Runalog

Chapitre 34 : Arc 6 -Chapitre 34 — Trois routes

Par natsucaron

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I.

Ils mirent trois jours à remonter, et ce furent trois jours d'un genre que Sigurd n'avait jamais connu.

Álvaldr resta avec eux la première journée. Il portait Hrafnsson sur la moitié du trajet, sans commentaire, et quand ils s'arrêtèrent le soir il montra à Leiv comment refaire son garrot et à Sigurd comment porter un corps sur une longue distance sans se ruiner le dos. Il expliquait ces choses posément, comme on explique un travail.

Au matin du deuxième jour, il rassembla ses affaires.

— Mes enfants sont dans un trou à trois jours d'ici avec une femme de soixante ans, dit-il. Je leur ai fait perdre quatre jours pour venir vous chercher. Il faut que je remonte.

— Vous reviendrez ? demanda Sigurd.

Álvaldr le regarda un moment.

— Peut-être, dit-il.

Il partit sans autre adieu. La femme sans nom resta avec eux jusqu'à Vatnsfjörd, s'occupa de Kára deux fois par jour, refit ses points une fois, et disparut le troisième soir dans une ruelle sans que personne ait su comment elle s'appelait.

Sigrun les vit arriver depuis le pas de sa porte, à la nuit, et elle ne dit pas un mot. Elle regarda ce qu'ils portaient, elle rentra, elle ressortit avec de l'eau chaude et des draps, et elle fit monter la moitié de son auberge à l'étage.

II.

Hrafnsson se réveilla le lendemain matin.

Sigurd était dans la chambre — il y dormait par terre depuis deux nuits, parce qu'il n'arrivait pas à dormir ailleurs — et il vit le moment exact où ça revint.

Le garçon ouvrit les yeux au plafond. Il resta comme ça une dizaine de secondes, parfaitement calme, avec l'air de quelqu'un qui remonte de très loin.

Puis quelque chose passa sur son visage.

Il se redressa d'un coup, s'assit, porta la main derrière son oreille, et regarda autour de lui — la chambre, la fenêtre, la lumière du matin sur les toits de Vatnsfjörd — et Sigurd comprit qu'il cherchait à savoir s'il l'avait rêvé.

— On l'a ramenée, dit Sigurd.

Hrafnsson tourna la tête vers lui.

— Elle est en bas. Sigrun a fermé la grande salle. Personne n'y entre.

Hrafnsson ne dit rien pendant très longtemps.

— Merci, dit-il enfin.

III.

Il descendit dans l'après-midi et resta seul avec elle jusqu'au soir.

Quand il remonta, il avait le visage lavé et les yeux secs et il s'assit sur le bord du lit, et il demanda à Sigurd de tout lui raconter, du début, sans rien sauter.

Sigurd raconta.

Il raconta les oracles et la vision, et la traversée du lac, et Vatnsfjörd, et le trident. Il raconta les douze jours de recherche et les neuf personnes. Il raconta Álvaldr, la carte, Svartahöfn, la gourde, le plan. Il raconta la cour, les huit hommes, la ligne qui s'était refermée.

Puis il arriva à la cellule et il dut s'arrêter deux fois.

Et à la fin, il dit la chose qu'il s'était juré de dire.

— Il y a autre chose. L'homme qui était là-haut. Il m'a dit — Sigurd força les mots à sortir — il m'a dit qu'un relais où quatre personnes armées entrent à quatre heures du matin est un relais compromis. Qu'on le vide et qu'on solde ce qu'il y a dedans. C'est la procédure. — Il releva les yeux. — Il m'a dit que si on n'était pas venus ce soir-là, elle aurait vécu encore quelques semaines.

Il attendit.

Hrafnsson resta immobile, les mains sur les genoux, et regarda le mur d'en face pendant un temps très long.

— Quelques semaines, dit-il.

— Oui.

— Dans cette pièce.

— Oui.

— Avec une gourde par jour et un mur à gratter. — Hrafnsson hocha lentement la tête. — Et un matin ils seraient montés et ils auraient fait exactement la même chose, sauf que personne n'aurait été dans l'escalier.

Il se tourna vers Sigurd.

— Elle m'a entendu, dit-il.

Sigurd ne répondit pas.

— Elle a crié mon nom, dit Hrafnsson, et sa voix ne trembla pas. Elle a entendu quelqu'un hurler Eira dans une cour au milieu d'une bataille, et elle a su. Elle a su que j'étais venu et elle a répondu pour me dire où elle était. — Il inspira. — Elle est morte en sachant que son frère montait les marches. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas rien, Sigurd. Il y a une autre version de cette histoire où elle meurt dans six semaines en pensant que personne n'est jamais venu.

Il tendit la main et la referma sur l'avant-bras de Sigurd.

— Merci d'être venus.

Et Sigurd retira son bras.

IV.

Il le fit sans réfléchir, et il vit la surprise sur le visage de Hrafnsson, et il se leva parce qu'il ne pouvait pas rester assis.

— Non, dit-il.

— Sigurd—

— Non. Tu ne me remercies pas. — Il avait la gorge qui se serrait et il continua quand même. — Tu ne comprends pas ce que je suis en train de te dire. Ce n'est pas une question de venir ou de ne pas venir. On est arrivés. On était dans le fort. On a passé la chaussée, on a passé la poterne, on était à trente pas de cette tour.

Il montra la fenêtre, comme si le fort était derrière.

— Trente pas, Hrafnsson. Il y avait huit hommes entre nous et cette porte et il m'a fallu onze minutes. Onze. J'ai compté après, dans ma tête, parce que je n'arrivais pas à ne pas compter. — Sa voix se cassa. — Un rang A passe cette ligne en deux minutes. Ulfar l'aurait passée en quarante secondes sans se décoiffer. Moi j'ai mis onze minutes parce que je ne savais pas quoi faire d'une lance dont le fer est chargé, parce que j'ai chargé un mur de boucliers comme un imbécile, parce que j'ai brûlé trois échanges à essayer de faire passer de la foudre à travers du cuir bouilli.

Il se retourna.

— Elle t'a entendu et elle a attendu onze minutes. Elle savait qu'on montait et elle a eu onze minutes pour l'espérer. Tu comprends ce que ça veut dire ? Si j'avais été ce que je devrais être, on aurait ouvert cette porte pendant qu'elle criait encore.

Le silence dans la chambre devint très épais.

— Je suis désolé, dit Sigurd. C'est ça que je voulais te dire depuis trois jours. Ce n'est pas on a fait ce qu'on a pu. On a fait ce que j'étais capable de faire, et je n'étais pas assez, et ta sœur est morte de la différence.

Hrafnsson le regarda longtemps.

Il aurait pu dire beaucoup de choses. Sigurd s'était préparé à toutes : qu'il n'y était pour rien, qu'il ne fallait pas, qu'il avait dix-sept ans, que personne ne pouvait rien.

Hrafnsson ne dit rien de tout ça.

— D'accord, dit-il.

Sigurd cligna des yeux.

— D'accord ? Tu—

— Tu as sans doute raison, dit Hrafnsson. Je ne sais pas. Je ne suis pas assez bon pour juger, moi non plus : je me suis fait désarmer en trois coups par le même homme dans une rue de cette ville il y a deux mois, et remettre à terre par lui il y a trois jours, et entre les deux je n'ai rien appris du tout.

Il se leva à son tour, lentement, en s'appuyant au mur.

— Alors ne t'excuse pas, dit-il. Ça ne me sert à rien et à elle non plus.

Il alla jusqu'à la fenêtre.

— Sois plus fort, dit-il.

V.

On la rendit à l'eau quatre jours plus tard, à l'étale du soir.

C'est le rite de Niflheim et il est très ancien : les morts vont à l'eau, et c'est le parent le plus proche qui les emmène, seul, à la rame, jusqu'au-delà de la dernière balise. Personne d'autre ne monte dans la barque. Ceux qui restent regardent du quai, et ils ne partent pas avant que la barque soit revenue.

Ils étaient une trentaine sur le quai de l'est, ce soir-là.

Sigurd n'en connaissait presque aucun. Il y avait des voisins, des gens du port, une vieille femme qui avait appris à Eira à ravauder des filets quand elle avait sept ans, deux ou trois filles de son âge qui pleuraient sans bruit. Il y avait Sigrun, en noir, les mains croisées devant elle. Il y avait Eldur, très droit, ses mains bandées le long du corps, qui était venu à pied depuis le palais et qui avait refusé qu'on l'aide.

Il y avait Kára, qu'on avait descendue de l'auberge sur une chaise et qui avait exigé d'être debout pour la fin.

Et il y avait Leiv, le bras en écharpe, qui pleurait franchement et bruyamment, ce que personne ne lui reprocha.

Hrafnsson emmena sa sœur au large.

Il ramait mal, à cause de sa tête, et ça prit longtemps. On le regarda faire tout le temps qu'il fallut. Personne ne parla. Le soleil descendait derrière les toits et l'eau du fjord était complètement plate — c'est pour ça qu'on choisit l'étale, avait expliqué Sigrun : pour qu'il n'y ait pas de courant, pour qu'ils restent là où on les laisse.

Sigurd regarda la barque devenir petite.

Il pensa à une chose qu'il n'avait dite à personne et qu'il ne dirait jamais : qu'il avait cru, pendant tout le trajet depuis Svartahöfn, qu'il ressentirait quelque chose de propre à ce moment-là. De la tristesse, de la colère, quelque chose d'entier. Et qu'il n'y avait rien de tout ça. Il y avait un fond de honte qui ne bougeait pas d'un pouce, et par-dessus, une envie sourde et bête, presque physique, d'aller quelque part et de recommencer à travailler.

Il en eut honte aussi.

La barque revint dans la nuit tombante. Hrafnsson accosta, attacha son amarre correctement, monta l'échelle du quai, et les gens s'écartèrent devant lui.

VI.

Il partit deux jours plus tard.

Sigurd le trouva à l'aube devant l'auberge, avec un sac et son sabre, exactement comme la première fois — sauf que la première fois c'était pour aller chercher sa sœur.

— Tu pars où ?

— Je ne sais pas encore.

Sigurd attendit.

— Il faut que je m'en aille de cette ville, dit Hrafnsson. Ce n'est pas contre vous. Ce n'est même pas contre la ville. — Il regarda les quais, la brume basse sur les canaux, les premières barques qui sortaient. — Il y a quatre-vingts personnes ici qui vont me regarder tous les jours avec le même visage pendant deux ans, et elles auront raison, et je vais devenir quelqu'un que je ne veux pas être.

— Tu ne veux pas dire ce que tu vas faire.

— Non.

Il le dit sans dureté, mais sans ouverture non plus.

— Je reviendrai, dit-il.

— Quand ?

— Je ne sais pas ça non plus. — Il ajusta la bretelle de son sac. — Mais je reviendrai, et je te le dis parce que je veux que quelqu'un le sache et qu'il n'y a personne d'autre à qui le dire. Ce n'est pas une manière polie de partir pour toujours. Je reviendrai.

Il tendit la main. Sigurd la prit.

— Sigurd.

— Oui ?

— Elle t'a vu, une fois. — Hrafnsson regardait par-dessus son épaule, vers le canal. — Après ta demi-finale contre moi. Elle m'a demandé qui était le gamin qui m'avait mis dehors et je lui ai dit que c'était un porteur de foudre de nulle part qui s'appelait Brand. Elle a dit : il a l'air fatigué.

Il lâcha la main de Sigurd.

— C'est tout ce que je peux te donner d'elle, dit-il. Voilà. Maintenant tu as quelque chose.

Il partit vers la porte sud et il ne se retourna pas.

VII.

Les semaines suivantes furent lentes et laides.

Kára ne pouvait pas voyager. La femme sans nom avait été formelle avant de disparaître : quatre semaines allongée, six avant de porter quoi que ce soit, et si la plaie s'ouvrait une seule fois, tout serait à recommencer avec moins de chances. Kára, qui n'avait jamais obéi à personne de sa vie, obéit à ça avec une discipline glaçante. Elle restait couchée. Elle mangeait tout ce qu'on lui apportait. Elle demandait qu'on la retourne aux heures dites.

Elle passait ses journées à regarder le plafond en pensant à une maison au sud de Vindheim.

Leiv guérit plus vite, comme guérissent les gens de quatorze ans. Il garda le bras en écharpe trois semaines, râla pendant trois semaines, et le jour où on le lui enleva il alla à la forge du port et demanda du travail sans rien dire à personne. Il y passa ses journées jusqu'au départ. Il revenait le soir noir de suie, épuisé, et il dormait comme une pierre.

Sigurd, lui, n'avait rien à faire.

C'est ce qui faillit le tuer. Ses côtes se ressoudèrent, sa cuisse se referma, l'entaille au-dessus de l'arcade laissa la cicatrice que la vieille femme d'Álvaldr lui avait promise. Et à mesure que son corps redevenait utilisable, il découvrit qu'il n'y avait rien au bout.

Il s'entraîna. Bien sûr qu'il s'entraîna. Il trouva une cour derrière l'auberge et il y travailla quatre heures par jour, méthodiquement, la garde, les appuis, les enchaînements, la projection.

Le sixième jour, il s'arrêta au milieu d'un mouvement et resta planté là, Smáeldingr à la main.

Tu bloques l'épaule gauche avant de partir.

Il refit le geste très lentement, en se regardant faire, et c'était vrai. C'était évident. C'était tellement évident qu'il ne comprenait pas comment il avait pu faire ça mille fois sans le voir.

Il corrigea. Il y passa deux jours. Et à la fin des deux jours il avait un mouvement légèrement meilleur et exactement la même sensation qu'avant, celle d'être un homme qui repeint une barque qui prend l'eau.

Tu es en train de te dire que tu vas t'entraîner plus dur. Ça ne suffira pas.

Il alla voir Eldur trois fois. Le vieil archiviste lui posa des questions sur Orðstœðr pendant des heures, et Sigurd répondit à toutes, parce que ça faisait du bien à l'un comme à l'autre. Ils ne parlèrent jamais du reste.

VIII.

Kára se leva pour de bon au bout de cinq semaines.

Elle descendit l'escalier toute seule, lentement, s'assit dans la salle commune, et mangea son premier vrai repas depuis Svartahöfn. Le lendemain elle marcha jusqu'au bout de la rue et revint. Le surlendemain elle marcha jusqu'au port.

Le quatrième jour, elle demanda à Sigurd de sortir avec elle.

Ils marchèrent le long du canal, lentement, à son rythme. Elle avait la main gauche posée sur son flanc comme un tic dont elle ne se débarrasserait sans doute jamais.

— On part la semaine prochaine, dit-elle. Leiv et moi.

Sigurd hocha la tête. Il s'y attendait depuis un mois.

— L'Étable, dit-il.

— Au sud de Vindheim, dans les collines au-dessus de Fljótsdalr. — Elle regardait droit devant elle. — Il y a huit à dix semaines de route et je ne sais pas si le nom est vrai. Il l'a dit en train de mourir, et un homme qui meurt ment aussi bien qu'un autre.

— Il ne mentait pas.

— Non, dit Kára. Il ne mentait pas.

Ils firent une trentaine de pas sans parler.

— Je viens avec vous, dit Sigurd.

— Non.

Elle l'avait dit tout de suite, sans y réfléchir, et Sigurd sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.

— Kára—

— Non, écoute-moi, parce que je vais dire une chose désagréable et que je préfère la dire proprement une fois plutôt que mal pendant trois jours. — Elle s'arrêta et se tourna vers lui. — On n'a jamais été une équipe, Sigurd.

Il ouvrit la bouche.

— Attends, dit-elle. Réfléchis avant de te vexer. Réfléchis vraiment.

Elle reprit sa marche.

— Je suis arrivée à Vatnsfjörd un mois avant toi, dit-elle. Pas pour te retrouver : je ne savais même pas que tu étais vivant. J'y suis allée parce qu'un tournoi de porteurs, c'est trois mille personnes qui viennent de partout, et que dans trois mille personnes il y a toujours quelqu'un qui a vu quelque chose. J'y allais pour Mona. Je fais tout pour Mona depuis quatre ans. Ce n'est pas une révélation, tu le sais.

— Je sais.

— Et quand je t'ai retrouvé, j'ai été contente. — Elle dit ça sans se retourner. — Vraiment contente, ne me fais pas dire ce que je ne dis pas. Mais j'ai aussi fait un calcul dans les deux jours qui ont suivi, et le calcul était celui-ci : ce garçon a un élément rare, une prime sur la tête et une gamine que le culte veut. Partout où il ira, ils viendront. Donc si je reste avec lui, je verrai des triangles noirs, et si je vois des triangles noirs, j'apprendrai des choses.

Elle s'arrêta de nouveau.

— Et c'est exactement ce qui s'est passé, dit-elle. J'ai suivi un garçon à la foudre pendant quatre mois, on est allés là où le culte allait, et un soir sur une côte j'ai fini par avoir un homme à genoux devant moi qui savait où était ma sœur. Ça a marché, Sigurd. Mon calcul a marché.

— Tu me dis que tu m'as utilisé.

— Je te dis que je suis montée dans ta barque parce qu'elle allait dans ma direction. — Elle le regarda enfin. — Ce n'est pas la même chose et ce n'est pas honteux. Tu m'as utilisée aussi : tu avais besoin de quelqu'un qui sache lire une ville, tenir un tour de garde, décider quand on dort. Tu avais dix-sept ans et une gamine de neuf ans sur le dos. Tu as pris ce qui passait, et ce qui passait c'était moi.

IX.

Sigurd resta silencieux un moment.

— Et maintenant les directions ne sont plus les mêmes, dit-il.

— Voilà. — Elle eut l'air soulagée qu'il l'ait dit lui-même. — Ma route va au sud de Vindheim, dans une maison où on garde des enfants. La tienne ne va pas là. Elle n'y a jamais été et elle n'y sera jamais.

— Je pourrais—

— Tu pourrais venir, oui. Tu es fort, tu te bats bien, tu me serais utile et je serais contente de t'avoir. — Elle secoua la tête. — Et dans quatre mois on serait devant cette maison, et je devrais choisir entre entrer par le toit toute seule et te dire de rester dehors. Et je te dirais de rester dehors. Et tu ne resterais pas. — Elle haussa les épaules. — On sait tous les deux comment ça finit. Tu ferais quelque chose de grand.

Sigurd encaissa celle-là sans rien dire.

— Et il y a la vraie raison, dit Kára.

— Laquelle ?

— Que tu as déjà quelque chose à faire, et que tu tournes autour depuis un an sans y toucher.

Elle recommença à marcher.

— Ne me réponds pas, dit-elle. Je n'ai pas envie d'en discuter et ce n'est pas mon affaire.

Ils firent le reste du chemin sans parler, jusqu'au bout du quai, là où l'eau du canal rejoignait le fjord.

Puis Kára dit :

— Ton épaule gauche.

— Quoi ?

— Il avait raison. Tu la bloques une demi-seconde avant de projeter. Ça se voit de très loin.

Sigurd la regarda.

— Tu le savais ?

— Depuis le Refuge.

— Depuis le Refuge ?

— Tu avais quinze ans et tu n'arrivais même pas à sortir un arc de ta lame, dit Kára. Je te regardais faire dans la cour tous les matins. Tu bloquais déjà.

— Et tu ne me l'as jamais dit.

— Non.

— Pourquoi ?

Kára regarda l'eau.

— Parce que je gagnais avec, dit-elle.

Et pour la première fois depuis Svartahöfn, elle sourit — un tout petit sourire de côté, très bref, et il n'y avait rien de méchant dedans.

— Voilà, dit-elle. Maintenant tu l'as. Considère que c'est mon cadeau de départ et ne me demande rien d'autre.

X.

Leiv, lui, ne sut pas le dire.

Il essaya toute la dernière semaine. Sigurd le voyait se préparer — il venait, il ouvrait la bouche, il parlait de la forge du port ou du prix du charbon, et il repartait. Ça arriva quatre fois.

La veille du départ, il finit par s'asseoir en face de lui dans la salle vide et il attaqua de biais.

— Tu vas m'en vouloir.

— Non.

— Si, un peu. — Il tournait un clou entre ses doigts. — Je pars avec elle et pas avec toi et tu vas te dire que c'est parce que je préfère Kára.

— Leiv.

— C'est un peu ça, en fait. — Il eut un rire misérable. — Enfin, pas préférer. Mais je la connais depuis six ans. Elle est arrivée au Refuge quand j'avais huit ans et elle m'a appris à ne pas me faire taper dessus par les grands. Toi t'es arrivé après. C'est bête, mais c'est comme ça.

— Ce n'est pas bête.

— Et puis y a autre chose. — Leiv posa le clou. — Elle va se faire tuer.

Sigurd releva la tête.

— Elle va entrer toute seule dans une maison pleine de gens du culte pour aller chercher une gamine de dix ans, dit Leiv. Tu le sais aussi bien que moi. Elle ira, et elle entrera, et elle ne sortira pas si elle est toute seule.

Il ouvrit les mains.

— Alors faut quelqu'un dehors, dit-il.

Et Sigurd comprit ce qu'il regardait.

Ce n'était plus tout à fait le gamin qui avait raté un oiseau de métal dans une cité vide. C'était quelqu'un qui, à quatorze ans, s'était tenu dans une porte pendant un quart d'heure avec un bras mort, qui avait eu l'occasion de partir et qui n'était pas parti, et qui en avait tiré une conclusion sur lui-même dont il ne se déferait plus jamais.

— Je sais faire ça, dit Leiv. C'est pas grand-chose, mais je sais le faire, et quasiment personne sait le faire. Alors je vais avec elle et je tiens la porte.

Il renifla et fit semblant que c'était la poussière.

— Bah, dit-il.

— Leiv.

— Quoi ?

— Quand tu la reverras, dit Sigurd, dis à Runa que l'oiseau était très bien.

Leiv le regarda, et se leva d'un bond, et sortit de la salle sans un mot, et Sigurd l'entendit dans la cour pendant un moment.

XI.

Ils partirent au matin, par la porte sud, un jour de vent.

Kára portait son sac sur l'épaule droite parce qu'elle ne pouvait toujours pas charger le côté gauche. Leiv avait racheté des chaînes à la forge du port, plus courtes et plus lourdes que les anciennes, et il les avait faites lui-même.

Les adieux furent brefs, parce que c'était mieux comme ça.

— Écris, dit Sigurd.

— À qui ? dit Kára. Tu ne sais pas où tu seras et moi non plus.

— À Sigrun. Elle gardera.

Kára hocha la tête.

— D'accord. Sigrun.

Elle hésita une seconde, ce qui ne lui ressemblait pas.

— Sigurd. La gamine.

— Quoi ?

— Il te reste combien de temps ?

Sigurd n'eut pas à compter, parce qu'il comptait tous les jours.

— Neuf mois et onze jours, dit-il.

Kára le regarda un long moment.

— Alors ne les gâche pas, dit-elle.

Ils partirent sur la route du sud, et Sigurd les regarda jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que deux points, et ensuite plus rien.

XII.

Álvaldr revint six jours plus tard.

Il arriva à l'auberge un soir, sale, maigri, avec la même barbe de trois jours qu'un mois et demi plus tôt, comme si le temps ne s'appliquait pas de la même manière à lui. Il commanda une soupe, la mangea entièrement avant de dire un mot, et repoussa son bol.

— Les enfants sont passés, dit-il. Tous les quatre. Ils sont de l'autre côté.

— Merci, dit Sigurd, et il ne sut pas très bien pourquoi il remerciait.

— Les autres sont partis.

— Il y a six jours.

— Bien. — Álvaldr s'adossa. — Et toi tu es encore là.

Ce n'était pas une question, et le ton n'était pas bon.

— Je vais m'entraîner, dit Sigurd.

— Où ?

— Je ne sais pas encore. Il y a une école d'armes à Vatnsfjörd. Le roi—

— Non.

— Vous ne savez même pas ce que j'allais dire.

— Tu allais me dire que le roi de Niflheim te doit bien ça et qu'il te ferait entrer à l'école royale. — Álvaldr le regardait sans ciller. — Tu y apprendrais très bien la méthode niflheimoise, tu passerais A dans quatre ans, et dans quatre ans tu serais exactement ce qu'était le frère de la petite le soir où on lui a pris sa sœur.

Sigurd serra les dents.

— Alors quoi ?

— Alors dis-moi ce que tu comptes faire, dit Álvaldr. Précisément. Pas devenir plus fort. Précisément.

XIII.

Sigurd essaya.

Il essaya vraiment, pendant plusieurs minutes, et ce fut une des expériences les plus humiliantes de sa vie, parce qu'à chaque phrase qu'il commençait, Álvaldr attendait la suite et il n'y avait pas de suite.

— Je corrige mon épaule, dit-il finalement. Je travaille la vitesse. J'allonge ma projection. Je monte à sept, huit pas au lieu de quatre.

— Et quand tu seras à huit pas ?

— Je serai meilleur qu'aujourd'hui.

— Tu seras un rang B avec une plus longue portée, dit Álvaldr. Ulfar s'est battu contre toi à l'épée nue pendant deux tiers du combat sans que tu le touches. Ta portée n'a rien à voir avec ce qui s'est passé dans cette cour et tu le sais parfaitement.

Il se pencha en avant.

— Écoute-moi bien, parce que je vais te dire la chose telle qu'elle est, et personne ne te l'a jamais dite parce que les gens qui t'aiment bien n'osent pas.

Il posa un doigt sur la table.

— Tu n'as jamais été formé.

Sigurd ouvrit la bouche.

— Non, dit Álvaldr. Ne me parle pas d'Ornir. J'ai été élevé par cet homme de quatre ans à vingt-trois ans, je le connaissais mieux que son propre fils s'il en avait eu un, et je vais te dire ce qu'il a fait avec toi : il t'a entretenu. Il t'a nourri, il t'a corrigé la garde, il t'a appris à ne pas mourir bêtement contre un homme avec un couteau, et il t'a laissé découvrir tout seul dans la douleur les deux tiers de ce que tu sais.

— Il m'a—

— Il t'a donné dix-huit mois d'attention distraite et il est mort. — Álvaldr n'était pas cruel ; il était pressé. — Ce n'est pas de sa faute, et ce n'est pas de la tienne. Mais tu te promènes depuis un an en te disant que tu as eu un maître. Tu n'as pas eu de maître. Tu as eu un vieil homme fatigué qui te gardait en vie.

Sigurd regardait la table.

— Et pendant ce temps, dit Álvaldr, tu t'es fixé des objectifs. Tu as dit à un homme dans un escalier que tu tuerais les Neuf.

— Vous n'étiez pas là.

— Ulfar me l'a répété, dit Álvaldr. Il trouvait ça remarquable.

XIV.

Sigurd sentit ses oreilles chauffer.

— Alors entraînez-moi, dit-il.

Voilà. C'était sorti. Il l'avait dans la tête depuis quarante jours.

Álvaldr le regarda, et pendant une seconde il y eut quelque chose de très fatigué sur son visage.

— Non, dit-il.

— Vous êtes un des Cinq. Vous m'avez sorti de deux endroits en cinq jours. Vous savez faire des choses que je n'arrive même pas à décrire—

— Sigurd.

— Vous avez battu dix-neuf hommes et je n'ai même pas vu comment !

Sigurd.

Il se tut.

— Je ne suis pas un maître, dit Álvaldr. Je n'ai jamais formé personne et je ne saurais pas commencer. Je suis quelqu'un qui déplace des enfants et qui casse des portes. Et j'ai onze relais à reconstruire sur une côte, dont neuf parce que tu as posé des questions dans des villages.

Sigurd baissa la tête.

— Ce n'est pas un reproche, dit Álvaldr plus doucement. C'est mon travail et c'est ma vie et je ne peux pas la poser pour te tenir la main pendant trois ans. Si je le faisais, il y a des enfants qui resteraient où ils sont.

Il se tut un instant.

— Et il y a autre chose, dit-il. Tu as parlé de reliques, l'autre nuit.

Sigurd releva les yeux.

— Ulfar a regardé mon arme et il a dit qu'il savait ce que c'était, dit Álvaldr. Devant toi. Donc tu as compris, ou tu vas comprendre, et je préfère te le dire moi-même. — Il posa la main sur la table, à plat. — Oui. C'en est une.

— Une des neuf.

— Une des neuf. Je la porte depuis dix-sept ans. Je ne sais pas laquelle et je ne veux pas le savoir.

— Ils vont venir la chercher.

— Ils savent où elle est depuis deux ans au moins, dit Álvaldr. Ulfar l'a signalée et on lui a répondu de ne pas y toucher. Tu comprends pourquoi ?

Sigurd réfléchit.

— Parce qu'ils perdraient.

— Parce qu'ils perdraient. Aujourd'hui. — Álvaldr eut un sourire sans joie. — Voilà toute ma protection : je suis trop cher. Tant que je suis assez fort pour la porter, elle est en sécurité, et le jour où je ne le serai plus, elle ne le sera plus non plus. Alors non, je ne vais pas passer trois ans dans une cour à t'apprendre à tenir une garde. Je ne peux pas me permettre de devenir moins que ce que je suis.

XV.

Il resta silencieux un moment, puis il changea de ton.

— Bon, dit-il. Tu as fini de me demander de te sauver ?

— Je ne vous ai pas demandé de—

— Tu m'as demandé exactement ça depuis que je me suis assis. — Álvaldr repoussa son bol. — Alors on va faire autrement. Je vais te poser une question et tu vas me répondre honnêtement.

— D'accord.

— Qu'est-ce qu'Ornir t'a dit le jour de ton départ ?

Sigurd cligna des yeux.

— Quoi ?

— Le jour où tu as quitté le Refuge. Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Sa dernière phrase.

Sigurd n'eut pas besoin de chercher. Il l'avait tous les jours quelque part au fond de la tête, comme une pierre dans une poche.

La foudre n'aime pas les trajets courts, dit-il. Souviens-toi de ça quand on te mettra dos au mur.

Álvaldr hocha la tête lentement.

— Et tu en as fait quoi ?

— Rien. — Sigurd haussa les épaules. — Je ne l'ai jamais comprise. J'ai cru que c'était une image. Que ça voulait dire de ne pas m'enfermer, de garder de l'espace, quelque chose comme ça.

— Ce n'est pas une image.

Le silence, dans la salle vide, changea.

— Ornir ne parlait jamais pour rien, dit Álvaldr. Jamais. C'était un homme qui disait quatre mots par jour et qui les choisissait la veille. Tu quittes sa maison pour de bon, il sait qu'il ne te reverra pas, il a une phrase et une seule à te donner — et il te donne une remarque technique sur ton élément.

Sigurd s'était redressé sans s'en rendre compte.

— Qu'est-ce que tu fais avec ta foudre ? dit Álvaldr.

— Je la mets dans ma lame et je la projette.

— Sur quelle distance ?

— Quatre pas. Cinq les bons jours.

— Donc des trajets courts, dit Álvaldr.

Sigurd resta absolument immobile.

— Il t'a dit, le jour de ton départ, que ton élément n'aimait pas ce que tu fais avec, dit Álvaldr. Et tu as marché un an à travers deux royaumes avec cette phrase dans la tête sans jamais la regarder en face.

XVI.

— Alors qu'est-ce que je dois faire ? dit Sigurd.

— Ce n'est pas à moi de te le dire. — Álvaldr se leva et récupéra son manteau sur le dossier. — Mais ce n'est pas à moi non plus de te dire ce qu'il y a dans ton sac.

Sigurd releva la tête d'un coup.

— Comment vous—

— Kára me l'a dit avant de partir. — Álvaldr enfilait son manteau. — Elle m'a dit qu'il y avait une lettre scellée d'Ornir au fond de ton sac depuis un an, que tu ne l'ouvrais pas parce qu'il t'avait dit de ne le faire qu'en dernier recours, et que tu avais décidé tout seul, sans jamais te l'avouer, que le dernier recours n'était jamais arrivé.

Sigurd ne dit rien.

— Elle m'a demandé de te secouer, dit Álvaldr. Ce sont ses mots. Elle a dit : il va rester assis dans cette auberge tout l'hiver.

Il ajusta la bretelle de son sac.

— Alors voilà où tu en es, dit-il, et je vais te le résumer proprement pour que tu ne puisses pas te raconter d'histoire. Tes deux amis sont partis. Le frère est parti. Ta petite est derrière un mur pour neuf mois. Tu n'as pas de maître, pas de plan, pas d'école qui te servirait à quelque chose, et le seul homme compétent que tu connaisses vient de te dire non en face.

Il se dirigea vers la porte.

— Tu n'as plus rien du tout, Sigurd, sauf une chose. Et tu la traînes depuis un an.

Il s'arrêta sur le seuil.

— Ornir n'a pas écrit cette lettre pour t'occuper, dit-il. Cet homme n'a rien fait d'inutile de sa vie.

Et il sortit.

XVII.

Sigurd monta dans sa chambre.

Il resta un moment assis sur le lit sans rien faire. Puis il tira son sac vers lui, l'ouvrit, et vida tout par terre, ce qui ne prit pas longtemps — une chemise, une pierre à aiguiser, un peu d'argent, une écuelle, du fil et une aiguille, la carte de contrebandier d'Álvaldr, un galet plat percé d'un trou.

Et au fond, contre la couture, plate et dure sous les doigts, la chose.

Il la prit.

C'était une feuille pliée en quatre, scellée d'un cachet de cire brune sans emblème, parce qu'Ornir n'avait pas d'emblème. La cire avait légèrement fondu et repris une fois — un été, quelque part sur une route — et le pli était sale, et la feuille avait pris la forme du fond du sac.

Onze mois.

Il pensa à Ornir dans la cour, en train de dire plus bas, pieds, plus bas j'ai dit, à un gamin de quinze ans qui n'arrivait pas à sortir une étincelle de sa lame. Il pensa à un vieil homme qui avait écrit ça un soir, seul, en sachant ce qu'il faisait.

Il cassa le sceau.

Sigurd,

Si tu ouvres ceci, c'est que quelque chose a mal tourné et que tu as compris que je ne t'avais pas tout donné. Les deux sont vrais. Je suis désolé pour le premier. Le second était voulu, et j'avais tort.

Tu m'as demandé une fois pourquoi je ne t'apprenais pas ce que j'avais appris aux autres. Je ne t'ai pas répondu. Voici la réponse : parce que je les ai tous perdus. Les cinq. Aucun n'est mort, à ma connaissance, et je ne sais où est aucun d'eux. J'ai décidé après eux que je préférais des garçons vivants qui savent tenir une garde à des garçons exceptionnels que je ne reverrais pas. C'était une décision de vieil homme et elle était lâche, et tu es parti quand même, et je n'ai gagné qu'une chose : t'envoyer sur la route moins bien armé que je n'aurais pu.

Va voir Kveldulf.

Marais de Kelduvatn, à quatre jours à l'est du dernier bac. Il vit sur une île au milieu, dans des ruines. Les gens du bord ne connaissent pas son nom ; demande l'homme du fond, ils sauront.

Il a été mon élève avant les autres. Il sait ce que je n'ai pas su t'apprendre, et il le sait mieux que quiconque parce qu'il l'a payé plus cher que quiconque. Il te dira non. Il te le dira plusieurs fois et il sera sérieux. Reste.

La phrase que je t'ai dite le jour où tu es parti n'est pas de moi. Elle est de lui. Je te l'ai répétée mot pour mot pendant douze ans sans jamais savoir ce qu'elle voulait dire, parce que je n'ai pas ton élément et que je ne l'aurai jamais.

Lui, oui.

Ornir.

Sigurd lut la lettre trois fois.

Puis il la replia, et resta longtemps assis sur ce lit, dans une chambre d'auberge d'une ville qui ne savait toujours pas qu'on lui avait volé son trident, avec une feuille de papier dans les mains.

Dehors, il commençait à pleuvoir sur les canaux.

Il descendit demander à Sigrun où passait la route de l'est.

XVIII.

Très loin de là, dans une salle sans fenêtres dont personne ne pourrait dire dans quel royaume elle se trouvait, il y avait des sièges disposés en cercle et la plupart étaient vides.

Quatre étaient occupés. On n'y voyait pas grand-chose.

L'homme aux yeux pâles se tenait debout au centre, les mains dans le dos, et rendait compte.

— Svartahöfn est perdu, dit-il. J'ai fait évacuer avant qu'ils entrent. On a laissé les hommes du bas, qui ne savent rien, et le registre était déjà à Fljótsdalr depuis douze jours.

— L'objet ? — Une voix de femme, quelque part à gauche.

— Confirmé et en main. La mesure a été prise trois fois par la porteuse d'eau, à trois distances différentes, avec le même résultat. Il n'y a plus de doute : c'en est un.

Il y eut un silence dans le cercle, et ce silence avait une qualité particulière.

— Un, dit une autre voix, plus lente, plus grave, et qui semblait venir d'un endroit où l'air était plus épais. Le premier depuis quatre cents ans.

— Le premier, oui.

— Et la copie tient ?

— Le roi de Niflheim a fait poser la copie lui-même, dit l'homme aux yeux pâles. Il ne peut plus rien dire sans se contredire. Il gardera le silence jusqu'à sa mort.

Quelque part dans le cercle, quelqu'un rit brièvement.

— Le Pâle, dit la voix grave. Ton avis sur le garçon.

L'homme aux yeux pâles inclina la tête, et ne fit remarquer à personne qu'il venait d'être nommé, parce qu'il n'y avait personne dans cette salle qui l'ignorât.

— Il faut le retirer, dit-il.

— Nous l'avions coté investissement.

— La cote est fausse depuis vingt jours. — Il fit un pas. — Il m'a crié le mot dans un escalier. Pas « relique ». Pas « trésor ». Il a dit verrou*, et il a dit* un des neuf verrous*, et il l'a dit en sachant ce que ça voulait dire, avec la bonne colère au bon endroit. Un garçon de dix-sept ans qui n'a jamais lu un livre.*

— Où l'a-t-il appris ?

— Je l'ignore. C'est précisément le problème.

Il laissa cela se déposer.

— Il est allé quelque part cet été, dit-il. Lui, la porteuse de brume, le petit métal et l'enfant. Ils sont partis vers le nord avec une lettre du roi, ils ont pris un batelier sur le grand lac, et ils sont revenus à trois. Le batelier a parlé de l'île avant de mourir. L'archiviste n'a pas donné le nom de celui qui y vit, et il ne le donnera plus, mais un nom se trouve dans des registres.

— L'enfant n'est pas revenue avec eux, dit la voix de femme.

— Non.

— Deux fois le monde a tremblé cet été, dit-elle. Deux fois. La seconde venait du nord.

— Oui.

Il y eut un très long silence.

— Alors voilà ce que nous faisons, dit la voix grave, et personne ne la contredit. Le garçon : prime doublée, rang révisé, et vivant. Je veux savoir ce qu'il a vu là-haut avant qu'il cesse de parler.

— Et l'île ?

— L'île, dit la voix. Envoyez des gens sur l'île. Prenez le temps qu'il faudra.

Un mouvement, quelque part dans le cercle.

— Nous cherchons une porte depuis quatre cents ans, dit la voix grave, et une petite fille l'a ouverte en criant dedans. Trouvez-la. Trouvez-la avant qu'elle apprenne à quoi elle sert.






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