Le syndrome de Peter Pan
Le bus se montre enfin à l’horizon, il est 7h02, deux minutes de retard, aucune importance tant que l’air reste aussi doux que maintenant. Dire qu’une heure auparavant j’étais encore dans mon lit, c’est ce que je pense à chaque fois en montant dans le véhicule. Une fois à l’intérieur pas de problèmes, je prends toujours la première place en arrivant, tout devant. Au prochain arrêt, 11 élèves montent, comme à chaque fois je regarde la vitre pour éviter de croiser le regard d’un seul d’entre eux qui me dirait « je peux m’asseoir ? », encore une fois la place de mon sac est sauve.
Je serai arrivé dans vingt minutes, en attendant je réécoute mentalement les musiques de films qui me viennent à l’esprit, c’est toujours mieux que ce paysage déjà vu des centaines de fois, à l’arrière les autres dorment. Lorsque nous arrivons enfin je suis le premier à descendre et à marcher d’un pas ferme et rapide vers le lycée.
Je vais immédiatement à l’internat pour déposer mes affaires et faire mon lit, je n’ai plus grand-chose comme c’est la dernière semaine. Je monte les marches et entre dans la chambre 24. Mon colocataire est parti réviser le bac chez lui, tant mieux, je ne pouvais pas le blairer. J’ouvre mon sac, sort les draps et fais le lit à ma façon, c’est à dire, avec un tas de plis. On frappe à la porte, un garçon entre, portable à la main en train de diffuser une horrible musique de rap. Il est aussi grand que moi, blond et habillé fashion, c’est Martin, mon meilleur ami, mon seul ami.
- Ca va ? Demande t’il.
- Comme d’hab.
- Vivement les vacances.
- Pas pour moi, je sais que je vais me faire chier pendant trois mois.
- T’as pas un boulot ?
- Non, ni boulot, ni voiture, ni petite amie, rien de rien, nada, néant !
- Ca craint.
- Il faut que j’y aille, l’examen n’attend pas.
- Merde !
- Merci, t’a quoi toi ?
- Quatre heures de perm.
- Bâtard.
- Vous pouvez commencer.
Mon nom est sur la copie ainsi que le numéro et le nom de l’épreuve, je peux y aller. Je lis le sujet comme je peux, quel charabia ! « Identités remarquables » remarquablement débiles oui ! Algorithmes, théorèmes, c’est vraiment le bon sujet ?
Je regarde furtivement autour de moi, certains dorment déjà sur leur copie, d’autres constatent que l’antisèche programmée dans leur calculatrice ne leur sera pas aussi utile que prévu. Tout le monde stresse, sauf les quelques intellos présents. Je dois tenter quelque chose, je calcule au feeling, trace selon des points placés plus ou moins à bonne distance, je sais que cela ne sert à rien mais au moins j’aurai essayé.
Brusquement, un bref son mélodieux et surtout gazeux s’élève dans la grande salle, l’amplification résonnante crée un écho absolument…déconcertant.
La réaction ne se fait pas attendre, tout le monde explose de rire, y compris moi.
- SILENCE !!! Hurle le surveillant.
Une distraction de quelques secondes mais très utile pour décompresser un peu.
Je replonge dans ma copie, dès la fin de l’heure je me hâte de sortir pour respirer, les autres suivent, en passant devant moi, ils disent tous la même chose :
- Franchement, c’était trop facile !
La pause dure 5 minutes, il faut en profiter. Je rejoins mes camarades de classe.
- Eh tu tombes bien mon gars, combien y’a de députés ?
- 577.
- Tu vois ? 577, j’avais raison. Et les sénateurs ?
- 321.
- J’en étais sûr aussi, merci.
- De rien.
Je reprends mon chemin, on m’interpelle de nouveau.
C’est Sandra et Adeline, les deux filles que j’apprécie le plus dans le lycée, les deux plus grosses bonasses de la classe.
- Eh à quoi il sert le premier ministre ?
- Il coordonne l’action du gouvernement.
- Et la 5ème république date de 1978 c’est ça ?
- 58.
- Ouais d’accord, merci.
- De rien…c’est toujours un plaisir.
Elles s’éloignent en pouffant de rire.
J’aimerais tellement être autre chose qu’un monsieur je sais tout, c’est frustrant ! Si seulement il pouvait m’arriver une bonne chose, là, maintenant.
La sonnerie retentit.
Après les épreuves de droit et de Français vient enfin le moment de manger. Par chance je parviens toujours à passer avant l’heure indiquée, mais cela n’empêche pas que je doive affronter la longue file d’attente d’élèves qui se bousculent pour entrer au self.
Quel repas ! Sardines, salsifis et banane, et le pire c’est que j’ai le choix !
Je m’installe seul à une table prévue pour quatre personnes, on ne tarde pas à me rejoindre : Louise, 19 ans, moche comme un pou et bête comme ses pieds vérolés, elle me courre après depuis l’année dernière et le pire dans l’histoire c’est que j’ai été avec elle pendant deux jours.
- Tu a réussi ? Demande t’elle.
- Ouais.
- Tu sort après ?
- Non.
- Tu me fais la tête ?
- Je mange.
Je tente de l’horrifier en attrapant une sardine pour la manger comme un sauvage mais c’est raté.
- Je fais une fête samedi, je t’invite, dit-elle en me touchant la main.
- Il faut que j’y aille, désolé.
- Attends moi !
Trois autres heures d’examen plus tard me voilà enfin libre, je retourne à l’internat pour deux heures d’étude…de détente plutôt car il n’y a plus grand-chose à réviser ! Alors j’écoute la radio, des musiques de films sur mon baladeur ou j’enregistre des sons avec mon lecteur MP3, mais pas longtemps car Martin ne tarde pas à arriver.
- Alors ce BEP ?
- Ne m’en parle pas et je n’en parlerai pas.
- T’a réussi ou pas ?
- Je ne sais pas, je verrai bien dans un mois.
- T’a bien une idée quand même !
- Il y a encore demain, et puis si je commence à me vanter je suis sur de le rater, c’est à chaque fois comme ça.
- Ouais bon, viens dans ma chambre j’ai de la bouffe, y’a de quoi devenir obèse !
- Alors non merci.
- Allez viens.
- Une autre année s’achève, l’heure du bilan est arrivée.
- On est à égalité : une fille.
- Non, deux, dit Martin.
- Oui, si on compte ton « erreur ».
- Si on compte la tienne ça fait zéro !
- Quoi qu’il en soit au bout du compte, nous sommes toujours seuls.
- C’est inquiétant.
- Non c’est seulement le monde d’aujourd’hui, je te l’ai déjà dit il n’y a que deux catégories de filles…
- Je sais merci, les belles et les moches.
- Les belles se servent de ce qu’elles ont pour appâter le plus de pigeons possibles, c’est un concours. Et quand elles se lassent du vainqueur elles le largue comme un mouchoir usagé et la compétition repart de plus belle.
- J’ai vécu ça.
- Alors que les moches, elles, ne cherchent pas à séduire puisqu’elles n’ont aucun moyen de rivaliser avec les belles, elles sont plus discrètes mais aussi plus intelligentes et gentilles. Et si tu leur prête la moindre attention, leurs yeux brillent de mille feux et leur cœur bat à exploser. Je te le dis Martin, aujourd’hui, les moches sont devenues les belles.
- Sympa pour les autres !
- Mais terriblement vrai avoue.
Peu après je me relaxe en prenant une douche, quelqu’un entre dans la salle de bain.
- Vous êtes là Thomas ?
C’est Benjamin, le lèche-cul des surveillants, le roi des fayots, un sacré con !
- Oui.
- Vous n’avez rien à faire içi vous le savez ?
- J’ai le droit d’être propre.
- Ca je ne vous le fait pas dire ! Mais il y a des horaires pour ça.
- Et alors ? Tu va faire quoi ? Me dénoncer au directeur ?
- Vous cherchez la retenue.
- Bien sûr, à la veille de la fin des cours.
- Méfiez-vous. Et au fait, pensez à ouvrir vos fenêtres, ça pue c’est une infection.
- Alors n’y entre pas et elle restera saine.
- Fais pas le malin, on se reverra encore l’an prochain.
- J’en tremble déjà.
- J’espère que votre BEP se passe bien, ce serait dommage de le rater.
- C’est trop facile !
Il sort en éteignant la lumière.
- Connard !
Dès 21 heures c’est la fête dans tout l’internat : la musique résonne à fond la caisse dans les couloirs, tous styles confondus, alcool et autres boissons traînent dans tous les coins, les plus jeunes et les plus chiants sont gentiment bizutés, et tout dégénère très vite.
- Ca suffit ! Dans vos chambres ! Tout de suite !! Hurle le surveillant.
Mais ça continue.
Des élèves passent devant lui, se frappant mutuellement avec leurs polochons et envoyant voler de plumes partout.
- Assez !!!
Par miracle le silence se fait.
Je suis dans ma chambre avec trois camarades dont Martin.
- Vous devriez y aller les gars sinon il va péter un câble.
- On s’en fout, de toutes façons il dormira pas de la nuit avec toutes les conneries qu’on lui a préparé ! Là c’est juste la mi-temps. Mais on va te laisser quand même. Bonne nuit vieux.
- Je vais essayer.
Dès qu’ils sortent ils hurlent à pleins poumons dans le couloir, je secoue la tête.
- Ces jeunes franchement !
En conclusion le surveillant n’aura effectivement pas fermé l’œil de la nuit, mais moi non plus.