« Le cirque, c’est l’impossible qui s’affiche. C’est la réalité qui se dérobe sous le masque du rire. » — Henri Michaux.
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15 Novembre 1815
« Je suis morte. » Ces mots résonnent dans mon esprit comme une mélodie funeste, une litanie dont je ne peux me défaire. En cette froide matinée de novembre 1838, Londres est enveloppée d’un brouillard épais, un voile opaque qui semble étouffer les cris de la ville. Les lampadaires vacillent, projetant des ombres dansantes sur les pavés humides dehors, tandis que je flotte, piégée entre les souvenirs d’une vie révolue et l’étrangeté de ma nouvelle existence.
Je me tiens là, observant ma propre dépouille, comme si j’étais le spectateur d’une pièce tragique. La maison, autrefois remplie de rires et de chaleur, est désormais un mausolée de regrets. Ma dame de compagnie, cette inconsciente, a oublié de récupérer mon enfant à l’école, laissant ma petite âme innocente errer parmi les ombres, sans protection ni réconfort.
La mort, je l’ai appris, peut prendre mille visages. Elle peut être l’absence d’un être cher, un silence assourdissant dans une pièce vide, ou, comme dans mon cas, la séparation brutale entre mon corps et mon esprit. J’ai été trahie, non seulement par mon assassin, mais aussi par ceux qui, dans leur ignorance, continuent à vivre comme si de rien n’était.
Je regarde mon corps, allongé là, immobile. Eliza, c’est mon nom, un nom qui semble appartenir à quelqu’un d’autre, à une autre vie, à un autre monde. Mes lèvres, autrefois pleines de vie, sont maintenant figées dans une expression de surprise et de douleur. Je me souviens de la chaleur de ma peau, du battement de mon cœur, des rires que je partageais avec ceux que j’aimais. Tout cela semble désormais si lointain, comme un rêve dont je me suis éveillée trop tôt.
Mon regard erre sur mon cadavre, et je réalise avec un frisson que je ne suis plus qu’un corps froid, une enveloppe vide. Je me souviens de mes cheveux d’un rouge vif, de mes yeux verts pétillants, de mon élégant costume noir qui épousait ma silhouette élancée. Tout cela n’a plus de sens ici, dans ce lieu où je ne suis plus qu’un souvenir flou. Je suis devenue une ombre, un spectre errant dans les couloirs de la mort, et la vie continue sans moi.
La maison, autrefois empreinte de chaleur, est un reflet de ma solitude. Les murs semblent murmurer des échos de mon passé, des rires d’enfants, des conversations animées. Mais aujourd’hui, il n’y a que le silence, et ce silence est assourdissant. Mon enfant, mon précieux trésor, est seul à l’école, sans savoir que sa mère n’est plus là pour le protéger. Mon cœur, bien qu’inaffecté par la mort, se serre à cette pensée. Qui prendra soin de lui maintenant que je suis partie ? Qui le réconfortera dans les nuits sombres où il aura besoin de moi ?
Certainement pas ma domestique, cette idiote de Roberts, je la retiens, cette vieille mégère et ses sales manies, je ne l’aimais pas, pas du tout : elle avait toujours cette capacités à me mettre sur les nerfs.
Miss Sarah Roberts avait été embauchée par mon défunt mari et époux : Lord William Ashford, un homme d’une réputation irréprochable, mais dont le cœur était souvent englouti par l’ambition et le devoir. Je me souviens de ses promesses, des mots doux qu’il murmurait à mon oreille, alors que nous dansions ensemble dans le salon, entourés d’amis et de lumières scintillantes. Mais ces souvenirs, autrefois si précieux, sont désormais entachés par l’ombre de ma mort.
Roberts était là, fidèle servante des Ashford, mais je savais qu’elle n’avait jamais vu d’un bon œil mon arrivée dans cette maison. Elle avait toujours cette façon de me juger, scrutant mes choix, mes manières, comme si mon bonheur l’irritait. Je l’imaginais maintenant, l’air impassible, se dirigeant vers l’école pour récupérer mon enfant, probablement en maugréant contre mon imprudence à ne pas avoir pris soin de lui. Elle ne comprenait pas, elle ne pouvait pas comprendre.
« Il faut que je veille sur lui. » Murmurai-je à l’intention de personne, ma voix se perdant dans le vide de cette maison vide. Mes pensées se bousculaient comme les feuilles emportées par le vent d’automne. Je voulais crier, faire savoir à tous que je n’étais pas prête à partir, que je devais encore vivre, même si la mort m’avait déjà réclamée.
Mais, soudain, un grincement strident se fait ressentir et je perds subitement l’équilibre, je tombe en avant avec un choc violent et ma tête percute le tapis posés sur le parquet dur ou le sang sécher de mon cadavre s’est imprégner après maintenant dix-minutes passées, temps-estimé qu’il faut à un tueur pour traverser la rue de High Street et hélé une calèche pour partir en trombe.
Je réalise avec effroi que, même avec toute la bonne volonté du monde, cela ne me servirait à rien, je suis mort, Morte ! Je ne pourrais pas l’aider, pas le réconforter...
Je tourne la tête, cherchant du regard quelque-chose qui puisse m’aider à sortir d’ici, à partir, et c’est là que je la voie, elle, cette silhouette qui me semble à la fois familière et étrangement déconcertante. Cette créature, tout en nuances de gris et de noir, est vêtu d’un costume d’affaires usé, comme s’il avait traversé les décennies sans jamais changer. Le tissu, décoloré et froissé, témoigne d’histoires déjà vécues, de secrets murmurés dans l’ombre.
Autour de son cou pend un nœud-papillon flamboyant, aux motifs excentriques, qui semble presque désuet, mais qui lui confère une certaine prestance. Ses traits, d’une pâleur inquiétante, sont exagérés, presque caricaturaux. Je me sens observée par ses grands yeux noirs, globuleux et perçants, qui semblent suivre chacun de mes mouvements. Une présence à la fois fascinante et perturbante.
Son sourire, peint d’une couleur rouge vif, est démesuré, trop large pour être sincère. Il laisse entrevoir des dents jaunies, formant une grimace sardonique qui évoque à la fois l’amusement et le mépris. La moustache fine et soigneusement dessinée accentue son apparence, lui donnant un air à la fois comique et sinistre, comme s’il était le gardien de rituels oubliés.
C’est Mortimer, ma fidèle marionnette, il git sur le sol d’où il est tombé, il me fait face, les yeux grand ouvert, comme s’il lisait à travers mon âme, ce qui, dans un sens, n’est pas forcement faux.
Car il est mon compagnon, le reflet de mes pensées, et je sais qu’il me comprend mieux que quiconque.
Je me rappelle de notre première rencontre, un soir de Noël 1800. C’était une époque tumultueuse, où l’ombre de Napoléon planait sur l’Europe, et l’Angleterre, sous la gouverne des Chambres des Lords, était empreinte de traditions et de mystères, trop brumeux pour une simple fille de sept-ans tel que moi. Ce soir-là, la neige tombait en flocons légers, recouvrant la ville d’un manteau immaculé. J’avais erré dans les rues, cherchant à gagner quelques sous pour un repas. Mes mains étaient gelées, mais l’espoir de déguster une simple baguette me réchauffait le cœur.
C’est alors que je l’ai vue. Elle était là, se tenant dans un coin sombre d’une ruelle, à l’abri des regards. Son apparence était intrigante, captivante même. Un costume d’affaires usé, dont les couleurs avaient perdu leur éclat, lui donnait un air à la fois désuet et mystérieux. Le tissu froissé semblait avoir traversé les âges, comme s’il avait été le témoin de mille histoires. Autour de son cou pendait un nœud-papillon flamboyant, aux motifs excentriques, qui contrastait avec la tristesse de son ensemble.
Son visage blafard, aux traits exagérés, évoquait une malice inquiétante. Ses grands yeux noirs, globuleux et perçants, brillaient d’une intelligence subtile, comme s’ils avaient vu des choses que les mortels ne pouvaient imaginer. Quand elle m’a souri, un sourire démesuré, peint d’une couleur rouge vif, j’ai ressenti une étrange connexion. Ce n’était pas simplement un sourire, mais une invitation à plonger dans un monde où le rire et la tristesse dansaient ensemble.
Je me rappelle de ses dents jaunies, qui formaient une grimace sardonique, et de sa moustache fine soigneusement dessinée, ajoutant à son apparence un mélange de comédie et de sinistre. Elle ne semblait pas juste être une simple présence, mais plutôt une entité, une créature qui avait vécu des siècles de rituels oubliés et de secrets murmurés dans l’obscurité.
J’étais comme attirer, au premier contact, je savais que je devais l’acheter, Mortimer, c’est ainsi que je l’ai nommé. Il était devenu mon compagnon, le reflet de mes pensées, celui qui me comprenait mieux que quiconque. Dans ce monde où les vivants et les morts se confondent, il était ma voix, mon écho, ma lumière dans les ténèbres et, lui et moi, conversions comme deux-être-l-un-envers-l-autre. Ensemble nous avions mis en scène des petits spectacles de rues, tout allait bien, puis, c’est arrivé. Ce jour, cet instant précis, ou je suis morte.
La seule personne qu’il me reste s’est lui, cet être, mon ami, mon seul ami.
Je voie flou ma vision se trouble, mes yeux se ferme, puis, le noir.
Le noir s’est emparé de moi, un vide profond où le temps semblait s’être arrêté. Puis, peu à peu, des murmures lointains parvinrent à mes oreilles. Des voix, des pleurs, des mots que je ne pouvais saisir complètement, mais qui résonnaient avec une familiarité troublante. Je me concentrais, essayant de percer ce brouillard de songe, lorsque l’odeur de la terre fraîchement retournée me frappa, aigüe et désagréable.
« Eliza… » Une voix douce et tremblante, pleine de chagrin. Je la reconnaissais, c’était celle de ma sœur, Anne. Je l’entendais pleurer, mais je ne pouvais pas la voir. Je me sentais déchirée entre cet élan de tendresse et la désolation de ma condition.
« Pourquoi, Eliza ? Pourquoi n’es-tu plus là ? » Sa voix s’éteignait dans des sanglots étouffés. À cet instant, je compris que l’on était en train de m’enterrer. Mon cœur, bien que mort, se serra à l’idée que mon fils, mon petit trésor, devait être là, quelque part, dans ce moment de douleur.
Je tendis l’oreille, cherchant à distinguer la voix de mon enfant parmi le chœur des pleurs et des murmures. Il devait être à l’école, mais j’espérais qu’il avait été averti, qu’il ne se sentait pas abandonné. Le silence pesant de l’absence de son rire me déchira encore plus.
« Le pauvre petit... continua Anne. ...il est avec moi. Je le garderai en sécurité, je te le promets. »
Ces mots, bien que réconfortants, creusaient encore plus le vide dans ma poitrine. Mon fils, seul, sans sa mère pour le consoler. Je voulais crier, lui faire savoir que je l’aimais, que je veillerais sur lui, mais ma voix était enfermée dans cette prison de silence.
Je sentis alors une vibration, un mouvement. Des mains, des bras, soulevant quelque chose. C’était mon cercueil. Je voyais le monde à travers un voile de ténèbres, et je pouvais enfin apercevoir la lumière, la lumière du jour, à peine filtrée par le couvercle de bois.
Les murmures se transformèrent en un bruit de terre et de graviers, le son de la terre qui tombait sur le cercueil. Chaque impact résonnait dans ma poitrine, comme un coup de poing. Je fermai les yeux, essayant de fuir cette réalité, mais il n’y avait nulle échappatoire. Je voulais sortir, je voulais crier, mais tout était trop lourd, trop sombre.
Puis, au milieu de cette obscurité, un éclair de lucidité. Une force irrésistible, un élan de vie. Et dans un moment de désespoir, je poussai un cri bref, un cri de terreur et de rage.
Mes yeux s’ouvrirent en grand, comme si j’émergeais d’un abîme. Je me retrouvai face à face avec le plafond de mon cercueil, l’air humide et froid m’enveloppant. Je haletai, ma poitrine se soulevant dans un effort désespéré. Le noir s’estompa lentement alors que je réalisai où j’étais.
Je n’étais pas morte, je n’étais pas partie. J’étais ici, piégée dans ce cercueil, mais je pouvais encore ressentir, penser, et aimer. Je frappai sur le couvercle de bois avec toutes mes forces, comme un instinct de survie, un désir désespéré de retrouver la lumière, la vie, mon fils.
« Aidez-moi ! Criai-je, ma voix résonnant contre les parois sombres. Je suis là ! Je suis vivante ! »
Le son de la terre continuait de tomber, mais je ne pouvais plus l’accepter. Je voulais revenir, je devais retourner auprès de ceux que j’aimais. Je frappai encore et encore, jusqu’à ce qu’une fissure apparaisse, laissant passer une lueur dorée à travers les fentes de mon cercueil.
Je ne savais pas si quelqu’un pouvait m’entendre.
-Hé ! Je crois devenir folle, j’entends des voix, hé-ho ! »
Cette insupportable voix qui semble me parler...
« Laisse-là, elle va s’en-allée, s’est dans ta tête, tout est dans ta tête. » Me dis-je, me répète-je.
-Hého ! Oui, toi, là, hé, debout... soudain, un cri. ...ont se réveil ! »
Et, après ce qui me semble être des jours, je me réveil enfin, et je hurle, je suis entre quatre planches, mon cœur bat la chamade, je suis morte, morte ! Je tente de me dégager, en vain.
-Hé ! Je tente de me dégager, de me tortiller. Hé ! La voix semble plus forte, comme si elle était à côtés de moi. Chérie, au-lieu de gesticuler comme un lézard en boite, regarde-moi ! »
Je me fige soudain. Oui, je me fige-net, parce-que, qui parlerai dans un cercueil ? La peur me paralyse, je tourne lentement la tête, très lentement.
Et là, je la voie, ses deux grands yeux globuleux semble me fixer avec insistance, Son visage blafard, aux traits exagérés, affiche l’expression malicieuse que je lui connais par-cœur.
Mortimer.
« Salut, poupée, ont sort en boite, comme ça ? » Me dit-t-il, semblant se moqué.
Je fais la seule chose censée qui me vient en cette seconde à l’esprit après que mes yeux se soient écarquillés comme les roues d’un corbillard...
Je hurle.