VIRELLIA - livre 2
Pendant ce temps au Temple…
La rampe de ténèbres que Vaelran a ouverte semble dévorer la lumière des torches. Ici, l’air a un goût de métal froid et de vieux sang. À mesure qu’ils descendent, le ronronnement familier du Temple s’estompe, remplacé par un silence vibrant, presque électrique.
Ils débouchent enfin sur une vaste salle circulaire. Ce n'est pas une archive, c'est un laboratoire. Mais un laboratoire où l'on ne dissèquerait pas des corps, mais la structure même de l'existence.
Seyla sent son lien de sang se tendre. Partout, des bocaux de verre noirci contiennent des fragments d'ombre qui s'agitent comme des insectes captifs. Des parchemins faits de peau translucide sont épinglés sur des pupitres d'os, couverts d'une calligraphie qui semble ramper sur le support quand on détourne le regard.
— On est sous les fondations, murmure Talyor, sa main effleurant une paroi qui ne ressemble plus à de la pierre, mais à une sorte de cuir fossilisé, tiède au toucher. Le granit... il a changé de nature. On dirait de la chair pétrifiée. C'est quoi ce délire ? Vaelran, c'est censé être un lieu sacré, pas une morgue.
Ilharan s'arrête devant une immense fresque murale gravée à même la roche "vivante". Il incline la tête, un léger sourire aux lèvres, comme s'il admirait une curiosité botanique dans un jardin d'hiver.
— Voyez comme le vide essaie de se souvenir de la forme, murmure-t-il avec une douceur déconcertante. C'est une jolie tristesse. La pierre a oublié d'être solide pour devenir un rêve de chair. C’est un peu comme essayer de peindre un arc-en-ciel avec de la cendre, vous ne trouvez pas ?
— On s'en fout de ton arc-en-ciel, Ilharan ! siffle Talyor, les dents serrées. Regarde où on est ! On marche sur des murs qui respirent et tu nous sors des poèmes ?
Ilharan ne se tourne même pas vers lui, fasciné par une pulsation dans la roche.
— La colère est une vibration bien lourde pour un endroit si... aérien, Talyor. Tu devrais écouter le mur, il a une opinion bien plus stable que la tienne.
Vaelran s'approche de la fresque, ignorant leur échange habituel. Sa main effleure les gravures, le regard embrumé par l'incompréhension.
— Ce ne sont pas des représentations de Fléaux ordinaires, souffle Vaelran. Regardez ces schémas. On dirait... une généalogie. Mais ça n'a aucun sens. Les Fléaux sont des accidents, des déchirures du Voile. Ils ne peuvent pas avoir de... hiérarchie.
Seyla s'approche d'un pupitre central. Elle déchiffre les notes griffonnées, luttant contre la nausée que lui inspirent les symboles. Son instinct de la Forge réagit, mais l'information est trop massive pour être digérée.
— Vaelran, regarde ce nom qui revient partout... « Tatsuma ». Ils l'appellent « Le Sans-Voix ».
Elle fronce les sourcils, passant ses doigts sur une ligne de texte qui semble vibrer sous sa peau.
— C'est étrange. On nous a toujours dit que l'Envers était un chaos informe. Mais ici... ils parlent de « provinces », de « domaines ». Comme si c'était un pays. Ou un empire. Mais comment le néant pourrait-il être organisé ? Ça n'existe pas, un empire du rien...
— Une usine ? intervient Talyor, en désignant des cuves de liquide sombre au fond de la salle où des fragments de réalité matérielle flottent, suspendus. Pourquoi quelqu'un essaierait de mélanger de la pierre avec... ça ? On dirait qu'ils essaient de coudre deux tissus qui ne sont pas faits pour aller ensemble. C'est dégueulasse.
— C'est fascinant, remarque Ilharan, ramassant une fiole de verre noir qu'il fait osciller devant ses yeux avec une légèreté presque sarcastique. On s'évertue à construire des murs alors qu'Aziris semble vouloir recoudre les rideaux. C’est très audacieux de sa part de vouloir marier le jour et la nuit sans demander l'avis des étoiles. On dirait qu'il a enfin trouvé comment faire entrer un océan dans une cuillère à café.
Talyor lâche un grognement exaspéré.
— Une cuillère à café ? On parle de la fin du monde, espèce de...
Vaelran secoue la tête, les yeux fixés sur un croquis montrant une silhouette humaine dont l'ombre s'étire pour devenir une créature monstrueuse.
— Je ne comprends pas tout, mais ce laboratoire n'est pas là pour étudier les Fléaux. Il est là pour étudier... nous. Ou plutôt, comment nous transformer.
Soudain, une vibration sourde parcourt le sol. Le douzième battement. Mais ici, au premier palier, il ne ressemble plus à un battement de cœur. C’est le bruit d’une machine qui s’enclenche. Une aspiration massive, lointaine.
— La respiration de la maison change, observe Ilharan avec une sérénité déroutante, observant une poussière qui lévite en spirale. L'air n'appartient plus à nos poumons. Il s'en va ailleurs. C'est dommage, j'aimais bien ce courant d'air. Il avait un petit goût de menthe et de désespoir.
Seyla porte la main à sa nuque, sentant une tension croissante.
— Vaelran, l'énergie du Temple... elle ne descend pas vers nous. Elle s'échappe. Quelque chose est en train de la tirer vers le haut, vers les portes.
— On n'a pas encore toutes les réponses, grince Vaelran. Mais si Aziris est derrière tout ça, il ne se contente pas d'ouvrir des portes. Il est en train de changer la nature même de ce qu'on défend. On doit descendre. Le palier suivant nous en dira peut-être plus sur cette... « fusion » dont parlent ces notes.
Seyla acquiesce, le regard encore fixé sur les bocaux d'ombre.
— On y va. Mais j'ai l'impression qu'on vient de soulever le tapis et que ce qu'il y a dessous est bien plus vaste que ce Temple.
Vaelran s’arrête net devant un parchemin scellé qu’il tentait de déchiffrer, il n’écoute plus, il vient de lire une mention en bas de page, il murmure de manière presque inaudible :
— « L'Œil de l'Éclipse ». Le nom de sa technique interdite.
À peine le mot "Éclipse" a-t-il quitté les lèvres de Vaelran que Seyla porte violemment ses mains à son poignet droit, imitée par Talyor et Ilharan. Les glyphes virent au noir charbon, creusant la chair. Le médaillon de la Triade de Vaelran s'illumine d'un blanc insoutenable, recevant des images et des cris de l’extérieur.
La suite samedi entre 18h30 et 21h...