Au manoir de la famille Soren, une imposante maison en pierre blanche et grise située dans le quartier sud-est du haut plateau d'Elzartia, le silence règne quand Victore rentre enfin.
Le tapis verdâtre du hall d'entrée l'accueille, aucun domestique n'étant présent, sûrement tous occupés à préparer la salle pour le bal de ce soir.
Une voix stricte le prend au dépourvu alors qu'il s'apprête à monter les marches de l'escalier principal.
Léora Soren : Ne fais pas un pas de plus. Je n'aimerais pas que tu salisses notre beau tapis en soie, mon fils.
En relevant la tête, il croise le regard digne de sa mère qui est posé sur la rambarde du premier étage. Elle porte déjà une robe élégante blanche et verte, en accord avec ses longs cheveux verts déteints.
La connaissant, elle devait bien être en train d'essayer sa cinquième robe de la journée.
Il se pose sur le paillasson et enlève ses bottes à peine tachées de boue avant de monter les escaliers pour la rejoindre. Une fois à son niveau, il garde son sérieux et la salue d'une légère révérence avant de remonter ses lunettes d'un geste de la main.
Victore : Bonjour, mère. Me voilà de retour, comme prévu.
Ses yeux rouge pâle le dévisagent un instant avant de s'attarder sur le collier qu'elle était en train d'essayer plus tôt.
Léora Soren : Tu as pris ton temps… enfin, au moins tu es rentré à l'heure. Va vite te changer, ta tenue t'attend dans ta chambre.
Le jeune homme la dévisage un instant et vient placer ses mains dans son dos d'un air droit et fier.
Victore : Si je peux me permettre, combien de temps suis-je censé rester à Elzartia ?
Sa mère tourne un regard vers lui, encore aux prises avec son collier.
Léora Soren : Est-ce vraiment important pour toi de retourner au front ? Au vu des dires de ta chère grand-mère, ton efficacité en tant que chef d'équipe est encore loin d'être prouvée.
Victore serre son poing dans son dos à cette remarque, mais garde la tête haute.
Victore : Il est vrai que j'ai pris de mauvaises décisions. Mais je compte bien profiter de la suite des événements pour me rattraper auprès des membres de mon groupe, et de la reine.
Sa mère émet un rire sincère et oublie son collier un moment. Elle s'approche de Victore et recoiffe ses cheveux mi-longs verts d'un geste de la main.
Léora Soren : Seule la reine compte, mon fils. Si tu t'attardes trop sur ce que peuvent ressentir tes pions, il te sera difficile de les sacrifier le moment venu.
Elle le relâche en croisant son regard, y décelant une certaine agressivité. Elle se contente d'émettre un léger son dédaigneux et le dépasse d'un mouvement fluide.
Léora Soren : Je t'ai déjà dit de ne pas accorder d'importance à cet assassin qui t'accompagne en permanence, mais je me doute que tu ne lâcheras pas l'affaire. Elle n'est bonne qu'à servir nos intérêts, ce serait dommage de t'abaisser à son niveau.
L'entendre parler ainsi de Lilith le met hors de lui, le forçant à se battre pour garder son calme. Il serre les dents jusqu'à montrer les crocs et repart dans sa chambre d'un pas rapide et mesuré.
Victore : Comme vous voudrez, mère.
***
Un bruit se fait entendre à leur porte. Le son se répète quelques secondes plus tard avant qu'ils ne viennent ouvrir.
Un garçon vêtu d'une tunique blanche avec une écharpe verte stylisée assortie à ses cheveux se présente à eux.
Minerva Carodin : Oh ? Victore ! Que nous vaut cette visite ?
La mère de Philémon le salue avec un sourire fatigué alors qu'un homme portant une importante moustache se tient derrière elle, les yeux rouges.
Claude Carodin : Ne reste pas là, entre.
Victore reste en retrait et leur fait un geste de refus poli.
Victore : Désolé, mais je ne compte pas m'attarder.
Claude Carodin : Ah… oui, j'ai entendu dire que le bal approchait.
Un silence s'installe alors que la mère de Philémon l'interpelle d'un ton plus sombre. Ils avaient appris la mort de leur fils unique il y a une semaine. Ils s'attendaient à tout sauf à une visite de ce genre, surtout venant d'un noble.
Minerva Carodin : Pourquoi es-tu ici…
Victore reste muet un instant avant de lui répondre d'un ton posé, essayant de paraître le moins condescendant possible.
Victore : Je suis venu vous présenter mes condoléances et mes plus plates excuses pour ce qui est arrivé à votre fils durant la dernière bataille.
Le voir s'incliner devant eux les surprend brièvement. Le père de Philémon réagit et lui demande de se redresser.
Claude Carodin : C'est bon… relève-toi… on ne t'en veut pas.
Victore s'exécute et les observe en silence. La mère de Philémon croise ses mains un instant et le regarde en face.
Minerva Carodin : Philémon… avait choisi cette voie. Il a fait ce qu'il pouvait, j'en suis certaine.
Victore hoche la tête à sa réponse et leur tend une lame émoussée au manche bleu, celle de Philémon.
Victore : Vous avez raison. Je n'étais pas présent, mais selon les soldats présents, il s'est battu vaillamment jusqu'à la fin.
La vieille femme s'effondre à la vue de la lame. Son mari l'aide à se redresser, essayant de résister aux larmes qui montent déjà.
Elle la prend et la serre contre elle alors que son mari la prend dans ses bras, adressant un regard entendu vers Victore.
Claude Carodin : Merci… d'une certaine façon, tu nous l'as ramené.
Victore leur adresse un dernier signe d'excuse avant de les laisser. Il a peut-être échoué en tant que chef, mais il ne compte pas échouer en tant que personne. À partir de maintenant, il sait qu'il va devoir faire plus attention à ses choix futurs. Son avenir, comme celui des gens dont il est proche, en dépend.
***
Le duo en visuel, Zacc se déplace une nouvelle fois afin de ne pas perdre la distance qui les sépare. Ils suivaient Renfield et Night depuis qu'ils avaient quitté Kellan et Sariah.
Pour le moment, rien d'important à signaler. Night suit le capitaine sans broncher et les deux semblent même se taquiner.
Zacc se fraye un chemin dans la foule de l'avenue principale et en profite pour récupérer une pomme que son familier vient lui apporter. Il le récompense d'une douce caresse et reprend sa filature.
Il parvient à les suivre sans difficulté jusqu'au palais, mais c'est là que la situation devient plus complexe.
Le duo arrive dans le couloir qui mène à l'arrière de la salle du trône. Il les voit passer une porte gardée avant de disparaître.
Il se met à couvert et jette un bref regard pour analyser la situation. Un seul soldat monte la garde, installé sur les marches devant la grosse porte en bois.
N'ayant pas d'autre idée, il décide d'improviser. Quelquefois, la chance se contente de faire le reste.
Il avance dans le couloir d'un pas tranquille et vient saluer le soldat d'un air souriant.
Zacc : Hé ! Salut, tout va comme vous voulez ?
Le garde le dévisage et regarde autour de lui avant de répondre d'un air hésitant.
Garde : Euh… oui, oui, tout va bien, pourquoi ?
Zacc sourit de plus belle et pointe la grosse porte.
Zacc : Vous pensez que je peux passer ? J'ai vu le capitaine y entrer et j'aimerais lui demander un service si ça ne vous dérange pas trop ?
Le soldat le regarde d'un air surpris. Il relâche un peu sa garde, mais maintient un ton ferme.
Garde : Désolé, mais personne n'est autorisé à pénétrer dans la salle du trône. Ordres du capitaine Renfield.
Zacc s'approche tout de même et toque à la porte, ce qui fait réagir le garde.
Garde : Hé ! Tu comprends ce que je te dis ?
Le jeune homme lève les mains en signe de paix et sourit d'un air désolé.
Zacc : Oh, pardon. Parfois ça me prend. Une envie de tester le son des matériaux… enfin, vous voyez ?
Le garde le regarde d'un air abasourdi et la porte s'entrouvre alors qu'un autre garde passe une tête, intrigué.
Soldat : Qui y a-t-il ?
Son collègue le dévisage et secoue la tête.
Garde : Oublie ça, ce n'est rien. Juste une fausse alerte.
Il fusille ensuite Zacc du regard et l'envoie balader d'un geste de la main.
Garde : Et toi, dégage de là !
Zacc fait une grimace et s'en va d'un air penaud.
Zacc : D'accord, d'accord… pas la peine d'en arriver là…
Il repart avec un petit sourire, les mains nouées derrière sa tunique noire, et vient se placer dans un coin à l'abri des regards.
Zacc : Bien, l'espion est dans l'arène. Voyons ce que cache notre cher camarade…
Il boit une fiole de sang préparée pour l'occasion puis ferme les yeux pour se concentrer. Une fois rouverts, ils sont teintés d'un jaune pâle.
Sa vision change instantanément et il voit à travers les yeux de son compagnon à quatre pattes.
Il a réussi à le faire passer par l'ouverture qu'il a créée plus tôt. À présent, son familier se balade aisément dans la salle du trône.
La grande salle est vide, mise à part le second garde qui tient la porte. Une fine odeur se fait sentir et le petit renard commence à la suivre. Il trouve une entrée derrière une bannière et descend les escaliers en colimaçon jusqu'à sentir une odeur désagréable.
Zacc se bouche le nez avec un mouchoir en tissu et continue son exploration.
Arrivé à mi-chemin, des voix se font entendre. Il ralentit la cadence et s'arrête dans l'ombre des dernières marches. Devant lui, ou plutôt devant son familier, se trouvent la reine, Renfield, Night, et une autre silhouette enchaînée… un humain.
Renfield : En quoi consiste cet entraînement au juste ?
La reine observe le capitaine du coin de l'œil et cache un léger rictus.
Alixia : Rien d'insurmontable. Quelques tests physiques devraient suffire, ensuite je vous le rends, ne vous en faites pas, capitaine.
Ce dernier paraît peu convaincu, mais ne pose pas plus de questions. L'humain captif l'intriguait, mais selon les dires de la reine, il s'agirait d'un otage détenant de précieuses informations sur les plans ennemis.
Tant que la situation leur permet de prendre l'avantage, il n'y voit pas vraiment d'inconvénient.
Alors que le capitaine rebrousse chemin, Zacc se voit obligé de sonner l'ordre de repli. Il prend une dernière fois note de l'environnement et fait remonter son familier avant d'interrompre la connexion, retrouvant une vue normale.
Zacc : Ah… ok, ça c'est intéressant pour le coup…
Un humain, des cuves d'expérimentation et un vampire muet. Qu'est-ce que la reine peut bien fabriquer avec ces éléments ?
Une explication lui vient pour les cuves, mais c'est loin de suffire à relier les éléments. Selon son père, ce serait la source de réserve de sang de la capitale.
Dans tous les cas, une chose est sûre, Belladone a bien fait de l'envoyer sur cette mission. Quelque chose lui dit que ses informations lui seront importantes tôt ou tard. Pour le moment, autant faire profil bas, et quoi de mieux qu'un petit bal pour se détendre.
Dehors, Victore voit la silhouette de Zacc sortir du palais d'un pas plutôt enthousiaste. Visiblement, il venait d'apprendre une bonne nouvelle ou quelque chose du genre.
Un autre mouvement attire son regard et il aperçoit un renard sortir d'une des grilles menant au sous-sol du palais. L'animal rejoint Zacc qui vient le féliciter tout en s'éloignant au loin, de l’autre côté de la place.
Victore ne le perd pas des yeux alors que le doute s'installe. Il n'a jamais vraiment pu le cerner depuis Bourdall. Et cette étrange scène ne fait que renforcer sa méfiance. Et si Zacc était l'espion que la reine recherche ?
***
Dans un coin du QG de l'unité Alpha, Crossius trie ses billes comme à son habitude, mais cette fois il n'est pas seul.
En face de lui, Kayle, doyenne de l'unité Epsilon, se prête au jeu.
Assis à une table près de la fenêtre qui donne sur le jardin, les deux amis passent un bon moment, chacun ayant sa petite tasse de thé aux amandes apportée par la doyenne.
Crossius termine une rangée puis tire sur sa barbe avec un rire joueur.
Crossius : Et de deux, héhé. Il va falloir te dépêcher, ma chère.
Kayle lui adresse un sourire espiègle et récupère une nouvelle rangée à son tour.
Kayle : Tu n'as pas changé d'un pouce. Toujours aussi mesquin, vieux fou.
Le vieux vampire rit de plus belle et boit une gorgée de thé en continuant d'analyser le jeu en cours.
Crossius : C'est bien ça qui t'a attirée à l'époque pourtant.
Kayle lui vole une rangée de billes bleues sous le nez et le regarde d'un air moqueur.
Kayle : C'est vrai, mais maintenant je préférerais un beau jeune homme bien bâti. Qui sait, Gamémon pourrait peut-être me présenter à son jeune forgeron, hum… hum…
Ils s'adressent un regard complice et Crossius se permet de venir remplir les deux tasses alors que la porte d'entrée s'ouvre sur deux visages bien connus.
Le vieux doyen dévisage Kellan et Sariah à tour de rôle et se redresse en lissant sa tunique grise.
Crossius : Eh bien, voyez-vous cela. Je n'ai pas été oublié, on dirait.
Kellan détourne le regard alors que Sariah le regarde, intriguée par sa gêne visible.
Kellan : Désolé… on aurait aimé vous envoyer une lettre, mais le capitaine Renfield a proposé qu'on rentre avec lui.
Sariah hoche la tête à sa réponse et pose son regard sur les deux doyens.
Sariah : Oui, on s'est dit que ce serait mieux de venir vous parler en personne.
Crossius sourit de plus belle et se laisse aller sur sa chaise.
Crossius : Merci d'avoir pensé à moi. Sinon, toutes mes félicitations. Il paraît que Bourdall a été prise sans trop grande difficulté ?
Les deux jeunes échangent un regard et Kellan approuve d'un signe de tête.
Kellan : C'est vrai. La mission s'est globalement bien passée pour l'unité Alpha…
Il adresse un léger regard vers Kayle et reprend son rapport.
Kellan : Je ne me fais pas d'illusions. Bourdall n'était qu'un obstacle vers notre véritable objectif. On a encore beaucoup de chemin avant d'atteindre Lizalein.
Crossius interprète ses paroles et échange un regard avec Kayle, semblant y lire la même intention.
Crossius : Tu as raison, vous avez encore beaucoup à apprendre. La suite du plan de la reine sera dure à accomplir et je ne doute pas qu'un autre événement similaire à ce qu'a vécu ce pauvre Philémon arrivera encore.
Il termine sa tasse de thé et remet les billes dans un sac d'un geste lent.
Crossius : Vous devez faire attention. Il y a une grande différence entre obéir aveuglément aux ordres et comprendre pourquoi on y obéit.
Sariah semble comprendre où il veut en venir. Kellan comprend que c'est un autre de ces enseignements, mais quelque chose au fond de lui ne veut pas vraiment admettre la vérité de ses propos.
Kellan : Peu m'importe. Si c'est pour le bien d'Elzartia et de son peuple, je suis prêt à aller jusqu'au bout. Hors de question de voir d'autres de nos semblables devenir des esclaves à la solde des humains.
Voyant qu'il garde le même discours, Crossius évite de relancer le sujet. Kayle le comprend et prend la parole à son tour, se voulant plus enjouée.
Kayle : Alors les jeunes. Vous comptez participer au bal de ce soir, j'espère ? Ce serait une excellente façon de fêter votre victoire et ces retrouvailles, vous ne trouvez pas ?
Sariah et Kellan échangent un nouveau regard de dégoût, mais Crossius hausse le ton.
Crossius : C'est quoi ces regards ? Vous connaissant, je parie que vous aviez prévu de rester la soirée à vous entraîner sans relâche ? Je me trompe ?
Les deux amis sont démasqués, mais ne perdent pas espoir.
Kellan : D'accord… on est démasqués. Mais même si on avait l'intention d'y aller, on ferait tache à côté des nobles. On n'a pas d'habit chic et encore moins la danse dans le sang.
À sa réponse sur la défensive, Kayle le dévisage avec un sourire joueur et se redresse.
Kayle : Oh mais ce n'est pas un problème. J'ai de quoi vous habiller, et pour vos pas de danse, pas d'inquiétude.
Elle adresse un coup d'œil à Crossius qui sourit de plus belle.
Crossius : Heureusement pour vous, Kayle et moi-même sommes d'excellents danseurs. Vous serez prêts en un rien de temps.
Kellan tente de dire quelque chose, mais rien ne lui vient. Il échange un regard avec sa camarade, mais elle secoue la tête d'un air dépité, étant déjà en train de se résoudre à leur sort.
Ils étaient tombés dans le panneau. Aucune autre issue ne pouvait les sauver à présent, à part un miracle divin.