Dans le quartier nord de la ville de Bourdall, Amber et Rachel se sont installées dans une boutique d'apothicaire, désertée par ses anciens occupants.
Rachel tient la porte à son amie, qui entre et vient poser une pile de documents variés à l'intérieur, allant de notes personnelles aux cartes empruntées aux éclaireurs.
Rachel passe un doigt dans ses cheveux roux et observe le comptoir de la boutique d'un air hésitant.
Rachel : Tu es sûre qu'on a le droit d'avoir ces documents en notre possession ?
Son amie ne perd pas une seconde et s'occupe de regrouper et de trier les rapports, sans vraiment s'inquiéter de sa remarque.
Amber : On fait partie des unités spéciales de la reine. Je pense qu'on a le droit de consulter quelques documents importants, non ? De toute façon, le capitaine Renfield est déjà parti, ce qui fait de nous la plus grande autorité en ville.
La jeune archère n'a pas l'air plus rassurée et vient se poser de l'autre côté du comptoir, faisant face à Amber.
Rachel : Tu penses vraiment pouvoir trouver l'espion avec tout ça ?
Amber s'arrête un instant puis croise le regard de sa meilleure amie, la seule à ce jour.
Amber : En tout cas, je compte bien essayer… Au début j'ai hésité concernant mon hypothèse, mais la présence des renforts humains à Bourdall m'a convaincue dans mon idée.
Rachel pousse un petit soupir et se penche à son tour sur les rapports des différents groupes de soldats.
Rachel : Oui… enfin… vu leur nombre, leur présence se rapprochait plus d'une coïncidence qu'autre chose.
Amber : Peut-être, mais une coïncidence qui a coûté la vie à Philémon…
Face au ton froid d’Amber, Rachel recule et baisse la tête. Il est vrai que sans cette attaque, leur ami serait sûrement encore parmi eux.
Le léger silence a à peine le temps de s'installer que la clochette de l'entrée retentit. Dans un autre contexte, cela aurait été le signe qu'un client vient d'arriver, mais plus maintenant.
Vêtue de sa tenue noire d'assassin et de ses longs cheveux blonds ondulés, Lilith les regarde d'un air mauvais, croisant les bras instinctivement dans une position dominante.
Lilith : Vous voilà enfin. Je vous ai cherchées partout !
Elle observe la petite pièce parsemée d'étagères sur lesquelles sont disposés toutes sortes de pots, chacun orné d'une fleur unique, puis concentre son regard perçant sur les deux filles en face d'elle.
Lilith : Une boutique d'apothicaire ? Eh bien, on dirait que les hobbies de Dame Kayle déteignent sur vous.
Amber cache les cartes d'un mouvement de bras et se tourne vers sa collègue, la gratifiant d'un regard fermé.
Amber : Qu'est-ce que tu veux, Lilith…
L'intéressée entrouvre la bouche, légèrement déstabilisée par les regards las et clairement sur la défensive que les deux filles lui lancent.
Elle se reprend et fait quelques pas vers les plantes qui décorent la vitrine, observant les documents présents sur le comptoir du coin de l'œil.
Lilith : Victor m'a confié les rênes de l'unité Epsilon. En tant que telle, j'aurais choisi un endroit… plus adapté, mais bon, ce bâtiment fera l'affaire comme QG temporaire.
Rachel perçoit son regard insistant et déplace son bras pour cacher une partie des rapports, ce qui ne manque pas d'attirer encore plus la curiosité de l'assassin.
Lilith : Très bien, arrêtons de tourner autour du pot. Qu'est-ce que vous manigancez ? Vous croyez que je suis aveugle ou comment ça se passe ?
Amber prend les devants et rejoint la table au centre de la boutique, haussant les épaules d'un air agacé.
Amber : Pourquoi on te le dirait ? Qu'est-ce que ça peut te faire au juste ? Tu pensais qu'on allait t'intégrer bien gentiment alors que t'as même pas été foutue de t'inquiéter un minimum suite à la mort de Philémon.
Elle croise directement son regard et serre les dents.
Amber : Que ce soit toi ou Victor, je suis sûre qu'aucun de vous ne se sentirait coupable si on devait disparaître à notre tour…
Au reproche d'Amber, Lilith fronce les sourcils alors que sa main arrache les pétales de la fleur qu'elle était en train de contempler.
Lilith : Tu es complètement à côté de la plaque ! Alors arrête de faire comme si tu savais tout, petit chat !
Elle se rapproche d'elle et la pousse à la poitrine, la faisant reculer d'un pas. Amber ne flanche pas pour autant et soutient son regard.
Lilith : Philémon était loin d'être un combattant hors pair, je le sais mieux que quiconque. J'ai essayé de le rendre digne de sa lame ! Vraiment ! Mais ça n'a clairement pas servi à grand-chose…
Amber affiche un air surpris à son aveu, mais Lilith ne lui laisse pas le temps de réagir, continuant de lui cracher au visage.
Lilith : Oh, ça t'étonne, hein !? Si t'es pas foutue de voir au-delà des apparences, comment penses-tu pouvoir trouver cet espion, hein, Bloodspot ?!
Rachel : Hé ! Ça suffit, Lilith !
Rachel intervient et repousse l'assassin, qui esquive son mouvement d'un geste vif, avant de rejoindre la porte d'entrée.
Elle passe une main dans ses cheveux pour se calmer puis dévisage les deux amies avec un air de reproche, mais aussi de compréhension. Après tout, elle n'a jamais fait l'effort de leur montrer d'autres facettes d'elle-même.
Lilith : Vous vous trompez. Vous n'êtes pas les seules à avoir été impactées par cette perte. On ne le montre peut-être pas comme vous, mais nous aussi on ressent ce poids. Et croyez-moi, Victor en a bien plus conscience que moi.
Elle croise un bref instant le regard d'Amber alors que sa main serre la poignée de la porte d'entrée. Finalement, elle ouvre la porte d'un coup sec et la referme violemment derrière elle avec un soupir de frustration.
Lilith : Bref, je me casse. Bonne chance avec vos recherches de merde…
À peine refermée, la porte se rouvre aussitôt avec un petit crissement alors que la cloche retentit de nouveau. Amber redresse la tête et voit le visage confus de Panthena, qui a sûrement dû voir Lilith sortir.
La jeune femme dévisage les deux membres restants de l'unité Epsilon avant de chercher ses mots pour briser la glace.
Panthena : Je tombe mal, je suppose… ?
Rachel se remet de la récente dispute et secoue la tête d'un air énergique.
Rachel : Oh non, ne t'en fais pas ! Que nous vaut ta présence ?
Le regard de Panthena se pose sur Amber alors qu'elle tente de remettre de l'ordre dans ses pensées.
Panthena : À vrai dire, je venais pour parler avec Amber. C'est au sujet de Kellan.
Les yeux de la jeune fille s'écarquillent légèrement à la mention de son frère, mais une part d'elle reste sur ses gardes. Certes elle a souvent pu parler avec Panthena, mais à présent, elle se rend compte que cette fille semble surtout s'intéresser à son frère, pour elle ne sait quelles raisons.
Elle met cette idée dans un coin de sa tête et se force à réafficher un léger sourire.
Amber : À propos de Kellan ? Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
Panthena ne lui prête pas plus attention et vient pousser la poussière présente sur les pots au centre de la pièce, d'un geste de la main.
Panthena : Je ne sais pas si tu l'as remarqué, mais ton frère semble… tout autre sur le champ de bataille. Comme s'il ne savait plus faire la distinction entre agresseur et victime.
De brefs souvenirs reviennent en tête à Amber alors qu'elle traite l'information.
Amber : Je… oui, ça ne m'étonne pas…
Elle croise son regard et répond d'un air plus posé.
Amber : Comprends-le, il a vu comme moi les pires côtés de ce monde. Tu réussirais à garder la face, toi, en sachant qu'à tout moment, la seule chose qui te reste pourrait t'être enlevée ?
Panthena réfléchit un moment à sa réponse puis ferme les yeux d'un air satisfait.
Panthena : D'accord… je pense comprendre un peu mieux la situation.
Alors qu'elle reprend son air sérieux et se retourne pour quitter la boutique, Amber la retient un instant.
Amber : Attends ! J'aimerais juste savoir. Pourquoi n'étais-tu pas au briefing ce matin ?
La jeune guerrière arrête sa main sur la poignée de la porte, puis lui adresse un regard par-dessus son épaule, ses longs cheveux bruns lui donnant un côté sauvage et naturel.
Panthena : Je ne voulais pas croiser mon père, rien de plus.
Amber s'en contente et détourne le regard vers le fond de la pièce, mettant fin à la discussion. La porte de la boutique se referme quelques secondes plus tard alors que Panthena part sans questions en retour, la laissant de nouveau seule avec Rachel.
Elle repense brièvement aux récentes discussions puis se tient la tête avec une grimace. Elle savait que trouver cet espion ne serait pas une mince affaire. Mais suite aux mots de Lilith, la voilà à douter encore plus, remettant en cause des personnes jusqu'à présent insoupçonnables.
Rachel reprend les documents sur le comptoir et les étale de nouveau, lançant un regard invitant à son amie.
Rachel : Bon… allez ! Rattrapons le temps perdu.
Amber se redresse et se force à lui sourire. Au moins, elle n'aura pas à porter tout ça seule.
***
Assise sur le bord des remparts, Belladone contemple le coucher de soleil, son menton appuyé sur son genou replié. Ses cheveux noirs dégradés en rouge et sa veste en cuir bougent au rythme du vent, mais ça ne semble pas la déranger.
Depuis la prise de Bourdall, quelque chose qu'elle a tenté d'enfouir en elle commence à refaire surface. Au début elle pensait que c'était dû au premier pas fait vers Sariah durant la bataille, mais suite à l'incident qui s'est produit avec Merle, elle pense avoir cerné le problème.
Elle ferme les yeux un instant et profite de la brise de fin de journée tout en resserrant sa prise sur la dague qu'elle tient en main, rappel de son rôle.
Merle avait changé, et c'était par sa faute. À leur rencontre, la jeune fille était plutôt timide et fermée, préférant l'admirer de loin. Belladone lui avait donné de l'attention, un peu trop malgré elle, ce qui n'a fait qu'amplifier son admiration maladive, causant cette dispute évitable.
Au moins cet événement lui a appris une chose : elle a peur de ne pas agir quand il le faut. Un jour, si ce n'est pas déjà le cas, Sariah la détestera, ce n'est qu'une question de temps. Elle-même commence à ressentir une forme de frustration silencieuse pour son choix passé.
Sérène lui avait dit quoi faire pour aider Sariah, et elle s'était contentée d'obéir sans se poser de questions, ne prêtant pas attention à ce qu'aurait pu ressentir sa petite sœur. Elle se disait simplement qu'elle comprendrait.
C'était le cas à l'époque, mais est-ce que ça l'est encore aujourd'hui ? Sa sœur comprend-elle encore ce choix à présent ?
Elle desserre son poing et fait passer la dague entre ses doigts sans se soucier de l'entaille déjà refermée. Sariah ne changera pas à cause d'elle. Elle ne commettra pas la même erreur deux fois. Dès son retour, elle ira lui faire part de sa décision. Elle a déjà assez attendu comme ça.
Elle se redresse et revient sur le chemin de ronde, adressant un dernier regard vers l'Ouest, où se trouve sa véritable sœur.
Un rare sourire orne son visage blasé alors qu'elle imagine déjà sa réaction.
Belladone : Amuse-toi bien là-bas, Sariah… j'attends ton retour avec impatience.