Au retour des Marches, la salle commune des disciples est plongée dans une pénombre seulement troublée par le crépitement du foyer central. L'odeur de l'encens et du fer froid flotte dans l'air, se mélangeant à celle du thé à la cannelle qu'Ilharan prépare avec une lenteur exaspérante.
L'ambiance est électrique. À l'étage, dans la salle du conseil, les voix de la Triade, des conseillers et du Roi filtrent à travers les dalles, sourdes et menaçantes. Ils sont là, tous réunis, mais la porte est restée close pour ceux qui ont pourtant saigné sur les Marches de l'Ouest.
Nerion est affalé dans un fauteuil en cuir, sa jambe bandée étendue sur un tabouret. Il fixe le plafond, une main crispée sur l'accoudoir.
— On a tenu la montagne. Mes golems sont en miettes, j'ai failli finir en engrais pour l'Envers, et on nous traite comme des novices qu'on envoie au lit, grogne le disciple de la terre.
— Estime-toi heureux qu'on ne nous ait pas mis aux fers, lance Kaelren en observant ses mains couvertes de pommade.
Ses cheveux roux sont encore emmêlés de cendres. Elle est furieuse, ses doigts tremblant d'une envie refoulée de tout embraser.
— Silas nous a regardés comme si on était des nids à microbes. On a sauvé son royaume et il nous traite comme des pièces à conviction. Et pendant ce temps…
Elle s'arrête, sa voix se brisant légèrement. Son regard dévie vers le coin de la pièce où Yhessa avait l'habitude de s'installer. Puis vers la place vide de Nilwen. Deux absences. Deux trous béants dans leur groupe.
— On ne sait même pas si elles souffrent, murmure Eshan, pâle et serrant son flanc blessé. Nilwen a disparu depuis plusieurs jours, et maintenant Yhessa... L'Envers les dévore une par une pendant que les Mentors font de la politique.
— Ils agissent comme si c'était des pertes collatérales, ajoute Talyor en s'arrêtant brusquement dans ses cent pas. On a refermé le Sceau, on a verrouillé la porte sur elles ! On les a condamnées, bordel !
Il s'approche de Nerion, cherchant un appui dans son regard, mais le colosse de pierre semble ailleurs. Talyor tape du poing contre un pilier de basalte.
— Lynara... elle n'a même pas regardé en arrière. Elle hurlait des ordres, elle nous a poussés dans ce vortex, mais elle ne les a pas nommées une seule fois. Pas une ! C'est ma mentore académique, et j'ai l'impression qu'elle a déjà effacé leurs noms de sa mémoire.
— Parce qu'elle ne peut pas se le permettre, Talyor, intervient Seyla, adossée au mur dans l'ombre la plus totale. Si elle commence à nommer les morts et les disparus pendant que le ciel nous tombe sur la tête, elle s'effondre. Et on s'effondre avec elle.
Talyor se tourne vers elle, le regard brûlant de reproches.
— Facile à dire pour toi ! Tu as toujours ce détachement glacial, comme Solhen. Vous analysez, vous calculez... Mais c'est de nos camarades qu'on parle ! On vient de les murer vivantes dans l'Envers !
Seyla se détache du mur, ses yeux vairons brillant d'une lueur glaciale.
— Ce n'est pas du détachement, c'est de la survie. Ce n'est pas du vide que le Roi a peur, Talyor. C'est de ce qu'on est peut-être devenus là-bas. Et de ce qu'on pourrait faire si on arrêtait de se serrer les coudes pour se hurler dessus.
Elle fusille du regard Kelvar, qui est assis à l'écart, fixant ses gantelets posés sur la table. Le disciple de la Forge sait qu'il a failli mourir par orgueil. Il sait que c'est son geste qui a scellé le sort d'Yhessa.
— Quoi ? finit par cracher Kelvar en croisant le regard de Seyla. Tu veux que je dise quoi ? Que c'est ma faute ? Que si j'avais été plus rapide, Yhessa serait encore là et on aurait pu chercher Nilwen ?
— On aurait surtout pu éviter de donner au Sans-Voix une raison de sourire, réplique Seyla.
Kelvar se lève, renversant presque sa chaise.
— J'ai essayé de l'aider ! J'ai utilisé mes illusions, j'ai...
— Tu as paniqué, Kelvar, coupe Nerion sans baisser les yeux du plafond. On a tous paniqué. Mais toi, tu as voulu prouver que tu valais mieux que les ombres de Vaelran. Et maintenant, on est deux de moins autour de ce feu.
C'est à ce moment qu'Ilharan s'approche d'Eshan avec une tasse fumante.
— Bois, Eshan. La cannelle aide à stabiliser les échos de l'Envers dans le sang. C'est curieux, d'ailleurs... là-haut, les fréquences sont très instables. On dirait que le Roi essaie de peindre un mur avec de la vapeur d'eau. C'est voué à l'échec chromatique.
Talyor s'arrête net, les poings serrés, exaspéré par le ton détaché d'Ilharan.
— De quoi tu parles encore, Ilharan ? Quel mur ? Quelle vapeur ? On parle de nos amies qui sont coincées dans l'Envers !
Ilharan cligne des yeux, l'air sincèrement surpris par l'agacement de son camarade.
— Oh, je parle de la conversation dans la salle du Conseil. Les flux d'Aegis de Kaelis sont très bavards quand on sait écouter les courants d'air. Elle essaie de convaincre le Roi que Vaelran est une "nécessité fractale", mais le Roi, lui, ne voit que "l'œil qui s'éteint". C'est dommage. Il ne comprend pas que pour fermer une porte définitivement, il faut parfois accepter qu'une part de la serrure appartienne déjà à l'obscurité. On ne réveille pas un vieux fantôme sans lui offrir un nouveau corps à hanter.
Le silence retombe brutalement sur la salle commune. Les paroles d'Ilharan semblent peser plus lourd que le plafond.
— Qu'est-ce que tu insinues ? répète Seyla en se redressant, sa voix n'étant plus qu'un sifflement. Quel fantôme ?
— Les échos ne mentent pas, Seyla, répond-il simplement en retournant à sa bouilloire. Si j'étais vous, je ne déballerais pas trop mes affaires. Les valises sont plus utiles que les armoires quand l'ombre d'une tour commence à s'allonger vers l'Est. D'ailleurs, Talyor, ton aura vire au jaune safran, tu devrais vraiment songer à méditer.
— Je vais te faire voir du jaune safran moi... grogne Talyor, mais il est coupé par Kelvar.
Le disciple de la Forge s'est levé lentement. Il s'approche de Seyla. Il ne la regarde pas dans les yeux, préférant fixer un point sur le mur juste à côté de sa tête.
— Pour... pour tout à l'heure, marmonne-t-il, la voix rauque d'humiliation. Sur les Marches. Sans toi... je serais avec elles, dans le noir… ou mort…
Seyla attend, immobile. Elle sent la tension de Kelvar, sa fierté brisée qui tente de se reconstruire sur un merci arraché.
— Merci, lâche enfin Kelvar avant de repartir aussitôt vers le fond de la salle, les poings enfoncés dans ses poches.
Seyla esquisse un sourire imperceptible, presque triste. Elle lève les yeux vers le plafond, là où la réunion invisible se poursuit.
— On n'est pas conviés, murmure-t-elle, mais c'est nous qui allons devoir ramasser les morceaux quand leur mur de vapeur va s'effondrer. On ne retrouvera ni Nilwen, ni Yhessa si les Mentors s'obstinent à jouer avec des forces qu'ils ne nous nomment même pas.
— Pris pour des cons... souffle Nerion en massant sa jambe. Jusqu'au bout.
Au-dessus d'eux, le bruit d'une chaise qu'on repousse violemment retentit. Des pas lourds s'approchent de l'escalier. La réunion est terminée.
La suite mardi entre 18h30 et 21h30.