Marches de l’Ouest quelques instants plus tôt…
Kelvar ne se le fait pas dire deux fois. La panique, camouflée sous une sueur froide, le pousse à agir plus vite que sa raison. Ses gantelets de la Forge s'embrasent d'une lumière sombre et, d'un geste sec et horizontal, il libère une lame de distorsion pure.
La lame d'ombre rencontre le premier fil de sang. Un son cristallin, comme un verre qui se brise sur de la pierre, résonne dans toute la vallée. Mais ce n'est pas le fil qui cède.
Une onde de choc inverse, une aspiration brutale, frappe le cercle de protection. L'aura d'or d'Yhessa vacille, puis explose en un millier de particules de lumière. La jeune fille est comme happée par une main invisible. En une fraction de seconde, la distorsion arrache l'air de la vallée, coupant net tout son ambiant. Sa silhouette devient translucide, se tordant comme une fumée aspirée par un courant d'air. Sa voix, d'ordinaire si cristalline, parvient à leurs oreilles sous la forme d'un écho distordu, caverneux, un sifflement aigu qui fait bourdonner les tympans et semble provenir de partout et de nulle part à la fois :
— L'Envers...
Elle disparaît dans un claquement sec, laissant le vide se refermer là où elle se tenait un instant plus tôt. Il ne reste qu'une plume blanche, noircie par la suie, qui retombe lentement sur le sol pétrifié.
Kelvar reste figé, ses gantelets encore fumants. L'ombre, d'ordinaire si protectrice, lui mord la chair. L'odeur d'ozone et de peau brûlée lui monte à la gorge. Ses bras tremblent si violemment qu'il manque de lâcher sa garde. Ses yeux sont fixés sur la plume.
— Non... balbutie-t-il, la voix étranglée. Yhessa ? Yhessa !
Il fait un pas vers le vide, les mains tendues comme s'il pouvait encore la rattraper dans les courants d'air.
— J'ai... j'ai juste coupé le lien. J'ai juste suivi l'ordre...
— Par les Sceaux... elle a disparu, souffle Kaelren, sa lame de feu s'éteignant sous le choc.
Lynara foudroie l’espace vide du regard, la mâchoire si serrée qu’elle manque de se briser les dents. Elle sent la terre sous ses bottes gémir, un signal de détresse géologique. Le drainage s'accélère.
— REPLI ! tonne-t-elle. C'est un piège, il faut aller prévenir le Roi ! Kaelis, romps le cercle ! Nerion, Eshan, préparez le saut éthéré ! On dégage d'ici !
L'ordre est net, impérieux. Les disciples commencent à reculer, le cœur battant, cherchant à s'extirper de la zone d'influence du monolithe. Mais alors qu'ils tournent le dos au monument pour organiser la fuite, un grondement sourd, venu des tréfonds de la croûte terrestre, les fige sur place. Une vibration violente remonte le long de leurs jambes, les faisant vaciller. Un craquement sinistre retentit, suivi d'une détonation sourde qui fait trembler les montagnes environnantes.
Ils se retournent tous d'un même mouvement, les yeux écarquillés par l'effroi. Le Sceau Majeur, ce monolithe séculaire censé protéger Virellia, vient de se briser en deux dans un fracas de verre pilé. La substance huileuse qui le recouvrait s'embrase d'une lueur pourpre, et au lieu de la pierre, c'est une plaie béante dans la réalité qui apparaît. Une absence de tout. Un morceau de nuit absolue tombé en plein jour, une gueule d'ombre qui dévore la lumière environnante.
Un silence de plomb traverse la vallée.
Puis… Kelvar tombe à genoux. Le contrecoup de la rupture du Sceau résonne dans ses propres armes de la Forge. Ses gantelets crépitent d'une énergie noire, brûlant ses avant-bras jusqu'au sang.
— C'est moi... gémit-il, le regard perdu dans le gouffre pourpre. J'ai brisé le monde.
Le choc s'abat sur le groupe comme une onde de choc physique. Kaelren recule de trois pas, protégeant son visage de ses avant-bras.
— C’est pas possible… murmure-t-elle, la voix blanche. Le Sceau… il a disparu. Il n’y a plus de Sceau !
Nerion, d’ordinaire aussi stable que la roche qu’il manipule, s'effondre à genoux. Il plaque ses paumes contre le sol, mais ses yeux s'écarquillent de terreur.
— La terre… elle ne chante plus, mentore. Elle hurle. Elle essaie de s'enfuir !
L'air devient épais, glacial, saturé d'une électricité statique qui fait saigner les gencives. En bas, dans la gueule béante qui remplace le monolithe, le premier Fléau émerge. C'est une masse de membres articulés et de fumée solide qui pousse un cri de métal froissé. Puis dix. Puis cent. La marée de goudron rampe sur les parois de la falaise avec une rapidité contre-nature, ses milliers de pattes cliquetant frénétiquement sur la roche.
Kaelis reste immobile au bord du précipice, son chapelet de cristal serré si fort que ses phalanges blanchissent. Elle ne regarde pas la horde. Elle regarde l'espace où Yhessa s'est évaporée.
— Elle n'est pas morte, lâche-t-elle dans un souffle saccadé. Elle a été... échangée. L'Envers a peut-être pris une vie pour ouvrir la porte.
— ON DÉGAGE ! rugit Lynara, dont la fureur commence à masquer la panique. Il faut aller protéger la Cité !
Elle tente de puiser dans son Essence pour ériger un mur de soutènement, mais la magie lui brûle les veines. Elle sent le drainage du Temple tirer sur son propre flux. Elle se tourne vers ses disciples, voyant Eshan trembler de tous ses membres, ses instruments de mesure explosant les uns après les autres.
— Eshan, Nerion, attrapez Kaelren ! Kelvar, debout ! hurle Lynara en voyant le disciple de la Forge prostré. Kaelis, réveille-toi ou on crève tous !
Kelvar se relève avec la raideur d'un mort-vivant, ses mains encore fumantes tremblant contre sa poitrine. Il voit les Fléaux monter la paroi. Il voit la faute qu'il a commise prendre vie sous ses yeux.
C'est là que Lynara plaque sa main sur son médaillon de la Triade. La connexion claque comme un fouet magique, une intrusion forcée et brutale dans l'esprit de Vaelran. L'image qu'elle projette est son effroi pur, un traumatisme direct : la vision du ciel qui se déchire, l'écho de la voix d'Yhessa disant "L'Envers", et cette marée noire qui monte vers eux comme un raz-de-marée de cauchemars. Ses propres yeux s'injectent de sang sous l'effort.
— SOLHEN ! hurle-telle mentalement, ses propres glyphes de poignet se mettant à fumer, creusant sa chair jusqu'à l'os. Vaelran, par le Voile, regarde ce qu'ils ont fait ! Le Sceau est une porte ! Ils arrivent par milliers !
La suite lundi entre 21h30 et 22h30...