Runalog
Chapitre 29 : Arc 6 -Chapitre 29 — Le fil qui brûle
4954 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 13/08/2026 14:15
I.
Hrafnsson les attendait à la porte sud, au matin, avec un sac et son sabre.
Personne n'avait discuté. Kára était allée le voir la veille au soir et lui avait dit l'heure et l'endroit, et c'était tout ce qu'il y avait eu comme conversation. Il était là avant eux.
— Le charron est à deux heures d'ici, dit-il en guise de bonjour. Sur la route de la côte. Je le connais, il a réparé le chariot de mon père deux fois.
Il se mit en marche sans attendre.
Sigurd le regarda prendre de l'avance et échangea un coup d'œil avec Kára.
— Il n'a pas dormi, dit-elle à voix basse.
— Cette nuit ?
— Depuis dix-sept jours, Sigurd. Regarde comment il marche.
Elle avait raison. Hrafnsson marchait bien, vite, régulièrement — trop régulièrement, comme une horloge qui ne sait plus que faire ça. Il ne regardait ni à droite ni à gauche.
Le charron confirma tout ce que Leiv avait rapporté et ajouta le reste. Une charrette bâchée, essieu arrière renforcé, quatre ferrures neuves sur les ridelles, travail payé comptant et terminé à la nuit. Quatre chevaux, ce qui était beaucoup pour une charrette de cette taille. Une bâche neuve, ce qui était étrange sur une charrette usée.
— Ils voulaient du solide et du rapide, dit le charron. C'est pas la même chose, d'habitude. Là, ils voulaient les deux.
— Combien d'hommes ? demanda Kára.
— Six que j'ai vus. Peut-être plus sur la route.
— Ils ont parlé ?
— Le moins possible. — Le vieil homme s'essuya les mains. — Y en a un qui restait dehors tout le temps. Il regardait la route. Il a pas dit un mot de la soirée et il a pas quitté son bout de talus.
Sigurd sentit un frisson lui passer dans le dos.
— Il était comment ?
Le charron réfléchit. Longuement.
— Ordinaire, dit-il enfin. C'est bête, hein ? J'ai passé quatre heures avec lui à trente pas, et je serais infoutu de vous dire s'il était grand ou petit.
II.
La route du sud suivait la côte, entre la mer plate et les collines rases.
Ils marchèrent trois jours dans le mauvais sens avant de comprendre que la charrette avait bifurqué, et il leur fallut un jour de plus pour retrouver l'embranchement. Ils n'avaient pas d'argent, pas de chevaux, pas de contacts et pas de méthode. Ils demandaient. Ils entraient dans les villages et ils demandaient si quelqu'un avait vu une charrette bâchée à quatre chevaux, il y a trois semaines, la nuit.
La plupart des gens disaient non.
Et puis, de temps en temps, quelqu'un disait oui.
La première fois, ce fut une femme au bac de Rjúpaeyri.
Elle prenait deux sous par personne pour tirer sur son câble et faire traverser le bras de mer, et elle les regarda monter à bord sans un mot. Ils étaient au milieu de l'eau quand elle dit, sans se retourner, en tirant sur son câble :
— Trois semaines. La nuit. Une bâche neuve et quatre chevaux.
Ils se figèrent tous les quatre.
— Vous les avez passés ? dit Sigurd.
— Non. Le bac ne prend pas les charrettes, il n'est pas assez large. — Elle continuait de tirer, régulièrement. — Ils sont remontés vers le gué de Kerlingafoss. C'est six lieues au nord-est. Ils ont dû y arriver au jour.
— Comment vous savez qu'ils ont pris le gué ?
— Parce qu'il n'y a rien d'autre.
Elle les débarqua sur l'autre rive et refusa leur argent.
— Madame—
— Descendez de mon bac, dit-elle sans agressivité.
Elle repartait déjà, debout à l'arrière, tirant sur son câble, et elle ne se retourna pas une seule fois.
Ils restèrent un moment sur la berge à la regarder s'éloigner.
— Elle voulait pas d'argent, dit Leiv. On lui a rien demandé et elle voulait pas d'argent.
Sigurd regardait l'eau.
— Ça m'arrive depuis un an, dit-il.
Les autres se tournèrent vers lui.
— Depuis Brynnadalr. — Il essayait de mettre des mots sur une chose qu'il n'avait jamais formulée. — Ça a commencé tout de suite, en fait, sauf que sur le moment on croit à de la chance. Une femme qui vous donne du pain et qui referme sa porte avant que vous ayez fini de remercier. Une grange qu'on laisse ouverte. Un type qui dit aux gens qui vous cherchent qu'il vous a vus partir vers l'est alors que vous êtes partis vers l'ouest.
— Ça arrive, dit Hrafnsson. Les gens sont braves.
— Pas comme ça. — Sigurd secoua la tête. — Pas si souvent, et pas si bien. Les braves gens vous donnent du pain, d'accord. Mais ils ne savent pas quelle direction donner au chasseur de primes. Ils ne savent pas qu'il faut mentir. Ils ne vous disent pas quel gué prendre à six lieues d'ici.
Il regarda ses compagnons.
— Ornir m'en a parlé une fois. Une seule. Il a dit qu'il y avait des gens qui aidaient les porteurs rares en fuite, qu'ils étaient organisés, et que je ne devais jamais essayer de savoir qui ils étaient. — Il eut un sourire sans joie. — Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a répondu : « Parce que le jour où tu sauras, quelqu'un d'autre pourra le savoir aussi. »
Kára regardait le bac, minuscule maintenant sur l'eau grise.
— Elle a su qui on était, dit-elle.
— Oui.
— Comment ?
— Aucune idée, dit Sigurd. C'est ça qui est terrifiant. Ils savent toujours.
III.
Pendant six jours, ça marcha.
Ce fut presque grisant, et Sigurd s'en voudrait longtemps d'avoir eu cette sensation-là.
Au gué de Kerlingafoss, un gamin d'une douzaine d'années les attendait sur la rive comme s'il avait été prévenu — et il l'avait été, forcément, mais aucun d'eux ne se posa la question. Il leur indiqua une ferme. À la ferme, un vieil homme leur donna à manger, les laissa dormir dans sa grange, et leur dit au matin que la charrette avait pris la route des salines et non celle du col.
— Comment vous le savez ? demanda Leiv.
— Les ornières, dit le vieux. Une charrette chargée à quatre chevaux, ça laisse une marque particulière. J'ai passé quarante ans à regarder des ornières.
Il ne donna pas son nom. Quand Kára le lui demanda, il fit semblant de ne pas entendre.
Aux salines, une femme leur vendit du poisson séché à un prix ridicule et leur montra du menton une bâtisse au bout du village où, dit-elle, « des gens qui n'étaient pas d'ici » avaient dormi une nuit il y a trois semaines.
Deux jours plus tard, dans un hameau sans nom, un homme leur dit qu'ils étaient sur la bonne route et qu'ils avaient encore deux jours de retard, pas trois.
Ils rattrapaient.
— On y arrive, dit Leiv un soir, autour d'un feu maigre. Non mais sérieusement. On y arrive. Il y a dix jours on savait rien du tout, et là on sait qu'ils sont partis vers le sud-est avec quatre chevaux et qu'ils sont passés par les salines. On est bons.
— On n'est pas bons, dit Kára.
— Bah, si un peu.
— Non. — Elle tisonnait le feu, le visage fermé. — On n'a rien trouvé du tout, Leiv. On a posé des questions comme des idiots dans tous les villages de la côte et des gens nous ont donné les réponses. Ce n'est pas pareil.
Hrafnsson, allongé un peu plus loin sur son manteau, les yeux ouverts, ne dit rien.
IV.
Le septième jour, ils durent revenir en arrière.
C'était une bêtise, une histoire de dates : le charron avait dit trois semaines, la femme du bac avait dit trois semaines, mais le vieux de la ferme avait parlé d'ornières qui, selon lui, avaient moins de vingt jours. Un écart de quelques jours qui pouvait tout changer — soit ils suivaient la bonne charrette, soit ils en suivaient une autre depuis le début.
— Il faut vérifier, dit Kára. Sinon on peut marcher trois semaines pour rien.
Ils firent demi-tour. Une journée de marche pour revenir à la ferme.
Ils la virent de loin, en haut de la côte, et Sigurd sut avant d'arriver.
Il n'y avait pas de fumée.
C'était le début de l'automne et il faisait froid le matin ; il y avait eu de la fumée trois jours plus tôt, il s'en souvenait parfaitement parce qu'ils l'avaient vue en arrivant et que Leiv avait dit quelque chose comme ah, enfin de la vraie soupe.
La porte de la ferme était ouverte.
Elle n'était pas défoncée. Elle était simplement ouverte, tirée vers l'intérieur, et elle battait un peu dans le vent.
Ils entrèrent.
Le feu était froid. Pas éteint de la veille : froid depuis longtemps, avec une croûte de cendre grise et pas la moindre chaleur dans les pierres. La table était mise pour une personne — un bol, une cuillère, un quignon que quelqu'un avait entamé et reposé. Le lit n'était pas défait.
Il n'y avait aucun désordre. Aucune trace de lutte. Rien de renversé.
Leiv tourna sur lui-même au milieu de la pièce.
— Il est peut-être parti chez son fils, dit-il. Il nous a parlé d'un fils, non ? Il a dit qu'il avait un fils vers le nord.
— Il a dit ça, oui, dit Sigurd.
— Bah alors.
Personne ne répondit.
Sigurd sortit dans la cour. Les deux chèvres étaient là, dans leur enclos, et elles se précipitèrent vers la barrière en bêlant à fendre l'âme. Leurs mangeoires étaient vides et leur eau croupie.
Il resta un long moment à les regarder.
Un homme qui part chez son fils n'oublie pas ses chèvres.
V.
Ils ne parlèrent pas beaucoup pendant les deux jours suivants.
Ils reprirent la route du sud-est parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire, et parce qu'aucun d'eux n'avait envie de dire à voix haute ce que tout le monde pensait. Leiv continua un moment à proposer des explications — le fils, une foire, une maladie — puis il arrêta de lui-même.
Ce fut le dixième jour.
Ils repassèrent aux salines pour retrouver la femme au poisson séché, parce qu'ils avaient besoin de savoir si la charrette avait continué le long de la côte ou si elle avait obliqué vers l'intérieur.
Le village était normal. Les gens travaillaient. Les claies de séchage étaient pleines.
L'étal de la femme était vide et sa maison était fermée.
Sigurd frappa. Personne ne répondit. Il frappa encore.
Un voisin sortit sur le pas de sa porte, un homme d'une quarantaine d'années, et les regarda avec une expression que Sigurd n'oublierait pas — pas de la peur, pas de l'hostilité : une sorte de fatigue prudente.
— Elle n'est pas là, dit-il.
— Elle est où ?
— Je ne sais pas.
— Elle rentre quand ?
L'homme les regarda encore un moment.
— Je ne sais pas, répéta-t-il. Et vous devriez pas rester devant sa porte.
Il rentra chez lui et referma.
Ils allèrent jusqu'à la bâtisse au bout du village, celle qu'elle leur avait montrée du menton la semaine d'avant. Elle était vide aussi, mais depuis longtemps, et ça ne voulait rien dire.
C'est en revenant vers la route qu'ils passèrent devant la grange.
Elle était en contrebas du chemin, à l'écart, avec une porte à double battant dont l'un était entrouvert. Il y avait des mouches. Beaucoup de mouches, malgré le froid, et une odeur.
Hrafnsson s'arrêta le premier.
— Non, dit Kára.
— Il faut regarder.
— Non, il ne faut pas. On sait déjà.
Hrafnsson descendit quand même. Sigurd le suivit parce qu'il ne pouvait pas le laisser y aller seul.
Ils restèrent à l'intérieur peut-être vingt secondes.
Quand Sigurd ressortit, il referma le battant derrière lui, soigneusement, et il vit Leiv qui descendait le talus pour venir voir.
— Reste là, dit-il.
— Mais—
— Leiv. Reste là.
Leiv s'arrêta. Il regarda le visage de Sigurd, et il remonta le talus sans un mot, et il ne posa aucune question, ni ce jour-là ni jamais.
VI.
Ils s'arrêtèrent à un mille du village, dans un creux, parce que Kára s'était assise au bord du chemin et ne se relevait pas.
Elle avait les coudes sur les genoux et elle regardait le sol entre ses pieds.
— Je vais le dire, dit-elle. Parce que si je ne le dis pas maintenant je vais devenir folle.
Personne ne l'interrompit.
— Réfléchissez avec moi. — Elle parlait lentement, en construisant. — Ces gens sont invisibles. C'est leur métier d'être invisibles. Ils n'ont pas de nom, ils n'ont pas de signe, ils ne se connaissent probablement même pas entre eux. Ornir a dit à Sigurd de ne jamais chercher à savoir qui ils étaient. Ça fait des années que le culte ramasse des porteurs partout sur le continent, et ces gens sont toujours là. Donc le culte n'a jamais réussi à les trouver.
— D'accord, dit Sigurd.
— Bon. Maintenant : nous. — Elle leva la tête. — Quatre gamins avec des armes et des runes visibles, qui entrent dans tous les villages de la côte et qui demandent à voix haute où est passée une charrette bâchée. On est exactement ce qu'il y a de plus voyant au monde.
Elle laissa un silence.
— Et à chaque fois, quelqu'un nous aide.
Sigurd sentit le froid arriver avant de comprendre.
— On ne cherche pas discrètement, dit Kára. On cherche comme des sonneurs de cloche. Et le réseau, lui, ne peut pas s'empêcher de répondre, parce que c'est exactement pour ça qu'il existe : un porteur rare en danger qui demande de l'aide, ils aident. C'est leur seule règle. C'est leur seule faiblesse.
— Kára, dit Leiv d'une petite voix.
— On n'est pas suivis pour être pris, dit-elle. On l'aurait déjà été. Ils étaient six sur la charrette et sept dans la rue d'Eira, ils ne sont pas à court de bras. S'ils voulaient nous prendre, ils nous auraient pris au deuxième village.
Elle releva enfin les yeux.
— On est suivis pour qu'on les trouve à leur place.
Le vent passa sur le chemin. Personne ne bougea.
— On est la carte, dit Kára. On avance, on demande, quelqu'un répond — et derrière nous, un type parfaitement ordinaire note l'adresse et repasse trois jours plus tard.
Sigurd s'assit dans l'herbe parce que ses jambes ne le tenaient plus très bien.
— La femme du bac, dit-il.
— Probablement.
— Le gamin du gué. Le vieux et ses chèvres. La femme du poisson. — Il comptait sur ses doigts sans s'en rendre compte, comme Runa. — L'homme du hameau sans nom, celui qui nous a dit qu'on avait rattrapé un jour.
— Oui.
— En dix jours.
— Oui, dit Kára. En dix jours.
Hrafnsson, qui n'avait rien dit depuis la grange, parla enfin. Il était debout à l'écart, tourné vers la mer.
— Ils nous laissent avancer, dit-il. Ils nous laissent avancer exprès.
— Oui.
— Alors ils savent où on va.
— Ils savent surtout qu'on ne sait pas y aller, dit Kára. C'est pour ça qu'on est encore vivants. On leur est plus utiles à chercher qu'à être morts.
VII.
Ils campèrent ce soir-là sans feu, à l'écart de la route, dans un pli de terrain d'où l'on voyait venir.
Personne ne dormit beaucoup.
Sigurd resta assis contre son sac une bonne partie de la nuit, et il fit le calcul qu'il n'avait pas envie de faire.
Il remonta le temps. Un an et quelques mois.
La femme du village de la vallée qui leur avait donné du pain et deux couvertures et qui n'avait pas voulu qu'ils entrent — était-elle encore là ? Le passeur du fleuve qui avait refusé son argent et qui lui avait dit de ne pas repasser par le même endroit. Le marchand de Steinsmiðr qui avait envoyé les deux hommes en cuir bouilli vers la mauvaise route en les regardant droit dans les yeux. La ferme où on les avait laissés dormir trois nuits, quand Runa avait eu de la fièvre, et où personne n'avait posé une seule question. Le vieux moine du Refuge, non — le Refuge était autre chose. Mais la route, avant. Et après.
Il n'arrivait pas à les compter. C'était ça, le pire. Il y en avait trop et ils étaient trop flous. Des visages entrevus, des portes, des mains qui tendaient quelque chose.
Il ne saurait jamais. Il n'y avait aucun moyen de savoir. Il pouvait retourner sur ses pas et frapper à toutes les portes de son année écoulée, et il trouverait des maisons vides sans jamais pouvoir dire si c'était à cause de lui ou parce que les gens déménagent, meurent, partent chez leur fils.
Sauf pour une.
Le batelier avait été repêché contre une grille dans le canal nord de Vatnsfjörd, et celui-là, Sigurd savait exactement pourquoi il était mort. Il était mort parce qu'un garçon de dix-sept ans avait eu besoin d'aller sur un lac.
— Tu ne dors pas, dit Kára dans le noir.
— Non.
— Arrête de compter.
— Je ne compte pas.
— Si.
Il ne répondit pas.
— Sigurd. — Sa voix venait de trois pas à sa gauche, très basse. — Je vais te dire une chose et après je dors. Ces gens-là ont choisi. Personne ne les a forcés. La femme du bac savait exactement ce qu'elle risquait quand elle a ouvert la bouche au milieu de l'eau, et elle a parlé quand même, et elle a refusé notre argent pour être bien sûre que ça compte. Si tu leur enlèves ça, il ne leur reste rien du tout.
— Ça ne les rend pas moins morts.
— Non, dit Kára. Ça les rend moins victimes. Ce n'est pas la même chose et c'est tout ce que je peux t'offrir.
VIII.
Le lendemain matin, ils comprirent qu'ils étaient bloqués.
Ce fut Kára, encore, qui le formula, en une phrase, pendant qu'ils regardaient la route déserte devant eux.
— On ne peut plus demander.
C'était exactement ça. Ils avaient une direction vague — sud-est, l'intérieur des terres ou la côte, on ne savait plus — et le seul moyen de trancher était d'entrer dans le prochain village et de poser la question. Et poser la question, désormais, c'était désigner quelqu'un.
— Alors on ne demande pas, dit Sigurd. On cherche seuls.
— On a mis quatre jours à retrouver un embranchement avec de l'aide, dit Hrafnsson.
— Je sais.
— Sans aide, on met combien ? Trois semaines ? Un mois ?
— Je sais, dit Sigurd.
Hrafnsson se tourna vers lui, et pour la première fois depuis Vatnsfjörd il y avait quelque chose dans sa voix.
— Elle a dix-sept plus onze jours, dit-il. Ça fait vingt-huit. Je ne sais pas combien de jours on tient dans un endroit pareil, mais je sais que ce n'est pas infini.
— Je sais, Hrafnsson.
Ils se turent tous les deux.
Ils reprirent la route vers midi, sans plan, en suivant la côte parce qu'il fallait bien choisir.
Et à la tombée du jour, dans un vallon étroit où le chemin passait entre deux talus couverts d'ajoncs, ils furent arrêtés.
Ils sortirent des ajoncs des deux côtés à la fois, sans un cri, et il y en avait beaucoup.
Sigurd en compta une dizaine sur le talus de gauche avant de renoncer à compter. Des hommes en vêtements sombres de voyage, sans emblème visible, armés de lances courtes et de gourdins ferrés plutôt que d'épées — et ce détail-là lui glaça le sang plus que le nombre, parce qu'on ne se donne pas la peine de porter un gourdin quand on veut tuer.
Un homme trapu descendit sur le chemin, un rouleau de papier à la main. Il le déplia, regarda le papier, puis Sigurd, puis le papier.
— Le porteur de foudre, dit-il. Rang B. Dix-sept ans, cheveux sombres. — Il fit glisser son regard. — La brume, rang B, dix-huit ans, deux dagues et une lame dans le dos. Le métal, rang C, quatorze ans. — Il replia le rouleau. — On avait dit une cape verte, mais bon.
— Vous nous suivez depuis douze jours, dit Kára.
L'homme la regarda avec un certain intérêt.
— Ce n'est pas moi, dit-il. Moi je viens juste d'arriver.
Puis il fit un geste, et ça commença.
IX.
Le premier qui arriva sur Sigurd n'y arriva pas.
Il fit trois pas et Smáeldingr le cueillit à mi-course — l'arc bleu partit du fil de la lame et le traversa avant qu'il ait fini de lever son gourdin, et il tomba en travers du chemin, secoué de spasmes.
Le deuxième non plus.
Ni le troisième.
C'était la chose que Sigurd comprit dans les premières secondes, et qui l'aurait rendu presque euphorique dans d'autres circonstances : ils n'étaient pas bons. Ce n'étaient pas les hommes de la rue d'Eira, ce n'étaient pas des combattants d'élite, ce n'étaient même pas de bons soldats. C'étaient des exécutants. Ils savaient tenir une lance et frapper à plusieurs, et c'était tout.
Un contre un, il en battait n'importe lequel en trois échanges.
Le problème, c'est qu'il n'y en avait jamais un.
Kára disparut dans sa brume trois secondes après le début et le vallon se remplit de gris, et des cris commencèrent à monter de partout à la fois — des hommes qui frappaient le vide, qui se heurtaient, qui tombaient sans avoir vu ce qui les avait touchés. Leiv s'était mis dos à un talus et faisait tourner ses chaînes en cercle, et personne ne s'approchait, et il hurlait des insultes d'une voix qui montait dans les aigus.
Hrafnsson, lui, ne se battait pas comme les autres.
Sigurd le vit du coin de l'œil : il ne cherchait pas à se dégager. Il avançait. Il traversait la mêlée en droite ligne, vers l'homme au rouleau, avec l'eau du fossé qui montait autour de lui en colonnes tordues, et il en avait déjà mis deux à terre — et Sigurd comprit ce qu'il faisait au moment où il l'attrapa par le col.
Il voulait un prisonnier.
— Où est-elle, dit Hrafnsson.
Ce n'était pas une question. Il tenait l'homme trapu par le col avec une main et il avait le sabre de l'autre, et il avait complètement cessé de surveiller ses arrières.
— Hrafnsson ! cria Sigurd.
Trois d'entre eux lui tombèrent dessus en même temps.
Il en encaissa un dans les reins, se retourna trop tard, et le gourdin ferré du deuxième le prit derrière l'oreille avec un bruit épouvantable. Il s'écroula d'un bloc, face contre le chemin.
Sigurd hurla et se mit à couvrir la distance, et il y avait six hommes entre eux.
Il en jeta deux à terre. Le troisième le toucha à l'épaule avec une lance et la pointe glissa sur son cuir. Il projeta — trop tôt, trop large, il le sut à la seconde où il le fit — et l'arc partit en éventail au lieu de porter, et il vit trois hommes tomber et il vit surtout la lassitude arriver dans ses jambes.
Il y en avait toujours autant.
Voilà ce qu'il n'avait pas compris avant ce soir-là, et ce qu'il comprit dans ce vallon avec une netteté brutale : le nombre n'est pas une addition. Le nombre est une chose d'une autre nature. On peut être meilleur que chacun d'entre eux et perdre quand même, simplement parce qu'on se fatigue et qu'eux se relaient.
Kára ressortit de sa brume à dix pas de lui, essoufflée, une entaille au bras.
— Ils rappliquent encore ! cria-t-elle. Il y en a d'autres derrière, sur le talus !
Sigurd releva la tête vers le talus est.
Il y avait effectivement du mouvement, en haut, dans les ajoncs — une deuxième vague qui descendait la pente.
Et puis elle cessa de descendre.
X.
Sigurd ne vit pas ce qui se passa.
Il le raconterait souvent par la suite, et il finirait toujours par la même phrase : je n'ai pas vu. Il était en bas, dans le chemin, avec quatre hommes autour de lui et du sang dans l'œil gauche, et ce qui se passa se passa en haut du talus est, dans le crépuscule, à trente pas.
Il y eut d'abord un bruit. Pas un cri de guerre — un bruit sourd, plein, comme un tronc qui tombe.
Puis les silhouettes en haut du talus arrêtèrent de descendre et se retournèrent.
Puis elles disparurent.
C'est le seul mot que Sigurd trouva. Elles ne reculèrent pas, elles ne se dispersèrent pas : la ligne de silhouettes sur la crête se raccourcit par la droite, régulièrement, comme une bougie qu'on souffle. Il y eut des cris. Il y eut une lumière, brève, qui ne ressemblait à aucune lumière qu'il connaissait — pas une flamme, pas un arc, quelque chose de blanc et de plat qui dura moins d'une seconde et qui éclaira le dessous des nuages.
Et il y eut, en travers de tout ça, l'image d'un homme.
Sigurd ne le vit qu'une fraction de seconde, de profil, sur la crête. Grand. Immobile entre deux mouvements, ce qui était la chose la plus étrange : les autres couraient et lui était immobile, et l'instant d'après il était huit pas plus loin sans qu'on l'ait vu franchir la distance.
Il tenait quelque chose à deux mains.
Sigurd n'aurait pas su dire ce que c'était. Ce n'était pas une épée — c'était trop long et le profil n'allait pas. Ce n'était pas une lance non plus. La lumière blanche était partie de là, ou passée par là, et il y avait le long de l'objet une ligne claire qui n'était pas un reflet, parce qu'elle est restée visible quand la lumière s'est éteinte.
Puis un homme lui rentra dedans et Sigurd cessa de regarder le talus.
Quand il releva la tête, une minute plus tard peut-être, il n'y avait plus personne debout en face de lui.
XI.
Le vallon était plein de gens à terre et de gens qui couraient dans l'autre sens.
Ça se termina comme ça : sans reddition, sans dernier carré. Ceux qui pouvaient encore courir coururent, et personne ne les poursuivit. En trente secondes le chemin fut vide, et il ne resta plus que le vent dans les ajoncs, les blessés qui gémissaient, et quatre personnes debout ou presque.
Leiv était assis dans l'herbe et vomissait.
Kára tenait son bras entaillé et regardait le talus est.
Sigurd était à genoux à côté de Hrafnsson, deux doigts sur son cou. Il y avait du sang dans les cheveux du garçon et une bosse mauvaise derrière son oreille, et il respirait.
— Il respire, dit-il. Kára, il respire.
Kára ne répondit pas.
Sigurd suivit son regard.
L'homme descendait le talus vers eux, sans se presser, en évitant les corps.
Il était grand — plus que Sigurd d'une bonne tête — et il avait peut-être trente-cinq ans, peut-être cinquante, c'était impossible à dire. Cheveux clairs coupés court, une barbe de trois jours, un manteau de voyage gris, épais, couvert de poussière. Rien d'un guerrier de légende. Il ressemblait à un homme qui a beaucoup marché.
Il portait maintenant son arme dans le dos, en travers, sous le manteau, et on n'en voyait que la garde et l'extrémité inférieure ; et l'une comme l'autre étaient enveloppées de linge.
Il s'arrêta à cinq pas et les regarda l'un après l'autre. Il ne regarda pas leurs blessures. Il regarda leurs visages, longuement, comme on vérifie une liste.
Puis il regarda Sigurd, et son expression ne changea pas d'un cheveu.
— Le garçon à la foudre, dit-il.
— Qui êtes-vous ? dit Kára.
L'homme ne lui répondit pas tout de suite. Il se pencha, ramassa quelque chose par terre — le rouleau de papier, tombé dans la lutte —, le déplia, le regarda, et le remit dans sa poche.
— Vous êtes en vie, dit-il enfin. C'est bien. Vous n'avez rien fait pour.
Il désigna Hrafnsson d'un mouvement du menton.
— Portez-le. On ne reste pas ici. Il y a un endroit à trois quarts d'heure et on y sera avant la nuit noire.
— Attendez, dit Sigurd en se relevant. Attendez. Vous étiez seul.
L'homme s'était déjà retourné.
— Vous étiez tout seul là-haut, répéta Sigurd. Ils étaient combien ? Quinze ? Vingt ?
— Dix-neuf.
— On était quatre, dit Sigurd. Enfin — trois. On était trois debout et on n'y arrivait pas. On n'y arrivait pas du tout, et vous, tout seul, vous...
Il n'arriva pas à finir sa phrase.
L'homme le regarda par-dessus son épaule. Il n'y avait aucune vanité dans son visage — c'était même le contraire, une espèce de patience usée, comme quelqu'un qui a déjà eu cette conversation trop de fois.
— Non, dit-il. Vous n'y arriviez pas.
Il se remit en marche.
— Ramassez votre ami. Et en chemin, vous allez m'écouter, parce qu'il y a des choses que vous devez entendre ce soir et que personne ne vous a dites.
Il s'arrêta une dernière fois, sans se retourner.
— Vous cherchez depuis douze jours, dit-il. En douze jours, vous avez fait tuer neuf personnes.