Ce printemps
Chapitre 1 : Ce printemps
4345 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/06/2026 05:55
Ces jours-ci, le temps se fait plus doux. Les animaux sortent, le soleil se tient plus haut dans le ciel et la brise porte la promesse de l'été. La nature dégèle et se dégourdit. C'est le printemps, la magie se réveille doucement. Elle rampe et se faufile sous les portes, entre les fenêtres, par les craques et les trous de souris. Elle enfle et enflera jusqu'à ce qu'elle comble tout, qu'elle occupe l'air et les objets. Par magie, je ne fais pas allusion à la force incroyable qui permet l'éveil des bourgeons et les beaux jours d'été, mais à quelque chose de bien plus grand. Je parle de la magie qui palpite et qui bruisse. Celle qui effraie et fait rêver à la fois, mais qui, à coup sûr, permet l'impossible. Cellelà même qui gèle avec l'hiver. Chaque année elle se retire ou s'éteint, de sorte qu'on en vienne à penser qu'elle n'a jamais existé, mais laissant une faim inexplicable derrière elle. C'est comme si l'automne refusait de s'en séparer et l'emportait sur son passage, ou bien que l'hiver ne pouvait pas la supporter et la chassait de son vent sans pitié. Mais chaque année, ellemrevient, aussi forte et magnifique que l'année précédente. À présent, elle est enfin tangible. Je n'ai qu'à tendre les doigts pour l'effleurer et qu'à l'empoigner pour l'attirer à moi. Après tant de mois d'absence, la saveur de la magie me fait l'effet d'un présent tant espéré. Bientôt, l'air en sera infusé et il n'y aura plus un coin de rue sans sa présence. Son pouvoir enivrant déferlera à ma guise.
Je laisse une bourrasque m’ébouriffer les cheveux et inspire profondément pour m'en imprégner. Je marche sur les terres de l'Institut en direction de la rivière sans jamais glisser sur les dernières plaques de glace. Je suis la berge avant de m'asseoir sur une pierre couverte d’une neige mouillée. Je me laisse bercer par le doux clapotis de l'eau sur les pierres. Mon havre de paix, le seul endroit où je ne me suis jamais sentie libre dans ce maudit institut, est ce bout de rivière. J'ignore le froid et ne me soucie pas non plus de l'eau qui infuse les jupes de ma robe, car je ne me soucie plus de rien, je rêve. Cette année, tout sera différent. Cette année, j'ai un plan.
Ils ont toujours eu un talent incroyable pour défaire les familles. Ils s’y appliquent consciencieusement. La première fois qu'ils ont débarqué, je n'avais que neuf ans. Ma mère n'était pas surprise et moi je savais quoi faire, foncer et disparaître en emmenant mes frère et sœurs avec moi. Notre mère, elle, devait rester pour les retenir. Elle m'avait promis qu’elle reviendrait, mais je savais que c'était un mensonge. Je le voyais dans ses yeux, dans la manière qu’elle avait de nous regarder. Par peur, par innocence, ou sûrement par inconscience, je m’étais attardée un peu trop longtemps sur le bord du chemin, incapable de laisser ma mère. Je l'ai vue leur tenir tête, leur envoyant salve de magie après salve de magie, puis je l'ai vue s'épuiser, se faire transpercer par une de leurs lames et s’écrouler. Je n'ai pas pleuré. Eux aussi nous avaient vus et il était temps de partir. Je devais être forte pour nous quatre. Je me suis donc engagée dans les bois avec des jumeaux d'à peineun an dans les bras et une sœur de quatre ans sur les talons. Ils nous ont traqués, mais ne nous ont pas trouvés, car nous, nous avions la magie. Nous sommes arrivés chez ma tante Agathe trois jours plus tard, fatigués et affamés. Quelques années plus tard, ils nous ont retrouvés et nous leur avons échappé à deux reprises avant cette nuit d’hiver fatidique où, complètement désarmés, nous avons été emportés.
Cela fait maintenant six ans que nous sommes à l’Institut. Six ans d’un quotidien morne et écœurant. Je me rappelle le jour où nous sommes arrivés, désœuvrés. J’avais treize ans à l’époque et mon cœur s’était figé à la vue de ce grand bâtiment gris qui jetaitsur les terres qu’il occupait son ombre à la fois triste et sévère. Ils nous ont fait avancer dans ses couloirs austères qui semblent vous avaler. Emma s’était mise à pleurer, rapidement suivie par son frère jumeau. Marguerite elle, pressait sa main dans la mienne. Moi, je me contentais d’avancer, tête haute, sans faiblir et peut-être en lançant quelques regards furibonds à ceux qui nous escortaient. Ils nous avaient conduits dans une chambre pas tout à fait assez grande pour contenir ses deux lits superposés, de sorte qu’on ne pouvait que difficilement circuler entre eux. Avant de partir, ils avaient pris soin de souligner la chance que nous avions de rester tous ensemble. Habituellement, les filles et les garçons sont placés dans des chambres séparées. Ce n’était qu’une mince consolation, pas assez grande pour qu’on en tire la moindre satisfaction. Je les soupçonnais d’avoir pris cette décision plus pour s’éviter les tracas que leur aurait imposés la séparation des jumeaux que par réelle bonté d’âme. Sur chaque matelas, une pile d’uniformes nous attendait : une robe à col haut boutonnée jusqu’au menton pour nous les filles et une veste pour Edouard, tous taillés dans une laine bouillie épaisse qui piquait, d’un vert gris qui donnait mal au cœur. Dans la même matière, une cape lourde et étouffante, d’un grisfroid et terne, sans capuche et d’une coupe bien trop stricte pour donner le moindre air de sorcière complétait l’ensemble. Pour finir, une longue chemise de nuit blanche pour chacun de nous. Bref, du gris et du fade partout. Ils appliquent également cette règle à la nourriture. Depuis six ans, je n’ai que rarement mangé autre chose qu’une bouillie insipide guère plus colorée.
Nos journées sont ponctuées de longs examens « pour la science » et de pas grand-chose d’autre. On examine nos corps avec des instruments en métal qui glacentl’âme, on nous attache et nous traite sans ménagement. On fait cela parce que nous sommes différents. Parce que ces gens ne comprennent pas et ont besoin de tout comprendre. Parce qu’ils n’ont pas accès à cette force que nous possédons et qu’ils sont incapables de l’accepter, parce qu’ils veulent tout posséder et tout contrôler. Parce qu’ils ont peur aussi, peur de ce qu’ils ne connaissent pas et ne maîtrisent pas. Peur de nous. C’est incroyable de voir tout ce que les gens s’autorisent à faire au nom de la peur. Tuer les parents et s’approprier leurs enfants en fait partie. Le pire c’est de les voir tellement persuadés que nous sommes dotés d’une anomalie génétique ou d’une particularité quelconque, alors que nous sommes en tous points identiques à ces monstres. À une différence près. Nous, nous avons appris à écouter la nature ainsi que le monde, et à travers tout cela, nous avons senti la magie, là, autour de nous, comme l’évidence même. Tout le monde le peut, mais la plupart des gens sont trop centrés sur eux-mêmes pour arriver ne serait-ce qu’à l’effleurer. La nostalgie m’envahit quand je repense à notre vie alors que nous étions encore libres. À ceslongues journées d’été où moi et ma fratrie courions les bois, jetant mille et un sorts pour faire pousser les fleurs plus vite ou faire chanter les oiseaux en rythme. Nous rentrions tard chez notre tante, ivres de plaisir et de magie, et un repas toujours chaud et rempli de saveurs nous attendait sur la table. Le lendemain, elle nous apprenait plus de sorts. Rien de bien impressionnant, seulement ce dont toute bonne sorcière a besoin pour survivre en forêt. D’une inutilité terrible face à leurs armes. Je me rappelle aussi d’avant cela, quand ma mère nous chantait des sorts pour chasser la peur à la suite d’un cauchemar, pour atténuer la douleur après une chute ou pour redonner le sourire à nos visages en pleurs. Je me souviens de ses bras protecteurs qui nous serraient contre elle et de son amour sans fin. Je me souviens de tous ces beaux jours où l’insouciance primait sur tout et je me promets que bientôt mon frère et mes sœurs auront la chance de recommencer à vivre des moments semblables.
« Bien sûr, Docteur Verneuil. » Je déteste tout des paroles que je viens de prononcer. Le ton mielleux qu’elles ont, tout autant que la fréquence à laquelle elles sortent de ma bouche, mais aussi ce qu’elles impliquent pour l’enfant qui se trouve en face de moi. Mais je n’ai pas le choix et le garçon le sait. Dans les premiers temps après mon arrivée à l’Institut, je m’étais montrée farouche, indomptable. Je détestais la manière dont ma sœur Marguerite acquiesçait et baissait la tête. Impossible pour moi de me soumettre et de donner ce qu’ils voulaient à cette bande d’abrutis. Pourtant, j’ai fini par comprendre que cette soumission pouvait être mon plus grand atout. Un jour, je suis donc allée demander au docteur, arborant une attitude faussement désespérée, la raison pour laquelle on nous faisait subir tout cela. Il m’avait répondu calmement et sans la moindre émotion que c’était pour la science, pour comprendre comment des horreurs telles que nous pouvaient exister. J’avaisfait mine de comprendre. Dans les jours qui ont suivi, j’ai arrêté de résister. J’ai même fini par feindre d’être intéressée par les expériences menées et par proposer mon aide. Au prix de grands efforts, j’ai dû laisser tomber mon côté sauvage et mon envie de leur cracher au visage. Tranquillement, j’ai gagné l’estime du Docteur et de tout le personnel. Tranquillement, j’ai tissé ma toile. Néanmoins, chaque « Bien sûr » m’écorche la gorge comme si j’avalais des ronces.
Je me glisse silencieusement hors de notre petite chambre. Mon but est de me rendre dans la chambre qui se trouve à l’autre bout du couloir en vue de la réunion. Je n’ai pas faitdeux pas qu’on m’interpelle en chuchotant. « Jeanne, tu n’oublierais pas quelque chose par hasard? » Je me retourne, découragée par moi-même. Iris, ma meilleure amie, se tient dans l’embrasure de la porte, un vieux livre entre les mains. Sa couverture en cuir bleu nuit élimée et ses pages cornées témoignent de son vécu. Des dorures argentées indiquent le titre suivant : Contes des bois. C’est mon bien le plus précieux — que dis-je ? — mon seul et unique bien! Le livre que ma mère m’a laissé en me faisant promettre de toujours le garder avec moi. Celui qu’elle nous lisait si souvent et que j’ai moi-même lu tant de fois par la suite pour mes frère et sœurs. Celui qui, aujourd’hui, est notre seul espoir. Je le récupère avant de le fourrer dans la poche de ma robe que je lisse du plat de ma main en m’assurant que sa bosse ne soit pas visible à travers le tissu. S’il fallait qu’ils mettent la main dessus… Je n’ose même pas y penser. Je sors ensuite dans le couloir, accompagnée de mon amie. Elle était à l’Institut bien avant moi. Quelque temps après mon arrivée, j’ai fini par me lier d’amitié avec elle. Iris était plus sage que moi, mais nous les détestions tout autant et partagions la même soif de liberté et de nature. J’ai deux ans de plus qu’elle. À dixneuf ans, je suis présentement la plus vieille de l’Institut. La plupart des adolescents disparaissent mystérieusement avant même d’atteindre l’âge adulte. Personne ne sait ce qui leur arrive réellement. Certains essaient de se convaincre qu’ils sont libérés et naïvement, attendent avec impatience que leur tour vienne. Je ne suis pas naïve. Je sais qu’il ne leur arrive rien de bien et je sais que mon temps est plus que compté. Sans doute devenons-nous trop dangereux à leur goût. Sans doute ai-je réussi à endormir leur méfiance grâce à mes ruses et n’ont-ils pas encore cru nécessaire de m’éliminer. C’est une grave erreur de leur part. Nous arrivons à la chambre de mon amie qui est tout aussi exigüe que la nôtre. À l’intérieur, quelques personnes sont déjà là à nous attendre. Les amies de ma sœur, Zélie et Félicie, qui partagent cette chambre avec Iris, sont évidemment déjà sur place. Marguerite est elle-même assise plus loin sur un des matelas. À côté d’elle, il y a ce garçon nommé Lucien, d’à peu près le même âge qu’elles et plus loin, dans l’ombre, Philomène, cette fille plus jeune qui parle peu, qu’on appelle juste Mène. Elle doit avoir sept ou huit ans je crois, et elle s’est jointe à l’Essaim depuis peu. Agissant comme une ombre, elle est très efficace pour récolter l’information. Sa capacité à passer inaperçue m’impressionne à tous les coups. Les autres enfants devraient arriver sous peu, par petits groupes. Se déplacer tous en même temps serait beaucoup trop risqué. Ce qui m’inquiète, ce sont les jumeaux qui brillent par leur absence. À cette heure, ils auraient déjà dû être là. Je croise le regard de ma sœur et vois qu’elle a remarqué la question dans mes yeux. « Verneuil les a fait venir à son bureau il y a un peu moins d’une heure, m’explique-t-elle ». Mon cœur se serre. C’est loin d’être la première fois. Chacun de nous a eu droit à son lot de convocations dans son laboratoire. Les jumeaux seront revenus dans une heure ou deux, pas plus mal en point que le nous sommes déjà tous, mais je ne me ferai jamais à l’idée de savoir tant mon frère que mes sœurs, ou quiconque enfermés dans cet Institut, en train de subir ses traitements. Bientôt, tout cela sera fini. Plus aucun enfant n’aura le malheur d’être emmené dans cet endroit ignoble et ne sera traité comme un rat de laboratoire, car cette année, nous avons un plan et il sera mis en branle dès demain.
Dans la petite chambre, une vingtaine d’enfants sont entassés sur les deux lits superposés. Il n’y a là que les membresles plus importants de l’Essaim, car une réunion avec tout le monde aurait été impossible, autant en raison de l’espace insuffisant que du risque qu’aurait comporté un rassemblement encore plus imposant. J’ouvre Contes des bois à sa troisième de couverture et soulève avec précaution le papier qui la recouvre. Si j’airéussi à entrer ce bouquin à l’Institut, c’est uniquement par chance. La journée où ils nous ont attrapés, ma tante et moi avions entrepris la confection d’une nouvelle robe pour Emma. Les traqueurs ont défoncé la porte de la chaumière. Dans la panique, j’ai laissé glisser mon matériel de couture dans ma poche, contre le livre qui y était toujours. Quand ils nous ont enfermés seuls à l’arrière du fourgon, j’ai passé le précieux ouvrage entre mes deux jupons de flanelle. En le plaçant bien à plat contre l’arrière de ma cuisse, le livre serait invisible. J’ai cousu les épaisseurs ensemble avant de replacer ma lourde robe pardessus, cachant les angles. À ce moment, je ne comprenais pas encore l’importance de ce livre, mais je savais à quel point ma mère y tenait et ce que cela lui aurait coûté de nous en savoir séparés. Aussi, c’est une des dernières choses qu’il me restait d’elle. Hors de question de le laisser derrière nous. En arrivant à l’Institut, ils ont fouillé mes poches et ont trouvé le fil et l’aiguille, mais ils n’ont jamais remarqué que ma robe tombait plus lourdement qu’elle ne l’aurait dû. Durant les années qui ont suivi, le livre a connu maintes cachettes. Tantôt sous un matelas, tantôt entre les briques du mur, j’ai tout fait pour qu’ils ne le trouvent pas. Le soir, j’en lisais les histoires à Marguerite et aux jumeaux et parfois aux autres enfants pour leur redonner du courage. À l’automne dernier, alors que je le feuilletais afin de trouver la prochaine histoire à raconter, j’ai remarqué que le papier qui recouvrait la quatrième de couverture commençait à décoller. Rien d’impressionnant étant donné l’âge du livre. Je n’en aurais pas fait de cas si je n’avais pas aperçu à la dernière seconde un mot inscrit contre le carton. Alors, avec précaution, j’ai décollé la page. Il y avait là une bonne centaine de sorts, tous écrits plus petits les uns que les autres. Ce n’était pas de simples incantations comme nous en connaissions tant. C’étaient des sorts bien plus puissants et bien plus anciens qui permettent de faire tomber la foudre, de manipuler les esprits 8 et bien pire. Un pouvoir que très peu connaissent. Ma mère le connaissait et a trouvé une manière de nous le léguer. Alors, tout devenait possible! L’hiver durant, nous avons monté notre plan. Cela nous a changés de ces longs hivers perdus dans l’attente de la magie. Maintenant, nous sommes à la veille de son exécution. Il est vrai que nous sommes jeunes. La majorité d’entre nous ne sont que des enfants et aucun de nos parents, pas même ma mère qui possédait les sorts redoutables, n’a fait le poids contre eux. Ce qui fait la différence c’est que nous, nous sommes tous ensemble et animés par la force du désespoir. Leur faiblesse a été leur isolement. Si un adulte seul n’est pas de taille contre leur organisation, un essaim d’enfants armés de magie jusqu’aux dents le sera, nous n’avons pas le choix de l’être! Aussi, nous avons un avantage en plus : on nous croit inoffensifs. C’est une grave erreur. Ils ne s’attendent pas à ce que nous ayons ces sorts et ce plan bien ficelé. Ce sera une embuscade.
Un cri d’oiseau retentit dans les couloirs de l’Institut. C’est Mène qui donne le signal. Elle ainsi que tous les plus jeunes de l’Institut étant en âge de prononcer le sort sortent de l’ombre. Ils attrapent la magie et la modèlent de leurs voix. Gardes, concierges et surveillants s’étirent, bâillent puis s’endorment un à un. Ça ne durera pas éternellement, il faut faire vite! Déjà, le groupe de Marguerite s’active. Ils courent dans les couloirs, font craquer les serrures et rassemblent les bébés et les bambins effrayés dans des charrettes. Moi, je supervise et j’attends mon tour alors que chaque membre de l’Essaim effectue son rôle. Une poignée d’enfants dont font partie Édouard et Emma se tiennent par les mains en formant un cercle. Ils entonnent un air qui attire l’orage, rendant la nuit déjà sombre encore plus noire, jusqu’à ce qu’on n’y voit plus rien. Mais nous n’avons pas besoin de voir, car la magie remplace tous nos sens. Lucien m’informe que les enfants enfermés dans le laboratoire viennent d’être libérés et qu’il ne reste plus personne dans les chambres. Cette fois, c’est moi qui donne le signal et tous me suivent à l’extérieur de l’Institut. Nous nous rassemblons devant son portail où nous attendent déjà Zélie et Félicie avec les deux charrettes remplies d’enfants. C’est à mon tour de jouer. Je m’avance vers la grille de métal. Iris fait de même et nous échangeons un regard avant de poser nos mains sur le métal froid, sous le regard attentif de tous les autres. De tous sauf de celui de Marie, une fillette assise dans l’une des charrettes, qui porte plutôt le sien vers l’Institut. Elle gémit, ce qui me fait me retourner. Ilsse sont réveillés et accourent dans notre direction! Une brève vague de panique anime les enfants, mais l’Essaim sait quoi faire. Les murmures et les chants s’élèvent dans la nuit. De fortes bourrasques balaient la procession d’hommes, freinant considérablement leur progression. Certains s’étirent, bâillent et s’endorment, d’autres se laissent distraire ou semblent oublier ce qu’ils sont venus faire. Une partie d’entre eux crient de douleur et se plient en deux. Les sorts enseignés par les parents se mêlent à ceux plus sombres du livre. Je reporte mon attention sur la grille. Nous leur tenons tête, mais ils sont nombreux, il faut faire vite! Mon amie et moi nous mettons donc à prononcer les phrases qui se mêlent à celles des autres. Inutile d’essayer la même formule qu’avec les serrures, le mécanisme du portail est bien trop complexe pour un sort si simple. Sous nos mains, le métal chauffe puis rougeoie. Il se tord, se meut et se liquéfie. La grille en entier fond. Nous pouvons maintenant passer. Une fois que tout le monde a traversé, nous nous dépêchons, car ils arrivent! Nous répétons les mêmes paroles dans l’ordre inverse et la grille se reforme. Verneuil me regarde avec dédain. À coup sûr, je le déçois, mais je ne suis plus là pour lui plaire, la comédie a assez duré. J’entonne ensuite le sort pour sceller. Cette barrière restera fermée à tout jamais. Je prends une grande respiration, Iris attrape ma main. Le prochain sort sur la liste est le plus compliqué. Mot par mot, il coule entre mes lèvres. Je le répète en boucle et le ciel commence à grésiller. À la troisième reprise Marguerite prend ma main et se joint à moi, rapidement suivie par les jumeaux. Bientôt, tous les enfants se tiennent par la main et nos paroles résonnent à l’unisson. Les éclairs fusent. Ils labourent les terres de l’Institut. Les hommes poussent des cris ignobles qui me retournent l’estomac. Des mains agrippentfrénétiquement les barreaux dans une tentative désespérée de quitter l’enceinte de l’Institut. Je ferme les yeux. Nous répétons ce chantà l’infini, couvrant les gémissements, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du grand bâtiment gris et qu’il n’y ait plus aucune âme qui vive. Alors, là seulement, nous nous arrêtons. Il ne reste plus qu’un enchantement à jeter. Nous reprenons donc notre litanie d’une même voix, en prononçant cette fois les paroles de ce bon vieux sort pour faire pousser les fleurs plus vite, et la nature reprend ses droits.
En ce soir du printemps 1906, notre avenir a changé, ou plutôt a commencé à exister, car avant cela, nous n’en avions pas. Nous avons laissé les ruines de l’Institut derrière nous et nous avons marché. Marché à travers les bois sans réelle destination, dans le seul but de nous éloigner de ce lieu. Puis, nous nous sommes arrêtés dans une clairière où nous nous sommes installés. Des mois durant, nous avons construit, défrichant, taillant le roc par la magie et travaillant sans relâche. À la sueur de notre front, nous avons bâti en quelque sorte notre propre institut, mais nous ne l’aurions jamais appelé ainsi. Ce lieu, notre repère, nous l’avons baptisé La Ruche. Ici, les enfants qui connaissent la magie ont un lieu où s’épanouir. Mieux encore, ils ne seront jamais seuls, car l’union fait la force. C’est un nouveau départ, une envolée. Nous montrerons à nos enfants et à nos petits-enfants à écouter, comme l’ont fait nos parents avant nous. Nous le montrerons à bien d’autres encore et nos rangs grossiront jusqu’à ce que nous soyons invincibles, jusqu’à ce que la magie devienne chose commune. Jamais plus, voilà ce que j’espère. Jamais plus nous n’aurons à commettre de tel gestes, car alors, nous deviendrions comme eux : des êtres infâmes, et en chemin, la magie nous échapperait. Peut-être que ce soir de printemps 1906, le monde a senti notre sorcellerie? Peut-être a-t-elle laissé une marque, changeant à jamais ce que l’on connaît du monde? Chose sûre, pour tous les enfants magiques, cela a été une renaissance.