Ils mirent onze jours à descendre.
Le courant les prit dès la sortie de la crique et ne les lâcha plus. C'était une chose étrange à vivre : le lac, qui les avait fait ramer pendant des semaines à l'aller, les portait maintenant sans qu'ils aient rien à faire, et il fallait surtout veiller à ne pas se laisser mettre en travers. Leiv, qui avait décrété qu'il apprendrait la voile, l'apprit effectivement au bout de trois jours, après avoir failli les noyer deux fois.
La brume s'ouvrit vers le sixième jour. Les rives se rapprochèrent. Puis il y eut des îlots, puis des barques de pêche, puis des cheminées.
Ils ne parlèrent pas beaucoup.
Ce n'était pas de la mauvaise humeur. C'était qu'il manquait quelqu'un, et qu'aucun des trois ne savait quoi faire du trou. Runa avait passé une année à demander pourquoi. Pourquoi l'eau est noire ici et grise là-bas, pourquoi les oiseaux partent en ligne, pourquoi on dit bâbord, pourquoi Kára dort avec ses dagues. Sigurd avait passé cette même année à répondre, ou à ne pas savoir répondre, et il ne s'était jamais aperçu que ces questions étaient la structure de ses journées.
Maintenant personne ne demandait rien, et les journées n'avaient plus de forme.
Le pire était le matin. Sigurd se réveillait, et sa main partait vers sa gauche pour vérifier qu'elle était là — un geste qu'il faisait depuis Brynnadalr, depuis qu'il avait douze ans et elle cinq — et sa main ne rencontrait que le bois mouillé du bordage. Il rouvrait les yeux. Il se rappelait. Et il commençait la journée là-dessus.
Le quatrième jour, il eut froid pendant la nuit et mit un long moment à comprendre pourquoi.
— Tu grelottes, dit Kára sans ouvrir les yeux.
— Ça va.
— Tu n'as plus de cape, Sigurd.
Il ne répondit pas. À l'escale suivante, Kára acheta une cape brune à un pêcheur, épaisse, mal coupée, qui sentait le poisson fumé, et la lui jeta sur les genoux sans commentaire. Il la mit.
— Remarque, dit-elle plus tard, ce n'est pas si bête. Pendant un an, dans toutes les auberges du continent, on a cherché un garçon à la cape verte.
Sigurd baissa les yeux sur la laine brune.
— Ils cherchent quelqu'un qui n'existe plus, dit-il.
Il l'avait dit sans y penser, et il resta un moment silencieux après.
Vatnsfjörd apparut au matin du onzième jour, et Sigurd sut immédiatement que quelque chose n'allait pas.
Il lui fallut la moitié de la matinée pour comprendre quoi.
La ville allait bien.
Les quais fonctionnaient. Des grues de bois montaient des ballots, des gamins couraient entre les caisses, des femmes disputaient le prix du poisson avec la même mauvaise foi que six semaines plus tôt. Les canaux étaient encombrés de barques. On avait décroché les bannières du tournoi et on avait remis les bannières ordinaires, et deux ou trois échoppes vendaient encore des breloques à l'effigie du trident aux derniers voyageurs.
Il n'y avait pas de gardes en armes aux carrefours. Pas de contrôles. Pas de patrouilles doublées. Personne aux portes de la ville ne demandait qui ils étaient.
Ils remontèrent le canal principal à pied, tous les trois, et Sigurd écoutait.
Les gens parlaient des prix. Du temps. D'un mariage. D'un bateau qui avait cassé son mât. Deux hommes se disputaient sur le résultat d'une demi-finale du tournoi, six semaines après, avec l'acharnement de gens qui n'ont pas d'autre sujet.
Personne ne parlait d'un enlèvement.
Personne ne parlait d'une porte défoncée au bord du port, ni d'un archiviste royal emmené dans son propre palais.
— C'est pas normal, dit Leiv à voix basse. Si ? Chez moi, quand quelqu'un se fait prendre un poulet, tout le village en parle pendant trois mois.
— Non, dit Kára. Ce n'est pas normal.
Sigurd regardait les façades, les fenêtres, les gens.
— Ils ont peur ? demanda-t-il.
— Non. — Kára observait la foule avec cette attention plate qu'elle mettait à tout. — Regarde-les. Ils ne baissent pas la voix, ils ne regardent pas par-dessus leur épaule, ils s'engueulent pour un poisson. Des gens qui ont peur ne s'engueulent pas comme ça.
— Alors quoi ?
— Alors ils ne savent pas, dit Kára.
L'auberge de Sigrun était ouverte.
Elle avait une porte neuve — du bois clair, pas encore huilé, qui jurait avec le reste de la façade — et deux fenêtres du bas étaient condamnées par des planches. À part ça, rien.
Sigrun était derrière son comptoir, et quand elle les vit entrer elle s'immobilisa avec un torchon à la main, et elle resta comme ça trois secondes entières.
Puis elle contourna le comptoir et serra Sigurd contre elle si fort qu'il en perdit le souffle.
— Petit crétin, dit-elle dans son épaule. Espèce de petit crétin.
Elle les fit asseoir au fond, dans le coin sombre, apporta de la bière sans qu'on lui demande, et resta debout devant leur table, les poings sur les hanches.
— La gamine ?
— En sécurité, dit Sigurd.
Sigrun le regarda un long moment. Elle n'était pas une femme facile à mentir, et il n'avait pas menti, et elle vit les deux.
— Bon, dit-elle. Bon.
Elle s'assit. Puis elle leur raconta.
Ils étaient venus une nuit, trois jours après le départ des enfants — c'est comme ça qu'elle disait, le départ des enfants. Ils étaient venus chez elle d'abord, à six, et ils avaient tout retourné. Le grenier, les chambres, la cave, les paillasses éventrées. Ils cherchaient quelque chose de précis, et ils ne l'avaient pas trouvé, parce que ça n'existait pas.
— Ils voulaient savoir où vous étiez partis, dit-elle. Je leur ai dit ce que je savais, c'est-à-dire rien du tout : que vous aviez payé, que vous étiez partis un matin, et que vous n'aviez jamais dit où.
— Ils vous ont fait mal ? demanda Leiv.
Sigrun eut un geste d'impatience.
— Ils m'ont bousculée. L'un d'eux m'a mis une gifle pour la forme et j'ai fini par terre. — Elle haussa les épaules. — Voilà. C'est tout. Ils ont compris en dix minutes que je ne savais rien et ils sont partis.
Elle tourna son gobelet entre ses mains.
— C'est ça, le pire, dit-elle plus bas. Ils sont partis parce que je n'étais pas utile. Vous comprenez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que ceux à qui ils ont fait mal, ils leur ont fait mal parce qu'ils pouvaient servir. — Elle regarda le mur. — J'ai eu une gifle et une porte cassée, et le lendemain matin j'ai rouvert et j'ai servi de la soupe. Et à trois rues d'ici, il y a une petite qui a disparu et un vieux monsieur à qui ils ont pris les mains.
Le silence tomba sur la table.
— Eldur est vivant ? dit Sigurd.
— Ils l'ont rendu il y a une quinzaine. Vivant, oui. — Sa bouche se tordit. — Si on veut.
Elle prit une longue inspiration.
— Et il y a le batelier, dit-elle. Celui du roi, celui qui vous a emmenés sur le lac.
Sigurd sentit son ventre se fermer.
— On l'a repêché il y a huit jours, dit Sigrun. Dans un bras du canal nord, contre une grille. Ils ont dit qu'il était tombé.
Personne ne parla.
— Il était pas tombé, dit Leiv.
— Non, mon garçon, dit Sigrun. Il n'était pas tombé.
Ils trouvèrent Hrafnsson au bout de l'après-midi, sur les quais de l'est, en train de parler à un docker.
Sigurd le vit de loin et faillit ne pas le reconnaître.
Ce n'était pas qu'il avait changé de visage. C'était l'immobilité — l'espèce de raideur économe des gens qui ont appris à ne plus faire un seul geste inutile parce qu'ils n'ont plus assez d'énergie pour se le permettre. Il tenait un carnet. Il parlait au docker d'une voix posée, et le docker secouait la tête, et Hrafnsson notait quelque chose, remerciait, et passait au suivant.
Sigurd resta planté à vingt pas, incapable d'avancer.
— Vas-y, dit Kára.
— Je ne peux pas.
— Si.
Ce fut Hrafnsson qui les vit. Il leva la tête, s'arrêta au milieu d'une phrase, et regarda Sigurd sans expression pendant deux secondes.
Puis il rangea son carnet dans sa veste et vint vers eux.
Sigurd avait préparé des mots pendant onze jours sur un lac. Il en avait fait des versions, la nuit, en regardant le ciel. Il ouvrit la bouche et il n'en sortit rien du tout.
— Je suis désolé, dit-il enfin. On est partis, et—
— Vous saviez pas, dit Hrafnsson.
Ce n'était pas une accusation. Ce n'était pas non plus un pardon. C'était une constatation, faite d'une voix neutre, par quelqu'un qui avait déjà classé la question.
— Je l'ai vue, dit Sigurd.
Hrafnsson leva les yeux.
— On a un moyen de voir loin. Là où on était. — Sigurd se força à continuer. — J'ai vu la porte s'ouvrir. J'ai vu ta sœur appeler l'eau et je l'ai vue se faire prendre. Et je t'ai vu arriver en courant.
Hrafnsson le regardait.
— Alors tu as vu que j'ai rien fait, dit-il.
— J'ai vu que tu as attaqué trois fois un homme qui m'aurait battu aussi.
— J'ai rien fait, répéta Hrafnsson, sans colère, comme on rappelle un fait établi.
Il détourna les yeux vers l'eau du port.
— Dix-sept jours, dit-il.
— Quoi ?
— Ça fait dix-sept jours. — Il sortit son carnet, le rouvrit, le referma, sans le regarder. — J'ai fait les quais. Les trois. J'ai fait les registres de capitainerie, tous les départs de la nuit et des trois jours suivants. J'ai fait les auberges, les loueurs de chevaux, les portes de la ville. J'ai payé des gens. J'ai fait deux fois le tour des îles proches en barque. — Il rangea le carnet. — J'ai rien. Dix-sept jours et j'ai rien du tout. Il y a des moments où je me demande si je l'ai pas rêvée.
Il se remit en marche vers le docker suivant, comme un homme qui reprend un travail interrompu.
— Hrafnsson, dit Kára.
Il s'arrêta.
— On est là pour ça, dit-elle. On n'est pas venus présenter nos condoléances. On est venus la chercher.
Hrafnsson resta immobile un moment, de dos.
— D'accord, dit-il.
Et il alla parler au docker suivant.
Ils le regardèrent faire. Leiv s'était mis à triturer un de ses bracelets. Kára avait les mâchoires serrées.
— Onze jours, dit-elle enfin, très bas. Si on avait décidé plus vite. Si on n'avait pas passé deux jours à discuter en haut, si Mímir avait parlé le premier soir. On serait là depuis trois jours.
— Kára.
— Trois jours, c'est peut-être tout ce qui manque.
Sigurd ne répondit pas, parce qu'il faisait le même calcul depuis onze jours et qu'il arrivait au même endroit.
Ils virent Eldur le lendemain.
Il n'était pas chez lui. Il était à son poste, dans la salle basse des archives royales, assis à sa table de travail comme si de rien n'était.
Un jeune commis lisait à voix haute à côté de lui, et Eldur écoutait, la tête un peu penchée, et de temps en temps il disait une cote ou une date, et le commis notait.
Il ne portait pas de lunettes. Ses mains étaient posées sur la table devant lui, à plat, et elles étaient enveloppées de linges propres, et il en manquait des parties.
Sigurd s'arrêta net dans l'embrasure.
— Maître Eldur, dit le commis.
Le vieil homme leva la tête et plissa les yeux vers la porte.
— Qui est-ce ?
— C'est moi, dit Sigurd. Brand. — Puis, parce que ça n'avait plus aucune importance : — Sigurd.
Le visage d'Eldur s'ouvrit d'un coup.
— Ah, dit-il. Ah, mon garçon.
Il voulut se lever, n'y parvint pas bien, et Sigurd traversa la pièce en trois pas pour l'en empêcher. Le commis sortit sans qu'on le lui demande.
Ils restèrent un moment sans savoir quoi faire. Puis Eldur dit :
— Vous avez trouvé ? Là-haut ?
— Oui.
— C'était... — Sa voix se cassa d'excitation, pas d'émotion. — C'était vraiment là ? La cité ? Elle existe ?
— Elle existe, dit Sigurd. Elle est plus grande que tout ce que vous avez lu. Il y a une bibliothèque dedans. Des milliers de rouleaux, intacts, et personne ne les a lus depuis trois cents ans.
Eldur ferma les yeux.
— Ah, dit-il encore.
Et Sigurd vit deux larmes descendre sur son visage ridé, et le vieil homme ne pouvait pas les essuyer.
— Bon, dit Eldur au bout d'un moment, en reniflant. Bon. Bien.
Il rouvrit les yeux et les tourna vers l'endroit approximatif où se tenait Sigurd.
— Je voulais vous dire, commença-t-il.
— Non.
— Si, laissez-moi. — Sa voix se raffermit. — Ils sont venus me chercher ici. Trois hommes. Ils m'ont emmené dans un endroit dont je ne sais pas dire où il est, et ils m'ont demandé où vous étiez partis, tous les trois, et je leur ai dit ce que tout le monde savait, à savoir que vous étiez partis vers le nord avec une lettre du roi.
— Eldur—
— Ils voulaient un nom, dit le vieil homme. Le nom de l'ermite de Tindreyja.
Sigurd se tut.
— Je ne le leur ai pas donné.
Il le dit simplement, sans fierté.
— Je suis navré, ajouta-t-il aussitôt. J'ai bien peur que ça n'ait servi à rien du tout.
— Comment ça, rien ?
— Réfléchissez, mon garçon. — Eldur eut un petit geste des poignets, comme s'il tournait une page invisible. — Je suis l'archiviste royal. Je sais que ce nom est écrit dans les registres de la cour, parce que c'est moi qui les tiens. Un savant qui quitte le service du roi, ça laisse une ligne. Une pension refusée, une date de départ, une mention. — Il eut un sourire épouvantable. — J'ai tenu ma langue quatre jours pour un nom qui est écrit à trente pas d'ici, dans un livre que n'importe qui peut consulter s'il sait où chercher. Et je ne sais même pas s'ils ont su chercher. Je ne le saurai jamais.
Il baissa la tête vers ses mains bandées.
— Alors voilà, dit-il. Je m'excuse. J'aurais voulu vous être utile.
Sigurd resta un long moment sans pouvoir parler.
Puis il s'accroupit à côté de la chaise du vieil homme, comme il s'accroupissait devant Runa, et il posa très doucement sa main sur l'avant-bras d'Eldur, au-dessus des linges.
— Maître Eldur, dit-il. Écoutez-moi bien.
— Mon garçon—
— Vous avez tenu quatre jours. — Sa gorge le brûlait. — Moi j'ai regardé une porte se refermer sur une gamine de neuf ans et je suis parti. Vous, vous avez tenu quatre jours. Ne me dites plus jamais que vous n'avez servi à rien.
Eldur ne répondit rien.
Au bout d'un moment, il tourna la main sous les linges, maladroitement, et referma ce qu'il lui restait de doigts sur ceux de Sigurd.
Ils allèrent voir le trident le surlendemain.
Sigurd n'aurait pas su expliquer pourquoi. C'était un réflexe, un besoin de vérifier que quelque chose, dans cette ville, était resté à sa place. La salle était ouverte comme toujours, presque vide à cette heure — deux ou trois curieux, un gardien qui s'ennuyait contre un pilier.
Le trident était sur son estrade.
Trois pointes, hampe sombre, la même patine mate. On l'avait remis dans son berceau de bois après le tournoi et il était là, exactement comme le jour où Sigurd l'avait vu la première fois, à quelques pas de la foule, sans vitrine, sans chaîne.
Kára s'approcha de l'estrade et s'arrêta à un pas.
Elle le regarda.
Sigurd, qui pensait à autre chose, mit un moment à s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus du tout. Elle avait la tête légèrement inclinée. Elle le regardait comme on regarde le visage de quelqu'un qu'on croit reconnaître dans la rue.
— Kára ?
Elle ne répondit pas. Elle tendit la main, très lentement, et posa deux doigts sur la hampe.
Le gardien, contre son pilier, ne réagit même pas. Tout le monde touchait le trident. C'était le trident : il ne se passait jamais rien.
Kára retira sa main.
— Sortons, dit-elle.
Dehors, sur le parvis, elle marcha vingt pas sans s'arrêter, puis fit volte-face.
— Ce n'est pas lui.
— Quoi ?
— Ce n'est pas le trident. — Elle parlait vite et bas. — Ce n'est pas le même objet.
— Kára, tu l'as vu trois minutes il y a six semaines—
— Je l'ai tenu, Sigurd. — Elle avait posé sa paume ouverte contre sa poitrine sans s'en apercevoir. — Je l'ai soulevé au-dessus de ma tête devant deux mille personnes et je l'ai gardé en l'air le temps qu'ils arrêtent de crier. Tu sais combien de temps ça fait, ça ? Ça fait très longtemps. J'ai eu tout le temps de le sentir.
Elle leva la main et la referma sur du vide, comme si elle empoignait de nouveau la hampe.
— Il était plus lourd. Beaucoup plus lourd, et mal réparti, il tirait vers l'avant comme s'il y avait quelque chose de dense dans les pointes. J'ai dû corriger mon poignet quand je l'ai levé. — Elle secoua la tête. — Et il ne chauffait pas. Je l'ai tenu peut-être trente secondes à pleine main, et le métal est resté froid. Ça m'avait frappée sur le moment, j'ai pensé que c'était l'émotion. Ce n'était pas l'émotion.
Elle laissa retomber sa main.
— Celui qui est là-dedans a le poids d'une lance ordinaire. Il est équilibré comme une arme. Et il tiédit sous les doigts en quatre secondes, comme n'importe quel bout de fer. — Elle regarda Sigurd. — C'est du très bon travail. Vraiment. Il faut avoir tenu l'autre pour le savoir.
Sigurd regardait la porte de la salle.
Et pendant une trentaine de secondes, il ne comprit rien du tout. Il pensa : on a volé une relique nationale. Il pensa : le roi ne le sait pas. Il pensa : il faut le lui dire.
Puis les pièces glissèrent les unes contre les autres, et le sol se déroba.
Une relique répond à son élément. Un porteur du bon élément qui s'en approche le sent. On promène un porteur d'eau dans une région, et on regarde s'il pâlit.
Ils ne l'ont pas interrogée. Ils l'ont emportée. On n'emporte pas un témoin. On emporte une chose dont on a besoin.
— Sigurd ?
Il avait dû changer de couleur, parce que Kára s'était rapprochée d'un pas.
— Ils ne l'ont pas prise pour la faire parler, dit-il. Ni pour nous. Ils l'ont prise pour vérifier.
Kára devint très immobile.
— Ils ne pouvaient pas savoir si le trident était un verrou, dit Sigurd. Personne ne peut le savoir en le regardant, il ressemble à un bout de ferraille. Alors ils ont pris la porteuse d'eau la plus proche, ils l'ont promenée devant, et ils ont regardé ce qui se passait. — Il entendait sa propre voix comme celle d'un autre. — Et ensuite ils l'ont volé.
— Et Eira, dit Kára.
— Eira leur a servi à mesurer.
Il dut s'appuyer contre le mur du parvis.
— Le trident est parti, dit-il. Il est parti depuis des semaines, peut-être. Ce qui veut dire qu'elle leur a donné ce qu'ils voulaient il y a des semaines. — Il leva les yeux vers Kára. — Depuis, elle ne sert plus à rien. Elle sait juste ce qu'elle a vu.
Aucun des deux ne dit ce que ça impliquait.
Ils obtinrent une audience le soir même.
Elle ne fut pas donnée dans la salle du trône mais dans un cabinet de travail à l'étage, une pièce chaude aux murs couverts de livres, avec une carte du royaume déroulée sur une table et deux gardes dehors. Ragnvald les reçut sans couronne, en tunique sombre, et il avait vieilli.
— Vous êtes revenus, dit-il. Je ne l'aurais pas parié.
Il les fit asseoir. On apporta du vin coupé. Sigurd n'y toucha pas.
— Nous avons vu maître Eldur, dit-il.
— Oui.
— Vous savez ce qu'ils lui ont fait.
— Je le sais. — Le roi croisa les mains. — Je sais aussi ce qu'ils ont fait à la sœur du jeune Hrafnsson, et à mon batelier qu'on a sorti du canal nord il y a huit jours et que j'ai fait enterrer à mes frais parce qu'il n'avait pas de famille. — Sa voix restait posée. — J'ai la liste, jeune homme. Je la connais par cœur. C'est à peu près la seule chose que je possède dans cette affaire.
— Majesté, dit Kára. Le trident qui est dans votre salle est un faux.
Sigurd la regarda — ils avaient convenu qu'elle le dirait, mais il avait imaginé plus de préambule.
Le roi ne bougea pas d'un pouce.
— Comment le savez-vous ?
— Je l'ai tenu. Le poids ne va pas. L'équilibre ne va pas. Il chauffe dans la main et l'autre ne chauffait pas.
Ragnvald la considéra un long moment.
— Vous avez une excellente mémoire des mains, dit-il enfin. C'est rare. La plupart des gens se souviennent de ce qu'ils ont vu.
Puis il se leva, alla jusqu'à la fenêtre, et resta de dos.
— Je sais que c'est un faux, dit-il. Je l'ai fait faire moi-même.
Le silence dura plusieurs secondes.
— On me l'a pris il y a dix-neuf jours, dit le roi. La nuit. Dans mon propre palais, dans une salle que trois hommes gardent en permanence — et les trois hommes n'ont rien vu, et je les crois, ce qui est la partie la plus désagréable de cette histoire. — Il regardait toujours dehors. — J'ai su le lendemain matin. J'ai fait fermer la salle une journée en prétextant un nettoyage, j'ai fait venir le meilleur armurier de la ville sous serment, et il m'a fabriqué cette copie en quatre jours d'après les dessins des archives. On l'a posée sur l'estrade et on a rouvert.
— Vous l'avez caché, dit Sigurd.
— J'ai fait exactement cela.
— Pourquoi ?
Ragnvald se retourna.
— Parce que je suis le roi de Niflheim, dit-il, et parce que j'ai pesé ce qui arriverait si je l'annonçais. — Il revint vers la table. — Le trident est la relique nationale. C'est le symbole de la légitimité de ma maison et de l'indépendance de ce royaume. Le jour où j'annonce qu'on me l'a volé dans mon palais sans que mes gardes s'en aperçoivent, il se produit trois choses, et je peux vous les donner dans l'ordre.
Il posa un doigt sur la carte.
— D'abord, ma propre cour comprend que je suis un roi qu'on peut cambrioler. J'ai des cousins. Ils comptent. — Un deuxième doigt. — Ensuite, la ville l'apprend, et une ville de commerce qui perd confiance en son roi perd confiance en sa monnaie ; j'ai vu cela arriver à Vindheim il y a vingt ans et j'ai lu ce que ça coûte. — Un troisième doigt, posé plus loin sur la carte, vers le sud. — Et enfin les trois autres grandes nations apprennent que Niflheim a perdu sa relique. Elles sentiraient le sang, jeune homme. Elles le sentiraient dans la semaine.
Il se rassit lourdement.
— Alors j'ai fait fabriquer un morceau de métal et j'ai menti à mon peuple, et je le referais.
— Et vous ne cherchez pas à le récupérer ? dit Sigurd.
— Je cherche.
— Comment ?
— Discrètement. — Le roi soutint son regard. — Avec des hommes que j'envoie sous d'autres prétextes, dans des directions que je devine mal, contre des gens dont je ne connais ni le nom, ni le nombre, ni le pays.
Sigurd sentit quelque chose monter en lui.
— Ce n'est pas assez.
— Sigurd, dit Kára.
— Non. — Il s'était levé sans s'en apercevoir. — Ce n'est pas assez, majesté. Vous avez une armée. Vous avez une flotte. Vous avez des ports, des gardes, des routes. Et vous envoyez trois hommes en catimini pendant que la chose la plus importante de votre royaume est en train de traverser le continent dans une charrette.
— Sigurd, répéta Kára.
Le roi leva une main pour la faire taire, mais sans quitter Sigurd des yeux.
— Continuez, dit-il.
— Vous ne comprenez pas ce que c'est, dit Sigurd.
Et voilà : il était arrivé au bord.
Il aurait pu le dire. Il avait les mots dans la bouche : ce n'est pas une relique nationale, c'est un des neuf verrous qui tiennent le sommeil de la chose qui a vidé les dieux, et il en existe huit autres, et pendant que vous protégez votre monnaie il y a des gens qui les rassemblent un par un. Il aurait suffi de six phrases.
Et derrière ces six phrases, il y avait une falaise dans une crique, une cité fermée, un vieil homme, et une petite fille de neuf ans qui portait sa cape.
Le roi savait déjà que Runa n'était pas une enfant ordinaire. Le roi avait donné une lettre et un batelier. Le batelier avait parlé sous la torture avant de finir dans un canal.
Sigurd referma la bouche.
— C'est plus important que vous ne le croyez, dit-il. C'est tout ce que je peux vous dire.
Ragnvald l'observa longuement.
— Vous me cachez d'où vous tenez cela, dit-il.
— Oui.
— Et vous ne me le direz pas.
— Non, majesté.
Le roi hocha la tête lentement. Il n'avait pas l'air offensé ; il avait l'air d'un homme qui range une information dans un tiroir.
— Bien, dit-il. Je respecte cela. J'ai été jeune, et j'ai su des choses que je ne pouvais pas dire à mon propre père.
Il se pencha en avant.
— Alors je vais vous dire, moi, ce que je crois. Je crois que vous avez raison. Je crois que cet objet est bien autre chose que ce que ma famille en a fait pendant trois cents ans, et je crois que ceux qui l'ont pris savent exactement quoi. — Il écarta les mains. — Et je crois aussi que je n'y peux rien.
— Vous êtes le roi.
— Je suis le roi d'un pays d'eau et de brume avec quatre mille hommes et une flotte de pêche armée. — La voix de Ragnvald resta calme. — Dites-moi contre qui je déclare la guerre. Donnez-moi un nom, un drapeau, une frontière, une ville que je puisse assiéger, et je fais sonner le rassemblement cette nuit. Vous ne pouvez pas. Personne ne peut. Ils n'ont pas de pays.
Il se leva et alla remettre du bois dans l'âtre, lentement, en parlant par-dessus son épaule.
— J'ai passé ma vie dans les livres, jeune homme. J'ai lu tout ce que ce royaume possède sur les guerres anciennes, et j'y ai appris une seule chose utile : les grandes catastrophes n'arrivent presque jamais parce que quelqu'un a été trop lâche. Elles arrivent parce que quelqu'un a voulu agir vite avec des moyens qu'il n'avait pas.
Il se retourna.
— Le trident est parti. Je ne sais pas où. Je ne sais pas qui. Si le destin a décidé que la relique de mes pères quitterait cette ville sous mon règne, eh bien, elle l'a quittée sous mon règne, et ce sera ma ligne dans les chroniques. — Il eut un sourire sans joie. — J'ai fait ce qu'un homme raisonnable pouvait faire : j'ai empêché la panique, j'ai protégé mes gens, et je cherche sans faire de bruit.
— Et si le monde entier en dépendait ? dit Sigurd.
— Alors le monde entier a le mauvais roi, dit Ragnvald. Cela s'est déjà vu.
Ils ressortirent du palais à la nuit.
Sigurd marcha jusqu'au pont sans parler. Il avait les poings serrés dans les poches de sa cape brune et il ne s'en apercevait pas.
— Il a raison, dit Kára au bout d'un moment.
— Je sais.
— Non, tu ne sais pas. Tu es en train de te dire qu'il a tort et que tu es poli. — Elle s'accouda au parapet. — Il a raison, Sigurd. Une armée, ça marche vers quelque chose. Il n'y a rien vers quoi marcher. Si demain il lève quatre mille hommes, ils vont où ?
— Nulle part.
— Voilà.
Ils restèrent un moment à regarder l'eau noire passer sous le pont.
— C'est pire que ça, dit Sigurd. Il a raison, et ça ne sert à rien qu'il ait raison. C'est ça que je n'arrive pas à... — Il chercha ses mots. — Tout le monde fait exactement ce qu'il doit faire. Le roi protège son peuple. Eldur a tenu quatre jours. Hrafnsson a fait les trois quais et tous les registres. Le batelier n'a probablement parlé qu'après très longtemps. Et le résultat, c'est un vieux sans mains, un homme dans un canal, et une fille qu'on ne retrouvera peut-être jamais.
— Oui, dit Kára.
— Alors à quoi ça sert d'avoir raison ?
Kára ne répondit pas tout de suite.
— À rien, dit-elle enfin. C'est pour ça qu'on va la chercher nous-mêmes.
Leiv les rejoignit sur le pont, essoufflé — il était allé traîner autour des ateliers de la ville pendant l'audience, parce que c'était sa manière de rendre service et qu'il n'avait pas tort.
— J'ai un truc, dit-il. Je sais pas si c'est un truc.
— Dis.
— J'ai discuté avec des gars de la forge du port. Il y a trois semaines, il y a une bande qui a fait faire du travail chez un charron, en dehors des murs, sur la route du sud. — Il reprit son souffle. — Ils ont fait renforcer un essieu et poser des ferrures sur une charrette bâchée. Ils ont payé comptant, ils ont pas discuté le prix, et ils ont demandé que ce soit fini pour la nuit même.
Kára s'était redressée.
— Une charrette bâchée qui part vers le sud, en pleine nuit, sans discuter le prix, dit-elle.
— Ouais. Et y a un détail. — Leiv se gratta la nuque. — Le charron a dit qu'il y avait un type qui restait à l'écart pendant tout le travail. Il regardait la route. Il a rien dit de la soirée.
Sigurd releva la tête.
Au même moment, à l'autre bout du pont, une silhouette qui s'était appuyée contre la balustrade depuis un moment se détacha sans hâte et s'éloigna vers les ruelles, du pas tranquille de quelqu'un qui rentre chez lui.
Aucun d'eux ne la remarqua.