Le verrou glissa et Hrafnsson poussa la porte, et il y avait de la lumière dans la cellule.
C'est ce que Sigurd retint en premier, avant tout le reste, et c'est ce qui lui parut le plus obscène : il y avait une lampe allumée sur une pierre en saillie, une petite lampe à huile ordinaire, comme dans une cuisine. Quelqu'un l'avait allumée. Quelqu'un avait eu besoin d'y voir.
La cellule était minuscule. Trois pas sur quatre, une paillasse, un seau vide dans un coin. Une meurtrière étroite au fond, ouverte sur la nuit.
Elle était par terre au milieu, près de la porte.
Elle avait rampé vers la porte — ça se voyait, ça se voyait à tout : à la direction de son corps, à sa main gauche tendue vers le bas du battant, à la traînée sur la pierre. Elle était très maigre. Ses cheveux noirs, ceux que Sigurd avait vus dénoués dans un bassin à trois cents lieues d'ici, étaient tressés maintenant, une natte serrée qu'elle avait dû refaire tous les matins parce que c'était une chose à faire.
Il y avait beaucoup de sang et il coulait encore.
Hrafnsson tomba à genoux.
Il ne cria pas. Ce fut ça, le pire.
Il la retourna doucement, avec des gestes précis, professionnels, et il lui prit la tête dans ses deux mains pour ne pas qu'elle porte sur la pierre, et il dit son nom une fois d'une voix parfaitement normale.
— Eira.
Puis il chercha son pouls à la gorge, du bout de deux doigts, à l'endroit exact, comme on le lui avait appris à l'école des armes du roi.
— Eira, c'est moi. C'est Hrafn. Je suis là.
Il déplaça ses doigts d'un demi-pouce et recommença.
— Je suis là, dit-il. Je suis là.
Il essuya du sang sur la joue de sa sœur avec son pouce, et n'obtint que de l'étaler.
Sigurd était debout dans l'embrasure et ne pouvait rien faire du tout.
Il regarda la lampe, la paillasse, le seau, parce qu'il n'arrivait pas à regarder par terre. Et c'est comme ça qu'il vit le mur.
Sur la paroi du fond, à hauteur d'assise, la pierre était sombre.
Une tache, de la taille d'une main d'homme, plus foncée que le reste, avec un halo autour d'elle. La pierre sèche partout ailleurs — sèche, poussiéreuse, morte. Et là, cette tache humide, et sous la tache, sur le sol, une petite auréole de suintement grande comme une pièce.
Sigurd ne comprit pas ce qu'il regardait.
Hrafnsson, lui, comprit.
Il avait relevé la tête. Il fixait le mur, et sa bouche s'était entrouverte.
— Elle tirait, dit-il.
— Quoi ?
— Elle tirait l'eau du mur. — Sa voix se mit à monter. — Il n'y a pas d'eau dans une pièce comme ça, ils s'en sont assurés, ils lui apportaient à boire dans une gourde fermée pour qu'il n'y ait jamais une flaque nulle part. Alors elle a pris ce qu'il y avait. Il y a toujours un peu d'eau dans la pierre. Toujours. C'est la première chose qu'on nous apprend à sept ans et c'est la chose la plus dure qu'il existe, parce qu'il y en a presque rien et qu'il faut des heures.
Il regardait la tache.
— Elle a fait ça pendant vingt-neuf jours, dit-il. Toute seule. Sans savoir si quelqu'un viendrait.
Il se mit à trembler.
— Elle y arrivait, Sigurd. Regarde. Regarde. Elle avait mouillé la pierre sur une main de large, elle allait avoir de l'eau libre, elle allait — dans une semaine elle aurait eu de quoi—
Et ce fut à cet instant que ça le prit.
Ça sortit de lui comme quelque chose qu'on arrache. Un son que Sigurd n'avait jamais entendu sortir d'un être humain, ni avant ni après, un son sans mots qui n'était ni un cri ni un sanglot, et qui dura beaucoup trop longtemps. Hrafnsson serra sa sœur contre lui et se plia en deux sur elle, et il resta comme ça, à faire ce bruit-là, dans une cellule de trois pas sur quatre éclairée par une lampe de cuisine.
Sigurd sentit ses genoux le lâcher et il se retint au chambranle.
Onze minutes.
Ça arriva comme ça, tout entier, sans qu'il l'ait appelé. Onze minutes dans une cour pour faire trente pas. Une ligne de huit hommes qu'il avait chargée parce qu'il avait fait le calcul en descendant la lande et que le calcul était faux. Trois échanges perdus à essayer de faire passer la foudre à travers un bouclier doublé de cuir.
Elle avait crié le nom de son frère. Elle avait entendu qu'ils étaient venus. Pendant onze minutes elle avait su que quelqu'un montait.
— Elle est chaude, dit Hrafnsson dans les cheveux de sa sœur. Sigurd. Elle est encore chaude.
— Elle a eu un très bon comportement, dit une voix.
Sigurd se retourna d'un bloc.
Il y avait un homme près de la meurtrière.
Il n'était pas entré : il était là depuis le début, dans l'angle mort de la porte, et aucun des deux ne l'avait vu en entrant parce qu'aucun des deux n'avait regardé ailleurs que par terre. Il était trapu, d'âge moyen, avec une figure sans rien de particulier et des yeux très clairs. Il portait des vêtements de voyage propres. Il tenait un linge dans la main droite et il finissait d'essuyer une lame courte, et quand il eut fini il replia le linge en quatre et le mit dans sa poche.
Sigurd le reconnut sans l'avoir jamais vu, et mit une seconde à comprendre pourquoi : c'était la description que le charron avait été incapable de donner. Ordinaire. Je serais infoutu de vous dire s'il était grand ou petit.
— Vingt-neuf jours sans un mot inutile, dit l'homme. Elle demandait de l'eau, elle disait merci, elle ne suppliait pas. C'est rare. La plupart des gens s'abîment beaucoup plus vite.
Hrafnsson leva la tête.
Sigurd vit son visage et sut ce qui allait se passer, et il ne fit rien pour l'empêcher parce qu'il allait faire la même chose.
Ils chargèrent ensemble.
Ils firent un pas et demi.
L'ombre dans le coin gauche de la cellule se déplia et devint un homme.
Sigurd ne le comprit pas comme ça sur le moment — sur le moment, il y eut simplement quelqu'un là où il n'y avait personne, entre eux et l'homme aux yeux pâles, et une lame plate contre sa poitrine qui l'arrêta net.
Il connaissait ce visage.
Jeune. Sans expression. Des cheveux clairs coupés court. Une épée simple, sans ornement, qu'il tenait comme on tient un outil qu'on utilise tous les jours.
— Bonsoir, Sigurd, dit Ulfar.
Il ne l'avait pas dit méchamment. Il l'avait dit comme on salue quelqu'un dont on a lu le nom quelque part.
— Il est dans la pièce depuis qu'on est entrés, dit Sigurd.
— Depuis avant, dit Ulfar.
L'homme aux yeux pâles s'était avancé de deux pas, sans se presser, et regardait la scène avec un intérêt modéré.
— Vous êtes venus vite, dit-il à Sigurd. Plus vite que prévu. C'est un compliment, ne le prenez pas mal.
— Qui êtes-vous ?
— Personne.
— Votre nom.
— Je n'en utilise pas. — Il eut un geste patient. — À mon niveau, un nom est une prise. Vous êtes le garçon à la foudre depuis un an et regardez ce que ça vous a coûté.
Il fit un pas de côté pour regarder Hrafnsson, toujours à genoux, et son visage n'exprima rien du tout.
— Je vais vous expliquer, dit-il, parce que ça ne me coûte rien et parce que vous allez mourir dans un moment.
— Ce fort est un relais, dit-il. Il ne garde pas les gens, il les fait passer. Ce qui entre ici en repart, dans un sens ou dans l'autre, et ce qui ne peut pas repartir devient un problème de comptabilité.
Il désigna la cellule d'un mouvement de la main, sans regarder par terre.
— Cette jeune femme a servi à vérifier une chose. Une seule. Elle l'a très bien fait, sans le savoir, en dix-neuf jours de trajet et trois passages devant un objet. À partir du moment où nous avons eu notre réponse, elle n'a plus rien été qu'une personne qui avait vu des visages et qui savait devant quoi on l'avait promenée.
— Alors pourquoi vous l'avez gardée un mois ? dit Sigurd.
— Parce qu'on ne sait jamais. Une mesure, ça se refait. — Il haussa légèrement les épaules. — Et parce qu'elle ne coûtait qu'une gourde par jour.
Sigurd sentit quelque chose se déchirer dans sa poitrine.
— Ce soir, vous êtes entrés, dit l'homme. Un relais où quatre personnes armées arrivent à quatre heures du matin est un relais compromis. On le vide et on solde ce qu'il y a dedans. C'est la procédure, elle est ancienne, elle est bonne. — Il regarda Sigurd bien en face pour la première fois. — Donc oui, jeune homme. Si vous n'étiez pas venus ce soir, elle serait vivante encore quelques semaines. Peut-être davantage.
— Vous mentez.
— Non, dit l'homme, et c'était pire que tout parce qu'il n'y avait aucune satisfaction dans sa voix. Il énonçait un fait de service.
— Pour qui vous travaillez, dit Sigurd.
Il l'avait demandé pour parler, pour gagner du temps, pour ne pas regarder par terre.
— Vous connaissez le mot, apparemment, dit l'homme. On me l'a rapporté. Vous avez employé le mot Neuf devant des gens à Vatnsfjörd il y a un an.
— Vous êtes un des Neuf ?
L'homme eut un mouvement des sourcils — une chose minuscule, une sorte d'amusement fatigué.
— Non.
Il se tourna à demi vers Ulfar.
— Prends-les.
Et Ulfar bougea.
Ce fut ça, en réalité, la chose qui glaça Sigurd le plus profondément ce soir-là, et il n'en comprit la portée qu'à retardement : le silencieux du tournoi, l'homme qui avait désarmé Hrafnsson en trois échanges dans une rue de Vatnsfjörd, l'homme qu'Álvaldr leur avait interdit de combattre — cet homme-là avait reçu un ordre de deux mots et l'avait exécuté sans lever les yeux.
— Je sers celui qu'on appelle le Serpent, dit l'homme aux yeux pâles en enjambant le seuil. Directement. Je ne suis pas un des Neuf : je suis quelqu'un à qui l'un des Neuf donne des instructions, ce qui n'est pas la même chose et ce qui suffit très largement à ce que vous n'ayez jamais dû me rencontrer.
Il commença à descendre l'escalier.
Sigurd le vit partir, et quelque chose lâcha.
— C'ÉTAIT UN VERROU !
Sa propre voix le surprit. Elle emplit la cage d'escalier.
— C'est ça que vous vérifiiez ! Le trident ! Vous l'avez promenée devant pour savoir si c'en était un, et quand vous avez su, vous l'avez volé et vous avez posé une copie sur l'estrade ! Elle est morte pour un des neuf verrous et vous ne savez même pas ce que vous êtes en train de d—
Il se tut.
Il s'était tu parce que l'homme aux yeux pâles s'était arrêté sur la troisième marche.
Il ne s'était pas retourné brusquement. Il s'était arrêté, simplement, une main sur la corde de la rampe, et il resta immobile pendant peut-être deux secondes. Puis il remonta les trois marches et rentra dans la cellule, et pour la première fois depuis le début, son visage avait une expression.
C'était de l'intérêt. Un intérêt franc, net, presque affectueux.
— Répétez ce mot, dit-il.
Sigurd ne répondit pas.
— Le mot que vous avez employé. Pas trident. L'autre.
Sigurd sentit le froid descendre en lui, très lentement, à mesure qu'il comprenait ce qu'il venait de faire.
— Verrou, dit l'homme aux yeux pâles à sa place. Vous avez dit verrou. Vous avez dit un des neuf verrous.
Il le regarda longuement.
— Sait-on jamais ce qu'un garçon de dix-sept ans a dans la tête, dit-il, presque pour lui-même. Nous vous avons pris pour un porteur rare qui court. Un rang B avec un élément intéressant et une petite fille sur le dos. Nous vous avons évalué, coté, et rangé.
Il hocha la tête.
— Vous venez de changer de valeur, dit-il. Considérablement. Et vous l'avez fait tout seul, en criant dans un escalier.
Il se retourna vers Ulfar.
— Correction, dit-il. Ne le prends pas. Tue-le.
Et il descendit.
Sigurd hurla quelque chose derrière lui — il ne sut jamais quoi exactement, et il l'apprendrait plus tard de la pire manière possible — et il se jeta vers l'escalier.
Ulfar lui barra la route.
Ce qui suivit dura environ un quart d'heure, et Sigurd le rejouerait pendant des années.
Ils se battirent d'abord dans l'escalier, ce qui ne servit personne, puis Ulfar les fit reculer — il les fit reculer, méthodiquement, marche par marche, comme on repousse deux chiens hors d'une cuisine — jusqu'à la porte de la tour, et ils débouchèrent dans la cour.
Il y avait de la place, là. Il y avait la citerne éventrée, des torches accrochées au mur, des corps par terre, et une porte de tour contre laquelle un garçon de quatorze ans s'était battu et qui pendait maintenant sur un gond.
Hrafnsson sortit derrière Sigurd. Il avait couché sa sœur sur la paillasse avant de descendre. Il ne parlait plus du tout.
Ils se placèrent des deux côtés sans avoir à se le dire.
Sigurd avait vu Ulfar se battre deux fois — dans un cercle de sable, contre un escrimeur, quatre coups ; dans une rue mouillée, contre Hrafnsson, trois échanges. Il croyait savoir ce qui l'attendait.
Il ne savait pas.
Pendant les premières minutes, Ulfar n'utilisa aucun élément.
Pas un. Rien sur la lame, rien autour de lui, rien dans l'air. Une épée simple à une main, une garde basse, et une manière de se tenir légèrement de trois quarts qui ne changeait jamais.
Et il les tint tous les deux.
Sigurd projetait. C'était ce qu'il savait faire de mieux au monde ; il l'avait appris dans la douleur pendant un an, il l'avait sorti en demi-finale devant deux mille personnes, et il était capable maintenant d'envoyer un arc à quatre ou cinq pas avec une précision correcte. Hrafnsson projetait aussi — des lames d'eau tirées de la citerne crevée, lancées bas, en travers.
Ils coordonnèrent. Ils avaient combattu ensemble deux fois en quatre jours et ils commençaient à savoir : Hrafnsson bas et large pour fixer, Sigurd haut et court pour finir.
Ulfar n'était jamais là.
Ce ne fut pas qu'il esquivait. Sigurd avait vu des gens esquiver ; on voit l'esquive, on voit le corps se déplacer après l'attaque. Ulfar se déplaçait avant. À chaque fois. Il quittait la ligne un demi-temps avant que l'arc parte, il était sur le côté de la lame d'eau avant qu'elle atteigne sa hauteur, et il n'avait jamais l'air pressé.
À la quatrième ou cinquième fois, Sigurd comprit pourquoi, et ça lui fit un effet désagréable.
Il ne regarde pas ma lame. Il regarde mes pieds.
C'était ça. Ulfar ne suivait pas les armes. Il lisait les appuis, le poids, l'inspiration — et une projection, ça se prépare : il faut planter le pied arrière, il faut serrer, il faut prendre le souffle. Un dixième de seconde avant que l'arc parte, tout le corps de Sigurd l'annonçait, et il l'annonçait depuis un an à tout le monde sans que personne au monde ait été assez bon pour le lui faire remarquer.
— Tu télégraphies, dit Ulfar.
Il l'avait dit sans essoufflement, en reculant d'un pas pour laisser passer une lame d'eau.
— Vous les deux. Lui aussi, mais lui c'est l'école royale, ils apprennent tous le même appel. Toi c'est personnel. Tu bloques l'épaule gauche avant de partir.
Il para le coup de Hrafnsson, riposta, ouvrit une entaille sur son avant-bras, se dégagea.
— Ce n'est pas un reproche, dit-il. Personne ne te l'a dit parce que personne autour de toi ne le voyait.
Ce fut Hrafnsson qui trouva l'idée.
Il la trouva sans un mot, et Sigurd la comprit à mi-chemin parce qu'il n'y avait qu'une chose que ça pouvait être.
Hrafnsson cessa d'attaquer. Il se mit à frapper le sol.
Il ouvrit la citerne en grand — elle était déjà crevée, il acheva de la faire céder — et il ne lança plus rien du tout : il étala. L'eau se répandit sur les pavés en une nappe qui gagna toute la moitié nord de la cour, puis il la fit monter en brouillard, une brume basse et lourde, chargée, qui montait jusqu'aux genoux et qui saturait l'air.
Sigurd sentit son bras se hérisser.
De l'eau partout. De l'eau sur les pavés, de l'eau en suspension, un volume entier conducteur du sol jusqu'à mi-cuisse. Il n'avait pas besoin de viser. Il n'avait besoin de rien viser du tout. Il devait mettre Smáeldingr dans la flaque et décharger, et tout ce qui avait les pieds dedans tomberait.
C'était bon. C'était même très bon — c'était le genre de chose qu'on invente une fois dans sa vie, au bon moment, sans avoir eu le temps d'y penser.
Sigurd planta sa lame dans l'eau et donna tout.
L'éclair courut sur toute la nappe en une fraction de seconde, bleu-blanc, en dessinant les joints des pavés, et la moitié de la cour s'illumina d'un coup.
Ulfar n'était pas dedans.
Il était à six pas du bord de la nappe, sur les pavés secs, immobile, et il les regardait.
Sigurd resta une seconde entière la lame dans l'eau, le bras vide, sans comprendre.
— Il n'a pas esquivé, dit Hrafnsson d'une voix blanche.
— Non, dit Ulfar. Vous étiez trois pas dans votre idée quand j'en suis sorti.
Il vint sur Hrafnsson en marchant.
Sigurd essaya de couper la distance et n'y arriva pas ; il était de l'autre côté de la nappe et il glissa sur les pavés mouillés, et le temps qu'il contourne, c'était fini.
Ce fut bref et propre. Hrafnsson attaqua deux fois, bien, avec ce qui lui restait. Ulfar prit la première sur le fort de sa lame, laissa passer la seconde d'un demi-pas, entra à l'intérieur de la garde, et lui mit le pommeau derrière l'oreille — au même endroit exactement où le gourdin ferré l'avait pris quatre jours plus tôt.
Hrafnsson tomba d'un bloc, face contre l'eau.
Sigurd le retourna à temps pour qu'il ne se noie pas dans trois pouces de flaque, et ce geste lui coûta les deux secondes pendant lesquelles il aurait pu attaquer.
— Il vivra, dit Ulfar. Je n'ai rien contre lui. On m'a dit de le prendre, et prendre, ça veut dire vivant.
Il s'écarta et laissa Sigurd tirer son ami hors de l'eau.
Il attendit, réellement — il attendit que Sigurd ait fini, sans bouger, l'épée baissée.
— Toi, c'est différent, dit-il quand ce fut fait. On vient de me dire de te tuer, et je vais le faire. Mais avant, je veux voir quelque chose.
Sigurd se releva, la poitrine en feu.
— Voir quoi ?
— Ce que vaut la foudre.
Il fit rouler son épaule, une fois, comme on se met vraiment au travail.
— Je n'en ai jamais combattu, dit Ulfar. Il n'y en a pas beaucoup. J'ai combattu de la glace, du métal, du feu — beaucoup de feu — et de la brume une fois. Jamais de foudre. Depuis un an que ton nom circule, j'ai lu deux rapports et j'ai regardé deux de tes combats dans un cercle de sable, et je suis resté sur ma faim, parce qu'un tournoi ne montre rien.
Il leva enfin la lame.
— Alors vas-y. Donne-moi tout ce que tu as. Ne garde rien, ça n'a plus d'intérêt.
— Et vous ?
— Moi aussi, dit Ulfar.
Et les torches s'éteignirent.
Elles ne s'éteignirent pas.
Sigurd le vit et son cerveau refusa pendant une seconde : les flammes étaient toujours là. Les quatre torches de la cour brûlaient exactement comme avant, hautes, jaunes, bien vivantes sur leurs supports.
Elles n'éclairaient plus rien.
La lumière sortait d'elles et s'arrêtait. À une coudée, à deux, elle butait sur quelque chose qui n'était pas là et qui la mangeait, et au-delà il y avait du noir — pas de l'obscurité, du noir, un noir plat, sans profondeur, sans grain, dans lequel les murs de la cour avaient cessé d'exister.
Sigurd se retrouva debout dans un cercle de six pas de large avec du néant autour.
— L'ombre, dit la voix d'Ulfar, de quelque part.
Sigurd fit volte-face. Il n'y avait personne.
— Ce n'est pas de l'obscurité, dit la voix, ailleurs. Les gens croient toujours ça et ils meurent avec cette idée. L'obscurité, c'est l'absence de lumière. Moi je ne prends pas la lumière. Je prends ce qu'elle transporte.
Sigurd tourna sur lui-même, la garde haute.
— Elle transporte le monde jusqu'à ton œil, dit la voix. Où sont les murs, où sont les corps, où je suis. Je coupe ça. Les flammes continuent de brûler et tu deviens aveugle, et tu es le seul dans cette cour à qui ça arrive.
— Alors battez-vous, dit Sigurd entre ses dents.
— Je me bats.
La lame le toucha derrière l'épaule gauche.
Il donna tout.
Il le fit vraiment, et c'est ce qui rendit la chose insupportable après coup : il ne se retint sur rien, il ne fit aucune erreur qu'il puisse se reprocher, il combattit mieux qu'il n'avait jamais combattu de sa vie. Il fit exactement ce qu'il fallait faire, et ça ne changea rien du tout.
Il commença par éclairer.
C'était la réponse évidente : il avait la foudre, la foudre fait de la lumière, il allait crever ce noir. Il chargea Smáeldingr à blanc et fit partir un arc à bout de bras, et pendant un dixième de seconde la cour exista — les murs, la citerne, les pavés luisants, la porte pendue à son gond.
Et Ulfar, à quatre pas, déjà en mouvement.
Le flash lui brûla les yeux. Quand il revint au noir, il ne voyait plus rien du tout, pas même la petite lueur de sa propre lame, et il prit un coup dans les côtes qu'il ne vit jamais venir.
Il recommença quand même. Il n'avait pas d'autre idée. Il éclaira six fois en quatre minutes et il paya six fois : chaque flash lui rendait la cour pendant un battement de cœur, lui arrachait sa vision de nuit pour dix secondes, et disait à Ulfar où il était debout.
Alors il arrêta d'éclairer et il essaya de couvrir.
Il fit ce qu'avait fait Hrafnsson : il cessa de viser et il étala. Il déchargea dans l'eau au sol, dans l'air chargé, en aveugle, à trois cent soixante degrés — et il apprit deux choses. La première, c'est qu'Ulfar n'était jamais sur la nappe. La deuxième, c'est que ça coûtait horriblement cher, et qu'il ne pouvait pas le faire plus de trois fois.
Alors il écouta.
Ça marcha mieux, et pendant environ une minute il eut de l'espoir. Il ferma les yeux — ils ne servaient à rien — et il écouta les pieds sur les pavés mouillés, et par deux fois il para sans voir, à l'oreille, et une fois il toucha quelque chose du plat de sa lame et il entendit Ulfar reculer d'un demi-pas.
C'est le seul contact qu'il obtint de tout le combat.
— Bien, dit Ulfar quelque part, sincèrement. C'est bien. Continue comme ça.
Et Sigurd continua comme ça, et perdit quand même, parce qu'on ne bat pas un homme à l'oreille quand cet homme peut choisir de ne pas faire de bruit.
À la fin, il fit la seule chose qui lui restait.
Il rassembla tout ce qu'il avait — tout, la fatigue comprise, en raclant jusqu'au fond, comme il ne l'avait fait qu'une fois dans sa vie, dans un cercle de sable, contre une fille qui l'attendait dans sa propre brume — et il projeta un arc de toute sa force devant lui, à hauteur de poitrine, en balayant.
Il y eut une lumière énorme.
Et dans cette lumière, en travers de la cour, il vit son propre corps projeter une ombre nette de dix pas de long sur les pavés, aussi tranchée qu'à midi.
Et il comprit.
— Voilà, dit Ulfar tout près de lui. Tu as compris. C'est bien. La plupart ne comprennent pas.
Il sortit de l'ombre de Sigurd, à un pas derrière son épaule.
— Plus tu brilles, dit-il, plus tu m'en donnes.
Sigurd se retourna trop tard.
L'épée le prit à la cuisse, puis au flanc, puis quelque chose le frappa au visage et le sol vint contre lui, et il se retrouva sur les mains et les genoux avec du sang qui coulait dans son œil et dans sa bouche, et Smáeldingr à trois pas, éteinte.
— Tu as dit une chose dans l'escalier, dit Ulfar.
Sigurd essayait de se relever. Son bras droit ne poussait plus.
— Tu as crié que tu les tuerais tous les neuf. — Ulfar avait remis le noir plus lâche ; on revoyait les torches, la cour, les corps. — Tu l'as dit à un homme qui descendait un escalier et qui ne t'écoutait déjà plus. Moi je t'ai entendu.
Il vint se placer devant lui.
— Alors je vais te donner une information, parce que tu vas mourir dans un moment et que ce serait dommage que tu meures avec cette idée-là dans la tête.
Il s'accroupit.
— Ma prime est de rang A.
Sigurd releva les yeux.
— Tu es rang B, dit Ulfar. Un bon rang B. Sincèrement : tu es un très bon rang B, tu as dix-sept ans, et si tu vis encore trois ans tu passeras A. Ce n'est pas de la politesse, je ne suis pas poli.
Il montra la cour d'un mouvement de tête.
— Compte. Combien de fois tu m'as touché ?
Sigurd ne répondit pas.
— Une. Du plat, à l'oreille, et j'ai reculé d'un demi-pas. — Ulfar hocha la tête. — Combien de fois je t'ai touché ?
Silence.
— Je ne les ai pas comptées non plus, dit Ulfar. C'est ça, la réponse. Quand on compte encore, c'est que c'est un combat.
Il posa les avant-bras sur ses genoux.
— Et pendant les deux premiers tiers, je n'ai pas utilisé mon élément. Vous étiez deux et je me suis battu à l'épée nue contre deux rangs B qui projettent. C'est ça, un rang au-dessus. Ce n'est pas être plus fort. C'est que tout ce que tu fais arrive une demi-seconde trop tard et une paume trop haut, tout le temps, sans exception, pendant un quart d'heure.
Il laissa un temps.
— Maintenant fais l'arithmétique, dit-il. Tu viens de vivre l'écart entre B et A. Tu l'as dans le corps, tu vas t'en souvenir. L'écart entre A et S est plus grand que celui-là. Beaucoup plus grand. Ce n'est pas une progression régulière, ça s'écarte à chaque cran.
Sigurd cracha du sang sur les pavés.
— Vous êtes un des Neuf ? dit-il.
Et Ulfar rit.
Ce fut très bref — un seul souffle par le nez, sans méchanceté, la réaction de quelqu'un à qui on vient de dire quelque chose d'absurde.
— Non, dit-il. Je ne suis pas un des Neuf. Je n'en suis pas près. Je ne sais même pas si j'en connais un.
Il se releva.
— Je suis quelqu'un qu'on envoie vérifier. On m'envoie regarder des choses, et de temps en temps on m'envoie fermer des portes. Ce soir on m'a envoyé ici parce que quelqu'un a pensé que ça pouvait servir. — Il regarda Sigurd d'en haut. — Tu as passé un quart d'heure à ne pas me toucher. Je suis une course. Je suis ce qu'on dépense.
Il leva l'épée.
— Et tu comptais tous les tuer, dit-il. Voilà pourquoi je te le dis. Ce n'est pas que tu sois faible. C'est que tu ne sais pas où tu es sur la carte, et personne autour de toi n'a l'air de le savoir non plus.
Il abaissa la lame et elle ne toucha rien.
Sigurd ne comprit pas ce qui s'était passé. Il y eut un bruit — un bruit sourd, plein, qu'il avait déjà entendu une fois dans un vallon d'ajoncs — et Ulfar n'était plus devant lui.
Il était à cinq pas, en garde, et il avait cessé complètement d'être détendu.
Álvaldr se tenait entre eux.
Il était couvert de boue jusqu'aux hanches et il respirait comme un homme qui a couru longtemps, et il tenait son arme à deux mains, toujours enveloppée de linge sur les deux tiers, la ligne claire courant sur toute sa longueur.
Personne ne bougea pendant trois secondes.
— Ah, dit Ulfar.
Il n'avait pas peur. Sigurd le vit très bien, malgré le sang dans son œil : il n'avait pas peur du tout, et c'était autre chose — une espèce de contrariété, et en dessous quelque chose qui ressemblait à de l'appétit.
— Álvaldr, dit Ulfar. Un des cinq élèves du vieux de Jörd.
Álvaldr ne répondit pas.
— Vous êtes plus jeune que dans mon dossier, dit Ulfar. Ils vous ont vieilli de dix ans. — Ses yeux descendirent le long de l'arme, lentement. — Et ça, c'est bien ce que je pense que c'est.
Álvaldr fit un demi-pas de côté, pour se placer devant Sigurd.
— Je le sais depuis deux ans, dit Ulfar. Je l'ai signalé. On m'a répondu de ne pas y toucher pour l'instant. — Il inclina la tête. — Je respecte les instructions, en général, parce que ce sont presque toujours les bonnes. Et celle-là est la bonne : si j'essaie ce soir, je perds. Pas de justesse. Je perds.
Il regarda Álvaldr encore un moment, avec un regret sincère.
— Un jour, quand même, dit-il. J'aimerais bien. Je n'ai jamais combattu de rang S.
Et il baissa son épée et il partit.
Il partit vers la poterne, sans se presser, en enjambant les corps. À mi-chemin il s'arrêta et se retourna, et il ne regarda pas Sigurd : il regarda Álvaldr.
— Je ne comprends pas ce qu'ils lui trouvent, dit-il. Sincèrement. Je viens de passer un quart d'heure avec lui et il n'y a rien. Il est appliqué, il est courageux, il télégraphie ses attaques, et il croit qu'il va tuer les Neuf. — Il eut un geste vague. — Il y a trois garçons comme ça dans chaque ville de garnison du continent. Vous perdez votre temps et nous aussi.
Il enjamba le dernier corps et disparut dans le passage voûté.
Le noir se retira de la cour derrière lui, lentement, comme une marée.
— Debout, dit Álvaldr.
Sigurd essaya. Il n'y arriva pas.
Álvaldr le remit debout d'une main, sans douceur particulière, et le tint le temps que le monde arrête de tourner.
— Combien de fois, dit-il.
— Quoi ?
— Combien de fois t'a-t-on sorti d'un endroit cette semaine ?
Sigurd ne répondit pas.
— Deux, dit Álvaldr. Il y a cinq jours dans un vallon, et il y a une minute. Deux fois en cinq jours, un homme est arrivé de l'extérieur et t'a repris à quelqu'un qui allait te tuer. — Il le lâcha, et Sigurd tint debout de justesse. — Je t'ai dit de ne pas le combattre.
— Il barrait l'escalier.
— Je t'ai dit que si tu ne pouvais pas partir, tu partais quand même et l'un de vous restait. Je te l'ai dit en te regardant dans les yeux et tu as hoché la tête. — Álvaldr n'élevait pas la voix, et c'était pire. — Tu ne m'as pas désobéi par courage, garçon. Tu m'as désobéi parce que tu ne m'as pas cru. Tu as entendu un vieux prudent qui exagérait pour te protéger.
Sigurd sentit le sang lui monter au visage, parce que c'était exact, mot pour mot.
— Je te l'avais dit parce que c'est vrai, dit Álvaldr. C'est tout. Il n'y avait rien d'autre dedans.
Il se pencha, ramassa Smáeldingr sur les pavés, l'essuya contre sa cuisse et la lui remit dans la main.
— Et maintenant écoute-moi bien, parce que je ne le redirai pas et que tu es en train de te dire que tu vas t'entraîner plus dur.
— C'est ce que je vais faire.
— Je sais. Ça ne suffira pas. — Álvaldr le regarda. — Tu n'as pas perdu ce soir parce que tu n'es pas assez fort. Tu as perdu parce que tu es fort d'une manière qui ne sert à rien contre lui, et parce que personne ne t'a jamais appris qu'il existait autre chose. Ce que tu appelles ta puissance, il s'en est nourri pendant un quart d'heure. Il te l'a même expliqué. Tu as compris ?
— Oui, dit Sigurd.
— Non. Tu comprendras dans un an. — Álvaldr se détourna. — Va chercher ton ami. La marée monte.
Kára était vivante.
Elle était adossée à la margelle de la citerne, dans une flaque, et il y avait une femme accroupie à côté d'elle — une inconnue, la cinquantaine, qui avait posé une lampe sourde par terre et qui refermait le flanc de Kára avec du fil de lin et une aiguille courbe, méthodiquement, comme on ravaude.
— Ne me la fais pas bouger, dit la femme sans lever les yeux.
— Elle est—
— Elle est vivante parce que j'ai été plus rapide que d'habitude. Un quart d'heure de plus et je ramassais un corps.
Kára ouvrit les yeux. Il lui fallut un moment pour trouver Sigurd, et un autre pour arriver à parler.
— Eira ?
Sigurd secoua la tête.
Kára ferma les yeux et ne dit rien pendant longtemps.
— Bárðr est mort, dit-elle enfin. Il m'a donné un endroit. Pour Mona. Une maison au sud de Vindheim.
— Kára—
— Ne me dis pas que c'est bien, dit-elle. Ne dis rien du tout.
Leiv était assis contre le mur, à trois pas, l'avant-bras gauche serré dans un garrot et le visage gris. Il n'avait pas dit un mot depuis qu'ils étaient sortis de la tour. Quand Sigurd s'accroupit devant lui, il ouvrit la bouche, la referma, et finit par dire :
— J'ai tenu la porte.
— Je sais.
— J'ai tenu la porte, Sigurd. Le temps qu'il fallait. — Sa voix se brisa. — Ça a servi à rien, hein.
Sigurd n'eut pas de réponse à ça non plus.
Ils quittèrent Svartahöfn au petit jour, dans les derniers instants de la marée, sur une chaussée qui disparaissait déjà sous six pouces d'eau.
Ils étaient sept à sortir de ce fort et trois ne marchaient pas.
Álvaldr portait Hrafnsson, qui n'avait pas repris connaissance et à qui personne n'avait donc encore rien dit. La femme sans nom soutenait Kára, un bras sous l'aisselle, en lui interdisant tous les quatre pas de faire quoi que ce soit d'autre que respirer. Leiv fermait la marche tout seul, en tenant son bras contre lui.
Sigurd portait Eira.
Il l'avait exigé et personne n'avait discuté, et il comprit au bout de cinquante pas que ce n'était pas un service qu'on lui rendait.
Elle ne pesait presque rien.
C'est la chose à laquelle il ne s'attendait pas, et c'est celle qui lui resta. Il avait traversé la moitié de Niflheim pour elle. Il avait passé douze jours à poser des questions qui avaient fait tuer neuf personnes, il avait laissé une petite fille de neuf ans derrière un mur de pierre, il avait mis onze minutes à traverser une cour, et il portait maintenant le résultat de tout ça sur ses avant-bras, et le résultat de tout ça pesait moins qu'un sac de vivres.
L'eau lui arrivait aux chevilles. Il avançait lentement pour ne pas glisser sur les galets.
Et à mi-chemin de la terre ferme, il lui vint une pensée qu'il n'avait jamais eue et qui manqua le mettre à genoux dans la mer.
Il ne lui avait jamais parlé.
Pas une fois. Il avait combattu son frère devant deux mille personnes, il avait bu à sa table, il l'avait regardée sur une berge de canal, il l'avait vue se faire enlever dans une eau noire à trois cents lieues de distance, et il n'avait jamais échangé une seule phrase avec elle. Il ne connaissait pas le son de sa voix — sauf une fois, une seule, cette nuit, quand elle avait crié le nom de son frère à travers une porte de pierre pour lui dire où elle était.
Il ne savait rien d'elle du tout.
Il la porta jusqu'à la terre.