VIRELLIA - livre 2
Ils débouchent sur la crête rocheuse en surplomb des Marches de l'Ouest, au-dessus de la mêlée.
L'air les percute comme un mur de métal hurlant. L'odeur de soufre et de peur est si épaisse qu'elle étouffe presque la vision d'horreur qui s'étale en contrebas.
Sur le promontoire, la discipline légendaire de la Mentore d'Éthéa a volé en éclats. Lynara, d'ordinaire si droite, est méconnaissable. Ses cheveux roux sont collés par la sueur et la cendre, et ses yeux bleus injectés de sang dardent des regards erratiques sur le champ de bataille. Elle est au centre d'un typhon de magie élémentaire qu'elle ne maîtrise plus tout à fait.
— Nerion ! Le flanc gauche ! Non, repli vers le centre ! hurle-t-elle, sa voix se cassant sous l'effort. Kaelren, embrase la faille ! Arrête, tu vas nous griller ! Eshan, les sceaux ! Oublie les sceaux, sors les blessés !
Elle est submergée. Pour la première fois de sa carrière, le chaos de l'Envers va plus vite que son esprit de tacticienne. Elle lance des rafales de vent qui bousculent ses propres alliés autant que les Fléaux.
La crête des Marches de l'Ouest semble soudain vomir les ténèbres elles-mêmes. Avant même que les silhouettes de l'équipe de Vaelran ne soient visibles, c'est son armée d’ombres qui annonce son arrivée.
Alors que Lynara et Kaelis s'apprêtent à être submergées par la marée de goudron, des dizaines de formes ébène, nées de la volonté du Mentor, dévalent la falaise comme une cascade d'encre solide. Elles ne courent pas, elles glissent, se liquéfiant pour franchir les obstacles avant de se solidifier en lames acérées au contact des Fléaux.
En bas, au milieu du sang et de la poussière, Nerion lève les yeux de ses golems de pierre, hébété.
— C’est... c’est lui, souffle le disciple de terre. Les ombres... Le mentor Solhen est là !
Vaelran atterrit avec une désinvolture insultante au milieu du cercle défensif de la Triade. Son aura de Distorsion fait grésiller l'air, rendant les contours de son corps flous et instables. Il range son épée d'ombre d'un geste sec et se tourne vers la mentore d'Éthéa.
— On dirait que finalement ça t'arrange parfois, quand je ne suis pas les ordres, lance-t-il avec un sourire provocateur qui détonne tragiquement dans ce décor d'apocalypse.
Lynara décapite un rôdeur d'un revers de main chargé d'air comprimé. Elle ne le regarde même pas, mais ses épaules, tendues à rompre depuis la disparition d'Yhessa, se relâchent d'une fraction de millimètre.
— La ferme et bosse, Solhen ! crache-t-elle, la voix rauque.
À quelques mètres de là, la situation dégénère pour Kelvar. Son Voile Miroir vient de se briser sous la pression mentale d'un Fléau majeur. Perdu dans ses propres illusions mémorielles qui se retournent contre lui, le disciple de la Forge reste figé, une main tendue vers le vide, tandis qu'une griffe de goudron s'apprête à lui fendre le crâne.
Seyla surgit de l'ombre de Kelvar. Elle ne lui laisse pas le temps de comprendre. D'un mouvement fluide, elle projette une Résonance d’Ombre qui intercepte le coup. Elle saisit Kelvar par le col de sa tunique et le projette violemment en arrière, hors de portée.
— Reste concentré, Kelvar ! Ou je laisse l'Envers te servir de muse ! siffle-t-elle avant de disparaître à nouveau dans un repli de la réalité.
Soudain, le comportement de la horde change. Comme obéissant à un signal silencieux, des dizaines de Fléaux bifurquent, ignorant les combattants les plus proches pour se ruer massivement vers Talyor. Le disciple d'Éthéa, surpris par cette focalisation soudaine alors qu'il s'apprêtait à lancer sa Lame du Vent Tranché, recule d'un pas.
— Mais... Quoi ? panique-t-il en voyant cette marée de crocs converger vers lui. Vous êtes tous amoureux de moi, c'est ça ?
Ilharan, qui purifiait tranquillement une plaie sur le bras d'Eshan avec son bâton, lève à peine les yeux vers le chaos.
— L'amour n'est pas toujours réciproque, Talyor. Parfois, il est simplement... dévorant. C'est une question de perspective énergétique. D'ailleurs, as-tu remarqué que leurs mâchoires vibrent en fa mineur ? C'est fascinant.
— ON S'EN FOUT DE LEUR SOLFÈGE, ILHARAN ! hurle Talyor en déclenchant une bourrasque pour dégager le périmètre.
Vaelran, lui, s'est immobilisé au centre du promontoire. Ses yeux ne sont plus humains ; ils sont devenus deux puits de vide. Autour de lui, l'espace commence à se courber physiquement. La pierre gémit, non pas sous le poids de la horde, mais sous la pression d'une présence que Vaelran s'apprête à libérer.
Ses mains tremblent légèrement. Il sent l'Œil de l'Éclipse pousser derrière ses paupières, cette pulsion d'effacer purement et simplement tout ce qui entre dans son champ de vision.
Seyla, Talyor et même Ilharan s'immobilisent un instant, glacés par une terreur qu'ils ne connaissent que trop bien.
— Pas ça, Mentor... murmure Seyla, ses lames tremblant dans ses mains. Ne le fais pas. Pas ici…
Ils savent que si Vaelran libère son pouvoir interdit, il n'y aura plus de Fléaux, mais il n'y aura peut-être plus de Marches de l'Ouest non plus.
La tension est à son comble. Vaelran est sur le fil du rasoir entre le sauvetage héroïque et l'annihilation totale.
— La géométrie de son ombre est parfaite, murmure Ilharan, ignorant la sueur froide qui perle sur son propre front. On dirait une éclipse qui aurait oublié de demander la permission au soleil. C’est presque poétique, si l'on occulte la fin du monde.
— TAIS-TOI ! siffle Seyla, les dents serrées.
L'instant de bascule est total. L'air s'est figifié autour de Vaelran, les sons de la bataille s'étouffant comme sous une cloche de verre. Ses trois disciples sont pétrifiés, incapables de bouger, sentant que la réalité elle-même est à un cheveu de se déchirer sous la pression de l'Œil de l'Éclipse.
C'est alors que la voix de Kaëlis déchire le linceul de silence ésotérique qui l'enveloppait.
— Vaelran ! hurle-t-elle, son chapelet de cristal brillant d'une lumière de Sublimation pure. Maintenant ! La Triade ! On ne pourra pas tenir la structure sans toi !
Le choc de l'appel est comme une gifle d'eau glacée. Vaelran tressaille, ses pupilles violettes se rétractant brusquement pour retrouver leur éclat humain.
L'ombre immense qui menaçait de tout engloutir se rétracte d'un coup sous ses bottes, redevenant une silhouette inoffensive. Il cligne des yeux, le souffle court, comme s'il revenait d'une apnée de plusieurs siècles.
Ni Kaelis, ni Lynara n'ont compris l'abîme qu'elles viennent d'éviter. Pour elles, Vaelran était simplement figé par la fatigue ou l'indécision face à l'ampleur du désastre.
— Vaelran, bouge ton cul ! éructe Lynara, repoussant un Fléau d'une onde de choc de terre. On doit sceller cette plaie avant que le "Sans-Voix" ne traverse entièrement !
Vaelran jette un regard fugace à Seyla. Elle est la seule à ne pas avoir repris le combat, ses yeux ambrés fixés sur son mentor avec une terreur résiduelle qu'elle ne parvient pas à masquer. Il lui adresse un clin d'œil imperceptible, un masque d'arrogance repris à la hâte, avant de s'élancer vers les deux autres membres de la Triade.
— Toujours besoin de moi pour finir le travail, soupire-t-il, sa voix retrouvant son timbre provocateur. Kaelis, prépare ton Onde d'Équilibre. Lynara, ancre la réalité avec tes golems. Je vais distordre la brèche pour qu'elle se morde la queue.
Le trio se reforme au bord de l'abîme pourpre. C'est un spectacle de contrastes : la pureté cristalline de l'Aegis de Kaelis, la fureur élémentaire d'Éthéa chez Lynara, et la distorsion instable de la Forge de Vaelran.
— Seyla, Talyor ! crie Vaelran par-dessus son épaule. Protégez nos arrières ! Si un seul de ces amoureux de Talyor nous touche pendant le rituel, on finit tous en poussière d'étoile !
Talyor, qui essayait de se débarrasser d'un Fléau particulièrement collant, redresse les épaules.
— Vous avez entendu le patron ! Personne ne passe !
— Techniquement, la poussière d'étoile est notre état originel, note Ilharan en ajustant la prise sur son bâton. Ce serait un retour aux sources assez radical, mais d'une grande cohérence cyclique.
— SI TU CONTINUES, C'EST MOI QUI VAIS TE RENVOYER AUX SOURCES ! éructe Talyor, au bord de l'implosion nerveuse.
Il active ses bracelets à pleine puissance, créant une Gravité Inversée instable autour de la Triade, tandis que Seyla déploie des dizaines de Résonances d'Ombre pour former une haie d'honneur mortelle. Elle jette un regard à Kelvar, qui semble enfin reprendre ses esprits.
— Kelvar ! Ton voile miroir, maintenant ! Fais-leur croire qu'on est déjà morts, ou fais-leur croire qu'on est des montagnes, je m'en fous, mais cache-nous !
Alors que les trois mentors unissent leurs flux pour refermer le Sceau, une vibration sourde monte des profondeurs. Ce n'est pas le douzième battement. C'est quelque chose de nouveau. De plus vaste.
La Triade est en place, mais l'effort est colossal. Kaelis est l'épicentre du calme au milieu de la tempête. Elle ne crie pas, elle ne frappe pas ; elle chante. Une psalmodie basse, vibrante, qui canalise l'Onde d’Équilibre à travers l'eau qui s'écoule des failles du promontoire.
Sous ses doigts, le flux vital se transforme en une barrière liquide et translucide qui tente de recouvrir la plaie pourpre du Sceau. Ses yeux sont clos, mais des larmes de sang coulent sur ses joues : elle ressent chaque fragment corrompu de l'Envers qui tente de forcer le passage.
— Nerion ! Eshan ! hurle Lynara, les dents serrées par la pression de la brèche. Maintenez les ancres ! Si le socle lâche, le rituel nous emporte avec lui !
Nerion est à bout. Ses deux golems de roche sont criblés d'impacts, leurs membres de pierre s'effritant sous les assauts répétés de la horde. Il plaque ses paumes sanglantes contre le sol pétrifié, injectant toute son essence pour fusionner la base du Sceau avec la montagne.
— Je... je tiens ! râle-t-il, alors qu'une fissure parcourt son propre avant-bras, une résonance physique de la pierre qui se brise sous lui.
À ses côtés, Eshan est genou à terre. Il ne combat pas, il survit. Il déploie des cercles de scellage miniatures tout autour du périmètre de la Triade, ses mains traçant des symboles dans l'air avec une vitesse désespérée. Mais il est blessé : une entité de l'Envers a réussi à lui lacérer le flanc avant l'arrivée de Vaelran. Il presse une main sur sa plaie pourpre qui fume, tandis que l'autre maintient la barrière de purification.
Kaelren, elle, explose. Littéralement. La jeune femme déploie une fureur ignée qui transforme l'air autour d'elle en une fournaise. Ses deux mains s'embrasent d'un feu blanc, bien plus intense que ses flammes habituelles. Elle ne lance pas de projectiles, elle devient un brasier vivant, incinérant les membres de goudron qui tentent de s'agripper aux bords de la faille pendant que la Triade la referme.
— Reculez ! hurle-t-elle, son visage noirci par la suie et ses cheveux roux s'agitant comme des mèches de soufre. Elle ignore la douleur des brûlures qui commencent à marquer ses propres paumes pour protéger le dos de Kaelis.
Soudain, une secousse plus violente que les autres manque de faire rompre le cercle. De l'autre côté de la membrane liquide créée par Kaelis, une forme immense se presse. On ne voit pas de visage, seulement l'impression d'un vide qui hurle. Le Sans-Voix.
— Il ne veut pas qu'on referme, siffle Vaelran, son aura de distorsion luttant contre l'aspiration de la brèche. Il veut un échange. Encore un.
Talyor et Seyla resserrent les rangs. Talyor utilise sa Gravité Inversée pour envoyer valser un groupe de Fléaux qui tentait de sauter par-dessus les golems de Nerion.
— Personne n'échange rien aujourd'hui ! grogne Talyor, bien que ses bracelets gravitationnels commencent à surchauffer, marquant ses poignets d'un rouge vif.
Ilharan, lui, s'est glissé derrière Eshan. Il ne regarde pas la faille. Il pose ses mains sur le dos du disciple blessé, son bâton brillant d'une lueur douce.
— Respire, Eshan. Ne regarde pas le vide, regarde la lumière que tu crées. Je stabilise ton flux... mais dépêchez-vous, mentors. La montagne est fatiguée de porter ce poids.
Le Sceau commence à se matérialiser, une structure de verre et d'ombre distordue, mais il manque un dernier choc thermique pour le sceller définitivement. C'est à cet instant qu'une vrille d'ombre, fine comme un cheveu mais solide comme l'acier, jaillit du centre de la faille. Elle s'enroule avec une vitesse foudroyante autour de la jambe de Nerion.
Le disciple de terre hurle alors qu'il est brutalement tiré vers le gouffre pourpre. Ses doigts labourent la roche, mais la force de l'autre côté est colossale.
— Nerion ! crie Kaelren en tentant de diriger son feu vers la vrille, mais elle risque de brûler son compagnon.
Kelvar, voyant l'horreur se produire, active ses gantelets. Il ne frappe pas, il projette.
— Voile Miroir !
Il crée une image mémorielle de Nerion, une copie parfaite et vibrante d'essence, juste à côté du véritable disciple. La vrille hésite une fraction de seconde, troublée par la falsification des sens de Kelvar. C'est l'ouverture dont Seyla a besoin. Elle glisse entre les réalités et, d'un coup de lame d'ombre, tranche la connexion obscure avant que le Sans-Voix ne comprenne la supercherie.
— VELSEN ! MAINTENANT ! hurle Vaelran, sentant que le Sceau est à son point de fusion critique.
La Triade libère l'impulsion finale pour refermer la porte, mais au loin, sur la ligne d'horizon, les premiers étendards de la Garde Royale apparaissent. Silas IV arrive, et il arrive vite.
Le Sceau Majeur est à son point de rupture. Sous l'impulsion de Vaelran, la réalité se tord, tandis que Kaelis maintient la cohésion spirituelle. Mais il manque la force brute, l'ancrage physique pour refermer la porte.
Lynara s'avance, ses vêtements tissés de fil igné crépitant de fureur. Elle n'est plus la mentore submergée ; elle redevient la tempête. Elle plante ses bottes de cuir dans la roche et lève ses mains vers le ciel pourpre.
— Nerion ! Écarte-toi ! hurle-t-elle.
Elle ne se contente pas d'un sort de zone. Elle combine ses trois affinités dans un enchaînement dévastateur. Elle crée une dépression atmosphérique massive derrière la horde pour les aspirer vers le centre de la faille.
Puis fait surgir des piliers de basalte du sol, agissant comme des mâchoires géantes qui viennent mordre les bords du Sceau brisé pour les rapprocher de force.
Enfin elle canalise une chaleur blanche entre ses paumes, s'en servant comme d'un chalumeau éthérique pour souder la structure du Sceau à la montagne.
— MAINTENANT ! éructe-t-elle, ses yeux bleus brillant d'une lueur aveuglante.
Elle libère sa Projection. Ce n'est pas un rayon, c'est une onde de choc physique portée par un ouragan de flammes. L'impact frappe la mélasse pourpre de l'Envers avec la violence d'une météorite. Le vide est littéralement expulsé de notre réalité.
Le Sceau se reforme dans un fracas de verre noir et de roche fondue. L'onde de choc qui s'ensuit est si violente qu'elle projette tout le monde au sol, soufflant les derniers Fléaux comme de la poussière.
Le silence qui suit est assourdissant. La horde s'est évaporée.
Vaelran est le premier à se redresser, époussetant sa tunique avec une arrogance feinte. Il sent, au loin, le martèlement des sabots.
La Garde Royale. Silas IV.
— Seyla, Kelvar... rangez vos gantelets et vos lames, siffle Vaelran. Talyor, redresse-toi, ta mentore ne doit pas te voir flancher.
Lynara se tient debout, seule face au Sceau refermé. Elle ne bouge pas. Elle regarde la cicatrice de pierre là où Yhessa a disparu. Elle ne pleure pas, mais ses poings sont si serrés que du sang perle de ses paumes.
C'est alors que le Roi Silas IV apparaît sur la crête, entouré de ses armures d'or. Il met pied à terre, observant le carnage et la puissance résiduelle qui flotte encore dans l'air.
— Vaelran Solhen, tonne Silas. Vous avez quitté le Temple sans mon ordre.
Vaelran esquisse une révérence insultante.
— J'ai simplement pensé, Majesté, qu'un royaume sans Sceau Majeur ferait une bien piètre couronne pour votre tête.
Lynara se retourne lentement. Ses yeux sont des puits de glace.
— On a perdu une autre disciple, Silas. Si vous étiez venu avec vos armées au lieu de vos doutes, elle serait peut-être encore là.
Le Roi se fige. Il regarde les disciples blessés : Nerion et sa jambe brûlée, Eshan soutenu par Ilharan, Kaelren et ses mains noircies. Il réalise que son autorité vient de se heurter à un mur de réalité.
— Capitaine Valerius, ordo
nne Silas. Escortez les blessés.
Il se tourne vers Vaelran, la voix basse.
— Nous rentrerons à Kael’Mar. Et cette fois, Mentor Solhen, nous allons parler de ce que vous cachez vraiment. J'ai vu cette... "distorsion".
Seyla, Talyor et Ilharan échangent un regard inquiet. Le secret de Vaelran est désormais une affaire d'État…
La suite dimanche entre 18h30 et 21h30...