tu chercheras Runa. Et il y aura quelqu'un qui te ressemblera de loin et qui portera mon nom, et qui aura appris à faire des choses que tu ne comprends pas, et qui aura eu cinq ans pour s'habituer à ce que tu ne sois pas là. Ce ne sera pas moi. Ce sera quelqu'un qui se souvient de moi.
Sigurd ouvrit la bouche. Aucun son n'en sortit.
— Alors non, dit Runa. Je ne le dirai pas.
Elle se leva. Elle était toute petite entre les tables de pierre.
— Vous pouvez me le redemander demain, dit-elle poliment. Je dirai non demain aussi.
Et elle sortit de la salle basse, et les runes du sol s'éteignirent une à une derrière elle.
VIII.
Ils la laissèrent partir.
Ce fut Kára qui les en empêcha, en réalité — Leiv s'était levé pour la suivre et Kára l'avait rattrapé par le bras sans un mot, et Leiv s'était rassis. On n'allait pas courir après quelqu'un qui venait de dire une chose pareille. Il fallait la laisser respirer.
Sigurd, lui, ne bougea pas du tout. Il resta assis à sa table de pierre, dans la salle qui s'éteignait doucement autour d'eux, à regarder l'endroit où Runa s'était tenue.
— Elle a raison, tu sais, dit Mímir au bout d'un long moment.
— Je sais.
— Je ne parle pas de son refus. Je parle de ce qu'elle a dit avant. — Le vieil érudit s'était rapproché. Sur la personne qui reviendra. Elle a raison, et c'est une chose que j'ai vue arriver à d'autres, et que j'ai eu la lâcheté de ne pas vous dire moi-même ce matin. Cinq ans à cet âge-là ne sont pas cinq ans. Ce sont ceux qui font la différence entre une enfant et quelqu'un. Elle ne t'attendra pas comme on attend en retenant son souffle. Elle vivra. Elle changera. Elle t'aimera toujours — de cela je ne doute pas une seconde, cette petite t'aime comme on aime une seule fois — mais elle t'aimera avec cinq années entre vous que tu n'auras pas vécues.
— Vous voulez que je vous dise quoi, dit Sigurd.
— Rien. Je veux que tu le saches avant, et pas après.
Sigurd se prit la tête dans les mains.
— Elle a dit qu'elle dirait non demain aussi.
— Elle le pense.
— Alors c'est fini. Vous avez dit vous-même qu'elle seule peut prononcer les Mots. Elle refuse. Donc il n'y a pas de sort, donc soit on l'emmène sur les routes, soit on reste ici dix ans pendant qu'ils démontent le monde. — Il releva la tête. — Vous nous avez fait venir ce matin pour nous offrir une porte fermée à clé.
— Non, dit Mímir.
Quelque chose dans le ton fit que Sigurd le regarda vraiment.
Le vieil érudit s'était placé devant lui, et il y avait dans son visage translucide une gravité que Sigurd ne lui avait pas encore vue — pas la gravité du gardien ni celle du maître, mais quelque chose de plus nu, de presque désolé.
— Elle refusera si je le lui demande, dit Mímir. Elle refusera si la porteuse de brume le lui demande, et elle refusera si le garçon de métal le lui demande, et elle refusera si le vieux veilleur le lui demande. Elle a neuf ans et elle vient de tenir tête à quatre adultes et à un mort, ce qui devrait vous donner une idée de ce dont elle est capable.
— Et alors ?
— Alors il y a exactement une personne au monde à qui elle dira oui.
Sigurd sentit le froid lui descendre dans le ventre.
— Et c'est pour cela, dit Mímir très doucement, que je ne te demanderai pas de le faire. Je ne te le demanderai pas ce soir, ni demain, ni le jour d'après. Ce serait la chose la plus laide que j'aie faite en trois cents ans, et j'en ai fait quelques-unes. — Il se recula. Je t'ai dit ce qui est possible et ce que cela coûte. Le reste ne me regarde pas. Si un jour cette enfant prononce ces Mots, il faudra qu'elle le fasse parce que quelqu'un qu'elle aime plus que tout au monde le lui aura demandé en la regardant dans les yeux. Et cette personne devra vivre avec, ensuite, très longtemps.
Il s'effaça.
IX.
Sigurd sortit de la salle basse et marcha dans la cité jusqu'à la nuit.
Il ne chercha pas Runa. Il savait où elle était — dans la cour, ou près de la fontaine, ou dans la galerie du lac où elle aimait s'asseoir les pieds au-dessus de l'eau — et il savait que s'il la trouvait maintenant, il dirait une chose qu'il ne pourrait pas reprendre.
Alors il marcha. Il monta jusqu'aux terrasses hautes, celles qui dominaient les toits d'Orðstœðr, et il s'assit sur un muret de pierre pâle, et il regarda la ville s'allumer par plaques à mesure que quelqu'un, quelque part en bas, se déplaçait dans les rues.
Il pouvait la suivre à la trace. C'était le pire. Il n'avait qu'à regarder où les lumières s'allumaient pour savoir exactement où était la petite fille qui refusait de rester.
Il essaya de compter, parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre.
Trois à quatre semaines pour redescendre à Vatnsfjörd. Un temps qu'il ne pouvait pas estimer pour retrouver la trace d'Eira — des jours, des semaines, peut-être plus. Un temps qu'il ne pouvait pas estimer non plus pour la reprendre à des gens dont il ne connaissait ni le nombre, ni les forces, ni les intentions. Puis trois à quatre semaines pour remonter.
Ça faisait un an. Ou à peu près. Ça faisait exactement le compte que Mímir avait posé sur la table ce matin, et Sigurd comprit soudain que le vieil érudit n'avait pas choisi ce chiffre au hasard, et qu'il avait passé sa nuit à le calculer.
Cinq ans pour un.
Il pensa à Runa qui disait ce sera quelqu'un qui se souvient de moi, et il eut envie de vomir.
Puis il pensa à une fille aux cheveux noirs avec un manteau sur la tête, et à un vieil homme dans une pièce pleine de livres avec trois hommes autour de lui, et à un garçon à genoux dans une rue mouillée qui frappait les pavés avec le plat de la main.
Puis il pensa à Runa dans un an, sur une route, avec un triangle noir qui sort d'un fourré.
Il resta sur son muret très longtemps.
X.
Kára le trouva là un peu avant l'aube.
Elle ne dit rien. Elle s'assit à côté de lui sur la pierre froide, les avant-bras sur les genoux, et elle regarda la même ville que lui pendant un moment.
— Elle dort, dit-elle enfin. Dans la cour. Leiv est resté à côté d'elle.
— Bien.
— Elle a demandé si tu étais fâché.
Sigurd ferma les yeux.
— Qu'est-ce que tu as répondu ?
— Que non. — Kára haussa une épaule. — Que tu réfléchissais. Elle a dit « ah », et elle s'est endormie tout de suite après. Elle est encore vidée d'hier.
Ils restèrent silencieux un long moment. En dessous d'eux, la cité était presque entièrement éteinte ; seules quelques lampes brûlaient encore autour de la cour, là où l'enfant dormait.
— Je ne peux pas lui demander ça, dit Sigurd.
— Je sais.
— Tu ne comprends pas. Je ne dis pas que c'est dur. Je dis que je ne peux pas. Physiquement. Je ne peux pas m'asseoir devant elle et lui dire : reste ici toute seule pendant cinq ans, je reviens. — Sa voix se cassa sur le dernier mot. — Je l'ai portée sur mon dos, Kára. Elle avait cinq ans, le village brûlait, elle avait la tête dans mon cou et elle ne pleurait même pas parce qu'elle avait trop peur pour pleurer. J'ai promis. Je ne me souviens même pas à qui — à personne, à moi. J'ai promis.
Kára ne le regardait pas. Elle regardait droit devant elle.
— Tu sais ce que je me dis, dit-elle après un moment. Depuis ce matin.
— Non.
— Que si quelqu'un m'avait proposé ça, il y a trois ans. — Elle parlait très calmement. — Une porte, et derrière la porte un endroit sûr où Mona serait enfermée cinq ans, avec de quoi manger et quelqu'un pour lui apprendre des choses, et où personne ne pourrait la toucher. Et moi dehors pendant ce temps-là. — Elle tourna enfin la tête vers lui. — Je l'aurais poussée dedans. Sans hésiter une seconde. Je lui aurais menti pour qu'elle y entre, s'il avait fallu.
— Ce n'est pas pareil.
— Non, dit Kára. Ce n'est pas pareil. Chez moi il n'y avait pas de porte.
Elle se leva et s'étira, et le ciel commençait à pâlir derrière les montagnes.
— Décide-toi vite, dit-elle sans dureté. Pas parce que je te presse. Parce que chaque jour où on discute, elle est un jour plus loin, et on ne sait même pas dans quelle direction ils sont partis.
Elle redescendit vers la cour.
Sigurd resta seul sur le muret, à regarder le jour se lever sur une cité qui s'était rallumée entièrement pour une enfant de neuf ans, et à comprendre lentement, avec une netteté qui lui faisait mal, que la question n'était plus de savoir s'il pouvait le lui demander.
C'était de savoir combien de temps il allait encore réussir à ne pas le faire.