VIRELLIA - livre 2

Chapitre 1 : L’Envers

Par soazig

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Le vent s’est levé, charriant une cendre grasse qui semble hésiter entre tomber au sol ou remonter au ciel, comme si la gravité elle-même avait un doute. Le feu s’est éteint dans l'indifférence générale. Il ne reste que les braises, telles des yeux de prédateurs enterrés qui refusent de s'aveugler.


Seyla fixe encore la trace laissée par Vaelran. Son ombre s’est fondue dans la montagne depuis longtemps, mais elle laisse un vide physique, une aspiration d'air.


Ilharan est assis en tailleur, les paumes jointes, le dos aussi droit qu'un verdict. Talyor, lui, est à deux doigts de l'implosion nerveuse. Il tourne en rond, les mains dans ses cheveux blonds.


— Sérieusement, on va juste le laisser partir comme ça ?! Il balance une bombe pareille et il se tire ?!


Ilharan n'ouvre pas les yeux. Un sourire de bienheureux, presque indécent de sérénité, flotte sur son visage.


— Le départ n'est qu'une illusion d'optique pour ceux qui croient encore à la distance, Talyor. Vaelran ne fuyait pas, il s’éloignait simplement pour que son explosion ne devienne pas notre décor. On ne demande pas à la foudre de s'excuser d'être un peu bruyante, c'est vulgaire.


Talyor s'arrête net, les veines du cou saillantes.


— C’est censé me rassurer, ça ?! "C'est vulgaire" ?! On parle de notre survie, espèce de moine mystique !


— La survie est un concept très surfait, murmure Ilharan. C'est une habitude dont on finit toujours par se lasser. D'ailleurs...


Il ouvre un œil, le pose sur la tunique de Talyor, et son sourire s'élargit avec une douceur angélique.


— C’est curieux, cette boucle de cuir sur ton plastron. Elle est de travers depuis que la montagne a tremblé. Dans un monde qui s'effondre, l'asymétrie vestimentaire est le seul vrai chaos que je ne saurais tolérer. Tu devrais la réajuster, cela apaiserait ton aura.


Talyor reste bouche bée, les bras ballants.


— Tu... tu es en train de me parler de ma boucle de cuir ? Maintenant ?!


— L'élégance est la dernière politesse que l'on doit au néant, répond Ilharan en refermant les yeux, paisible.


Soudain, un grondement sourd secoue la montagne. Ce n'est pas un séisme, c'est un frisson de la terre. Les cendres se soulèvent en spirales contraires au vent. Ilharan se redresse d'un mouvement si fluide qu'on dirait qu'il est tiré par un fil invisible.


— Oh, charmant. La réalité a une couture, et quelqu'un vient de tirer sur le fil. Quelque chose s’ouvre. Ou peut-être est-ce nous qui nous fermons, c'est une question de point de vue.


Seyla lève les yeux. Au-delà des crêtes, une lueur trouble monte du sol. Un éclat pâle, "inversé", qui semble dévorer les couleurs. Le ciel se fend comme une porcelaine trop chauffée.


Talyor jure, la main sur la garde de son épée.


— Encore une faille ?!


Ilharan secoue la tête, fasciné.


— Non. Une faille est une blessure. Ceci est une expiration. C’est une fracture sans flux, un passage sans lumière... C'est le moment où le miroir décide qu'il en a marre de voir nos têtes et choisit de montrer l'autre côté.


— L’Envers, murmure Seyla.


— L'Envers... quel joli nom pour un désastre. Ce n'est pas un lieu où l'on va, Seyla. C'est un état que l'on devient. Un peu comme quand on réalise qu'on a mis sa chemise à l'envers, mais pour l'âme.


— TU VEUX BIEN LA FERMER DEUX MINUTES ?! explose Talyor.


La montagne se déchire. Des fragments d’ombres s’en échappent, épaisses, huileuses, rampant le long des pierres comme des mains d'aveugles. Seyla serre son glyphe lien. La pierre brûle.


— Il est encore là... Aziris.


— Ou ce qu'il reste de son mauvais caractère, ajoute Ilharan.


Elle fait un pas vers la fracture. Le vent lui fouette le visage, glacial. Ilharan la retient par le bras. Sa main est dénuée de toute tension, presque sans poids.


— Ne t’approche pas du bord de ton propre reflet, Seyla. Ce n’est pas un portail… c’est un miroir qui a une faim de loup. Tout ce qu’il reflète se déforme pour correspondre à sa propre noirceur. Si tu y regardes ton âme, elle en ressortira avec des dents et une envie pressante de te mordre.


Dans le tourbillon de particules sombres au fond du gouffre, une silhouette se dessine. Fine, tremblante. Une voix traverse les os de Seyla :


— …Seyla…


— C’est impossible… bégaye Talyor en reculant.


— L'impossible est juste une question de manque d'imagination, Talyor, note Ilharan.


Mais Seyla court déjà. Ses bottes martèlent la pierre. Quand elle atteint le bord, la nausée la submerge. Au centre de cette clarté noire, Nilwen tend la main.


— Nilwen !


L'appel est dévoré. Seyla tend le bras, ses doigts à quelques centimètres de l'abîme, quand Vaelran surgit. Il l'attrape par la taille et la projette en arrière.


— C’est pas elle ! Recule, bordel !


La faille se referme avec un bruit de succion écoeurant. Le silence revient, chargé d'une vibration de détresse.


— C’est… quoi ? souffle Talyor, les jambes flageolantes.


Vaelran ne répond pas, les yeux fixés sur les brumes noircies. Seyla se redresse, le cœur en miettes. Son glyphe-lien palpite avec une frénésie maladive. Elle sent une présence juste derrière son épaule, mais il n'y a que le vide.


— Elle est là, murmure Seyla. Elle m'a appelée.


Ilharan s'approche, observant le sol fumant avec le détachement d'un touriste devant un monument mineur. Toujours ce sourire, imperturbable.


— Ne confonds pas l'écho et la voix, Seyla. Si tu l’entends encore, c’est qu’elle a déjà cessé d'appartenir au monde des gens qui parlent. Elle est dans l'intervalle. L'endroit où les pensées vont quand on les oublie.


— Alors où ?!


Vaelran ferme les yeux.


— Si elle a franchi le voile, alors elle est là où la lumière se change en poids. Là où tout commence, et où tout se défait.


— L’Envers… mais c’est quoi, ça exactement ?!


Vaelran ouvre les yeux. Ses iris vertes sont voilées de gris.


— L’autre face de la pièce, Seyla. Le monde qu'on a jeté aux poubelles de la création parce qu'il était trop honnête pour être supporté.


— Personnellement, conclut Ilharan en lissant un pli imaginaire sur sa manche, j'ai toujours trouvé que l'endroit manquait de décoration. Mais pour une fin du monde, c'est assez classique. Talyor, ta boucle est toujours de travers... C'est vraiment distrayant.


Talyor pousse un rugissement étouffé, tandis qu'un battement sourd résonne sous leurs pieds. Le sol n'est plus de la pierre. Il pulse. Sous les cendres, quelque chose de vaste commence à gratter pour sortir.


Vaelran plante son regard dans le sol qui palpite. Ses mâchoires se contractent, comme s'il s'apprêtait à avaler du poison. Il se tourne vers les autres, le visage barré par une ombre plus dense que celle de la montagne.


— On ne peut pas rester ici, finit-il par lâcher. La terre commence à avoir des dents, et je n'ai aucune envie de finir comme un en-cas pour les souvenirs d'Aziris.


Il soupire, un son lourd d'une lassitude ancienne.


— On rentre au Temple.


Talyor s'arrête de massacrer sa boucle de cuir, les yeux écarquillés.


— Au Temple ?! Mais ils vont te passer les fers dès qu'on aura franchi le premier pilier ! Tu n'es pas vraiment ce qu'on appelle "le bienvenu" depuis... enfin, depuis tout.


Vaelran esquisse un sourire sans joie.


— Je sais. L’odeur de sainteté n’a jamais été mon parfum de prédilection. Mais c'est le seul endroit qui possède encore assez de verrous pour contenir ce qui arrive.


Il lève la main, et l'air devant lui commence à se tordre, se liquéfier en un cercle violet sombre. Un portail. Une déchirure contrôlée dans le tissu du monde.


Talyor laisse échapper un long soupir de soulagement, ses épaules s'affaissant brusquement.


— Enfin ! Merci. J'ai des ampoules qui ont commencé à développer leurs propres ampoules. Si je devais encore marcher deux lieues dans cette cendre, je demandais l'asile politique à l'Envers.


Ilharan observe le portail avec une curiosité polie, ses mains toujours jointes. Son sourire ne l'a pas quitté, il s'est juste teinté d'une nuance plus rêveuse.


— Voyager sans marcher... C'est un peu comme lire sans tourner les pages, Talyor. C'est efficace, mais on en oublie la texture du papier.


— Je me fous de la texture, Ilharan ! Je veux de la moquette et du cidre qui n'a pas de goût de poussière ! aboie Talyor en s'élançant vers le passage.


Vaelran s'efface pour les laisser passer, mais il retient Seyla un instant par le regard.


— Prépare toi, Seyla. L'accueil ne sera pas fleuri.


Ilharan passe le dernier, s'arrêtant juste devant le gouffre violet. Il se tourne une dernière fois vers la montagne qui gronde, adressant un petit signe de tête courtois au vide.


— À bientôt, cher néant. Tâche de ne pas tout casser en notre absence, ce serait un manque de goût flagrant.


Il s'engouffre dans le portail avec la grâce d'un homme qui part pour une simple promenade au jardin, laissant derrière lui le chaos et la fureur d'un monde qui n'en finit plus de se briser.





La suite mercredi entre 19h et 21h30...




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