Le silence de minuit dans le Temple de Kael’Mar n'est jamais total. Il est fait du bourdonnement des cristaux de protection, cette résonance basse qui fait vibrer la pulpe des dents ; et du pas cadencé, lourd et prévisible des gardes royaux sur le marbre. Devant la porte massive des archives, quatre silhouettes se détachent à peine de l'obscurité.
Kelvar trépigne, l'impatience rongeant ses bonnes manières. Ses mains gantées de cuir se serrent sur ses hanches, ajustant nerveusement le garde-corps de ses armes. Il observe le bois sculpté de glyphes d'interdiction, puis le visage fermé de Seyla, taillé dans l'acier et la ronce.
— On est là. Maintenant, tu vas m'expliquer ce qu'on cherche dans la poussière ? C’est quoi cette histoire de "battements" que Talyor a laissé échapper tout à l'heure ?
Seyla ne le regarde même pas. Elle fixe le verrou intérieur qu'elle devine à travers la masse du bois, calculant l'épaisseur de la pierre derrière. À 18 ans, son regard hétérochrome a déjà la sécheresse des vétérans qui n'attendent plus rien de vivant.
— Moins tu en sais, Kelvar, mieux tu dormiras. On cherche une anomalie. Quelque chose que Vaelran a commencé à pister avant les Marches… avec nous trois.
— "Moins j'en sais" ? Tu plaisantes ? s'agace Kelvar en haussant le ton, une veine battant sur sa tempe aristocratique, avant de se raviser et d'étouffer sa voix. Je risque ma place, mon nom et mon titre pour une promenade nocturne et tu me joues la carte du mystère ?
Seyla lève les yeux au ciel, insensible à sa comédie de sang-noble.
— Vous devriez économiser votre souffle, Kelvar, intervient Ilharan.
Le jeune homme est adossé à un pilier, le regard perdu dans le plafond sombre, ses grands yeux noirs totalement hors du temps. Ses bras sont croisés dans de larges manches de toile brute.
— L'air commence déjà à se densifier. Le premier palier est une zone de compression harmonique. Votre agitation ne fera qu'amplifier la distorsion. C'est géométrique.
Talyor, adossée au mur, se prend la tête entre les mains. Ses doigts s'enfoncent dans ses cheveux, ses yeux plissés par une grimace de haine pure envers l'univers entier. Il tire le visage des mauvais jours, submergé par une fatigue existentielle.
— Ça recommence... Les maux de tête... je sens déjà cette pression. Ilharan, par pitié, arrête tes leçons de physique. Ta voix résonne dans mon crâne comme un marteau.
— Ta boîte crânienne manque simplement de flexibilité fréquentielle, Talyor, répond Ilharan d'un ton parfaitement neutre, dénué de la moindre moquerie. C'est un problème d'ajustement osseux.
Seyla soupire, ignorant la querelle, et se concentre. Une volute d'ombre, pareille à de l'encre suspendue dans l'eau, s'échappe de ses doigts et se glisse sous la porte. À l'intérieur, la magie s'infiltre dans le cuivre, manipulant le mécanisme avec la précision d'un scalpel. Un déclic étouffé résonne dans la cavité.
— Kelvar, maintenant, chuchote-t-elle.
Le forgeur s'exécute, bien que ses mâchoires soient contractées d'une frustration cuisante. Il lève sa main droite, activant son Voile Miroir. Une onde de réfraction visuelle et phonique se déploie autour d'eux, courbant la lumière et buvant les bruits d'ambiance. Pour n'importe quel garde passant dans le couloir, l'alcôve des archives paraîtra vide, les ondes visuelles glissant sur eux sans jamais s'accrocher.
Ils franchissent le seuil et traversent la salle jusqu'à la lourde dalle de granit dissimulée derrière les rayonnages d'ouvrages interdits. Seyla la pousse dans un grincement de pierre féroce, révélant l'escalier qui s'enfonce dans les entrailles de la terre, là où la lumière des cristaux ne pénètre jamais. À peine ont-ils descendu les premières marches que l'air change : il devient poisseux, lourd, chargé d'une odeur de sang séché et de métal oxydé.
— Le voilà, murmure Seyla. Le Premier Palier. Le laboratoire de l'étrange…
Soudain, le sol semble tressaillir sous leurs bottes. Une onde sourde, interne, qui fait remonter le cœur dans la gorge.
*Boum.*
Talyor lâche un gémissement étouffé, s'agrippant à la rampe de pierre comme un noyé à son épave.
— C’est ça... ce battement... ça me broie les tempes. Et avec Ilharan qui n'arrête pas de commenter chaque vibration, j'ai l'impression que mon cerveau va couler par mes oreilles.
— C’est fascinant, souligne Ilharan, imperturbable, captivé par la poussière qui lévite d'un millimètre au-dessus des Marches. La fréquence a glissé d'un demi-ton. On dirait que la frappe lourde dont parlait Vaelran. Ce choc de métal qu'il comparait à une enclume, commence à chauffer. Vous entendez, Kelvar ? C’est la résonance du métal originel qui appelle le sang.
Kelvar, dont le Voile Miroir grésille et vacille légèrement sous l'effet de l'onde de choc mystique, regarde autour d'eux avec une inquiétude croissante qu'il essaie tant bien que mal de masquer sous du dédain.
— Je n'entends que le sifflement de mes oreilles, Ilharan ! Et arrête de me vouvoyer, bon sang ! On dirait que tu parles à un fantôme ou à un vieillard !
Ilharan penche la tête de côté, observant Kelvar comme une curiosité, sans comprendre la racine de son agacement.
— Vous êtes pourtant bien là, Kelvar, note le disciple d'Aegis avec une sincérité désarmante. Même si votre spectre est d'un rouge colérique assez fatigant pour l'œil. C'est simplement la distance grammaticale correcte.
— La ferme Ilharan ! grogne Kelvar en serrant les poings à en blanchir ses gants.
— On continue, tranche Seyla, tirant ses deux lames au son sec de l'acier libéré. On doit atteindre le point où l'eau ne reflète plus le ciel.
Ils s'enfoncent plus bas, là où la poussière sèche fait place à une humidité noire et collante. Le Premier Palier s'ouvre toujours sur une salle immense, voûtée comme un thorax gigantesque, dont les piliers semblent avoir poussé organiquement du sol plutôt qu'avoir été taillés. Sur l'un d'eux, à moitié effacées par le temps et la moisissure, des marques familières attirent le regard de Seyla.
— Regardez ça, murmure-t-elle en s'approchant.
Ils sont au cœur du Premier Palier comme la première fois, et la tension entre l'orgueil bafoué de Kelvar et la déconnexion totale d'Ilharan est presque aussi lourde que la pression mystique qui écrase le lieu.
L’air a l'épaisseur d'un linceul humide. En franchissant le seuil du laboratoire occulte, Seyla sent immédiatement que l'endroit a réagi à leur présence. Ce n'est plus seulement une morgue de l'esprit, c'est une cellule organique qui a continué de respirer, seule, dans le noir, nourrie par l'interdit.
Les bocaux de verre noirci, qui contenaient autrefois des fragments d'ombre s'agitant comme des insectes captifs, ont bougé. Certains jonchent le sol, brisés, libérant une substance huileuse qui refuse de sécher et pue la bile. Les parchemins faits de peau translucide, épinglés sur des pupitres d'os polis, semblent vibrer d'une calligraphie vivante qui rampe et se tord sur le support dès qu'on détourne le regard pour essayer de la fixer.
Kelvar s’arrête net, son Voile Miroir grésillant désagréablement au contact de cette atmosphère acide. Il tend une main gantée et touche le mur, rétractant aussitôt ses doigts avec un haut-le-cœur.
— C’est quoi cette abomination ? siffle-t-il, la main crispée sur le pommeau de sa dague. On dirait de la chair pétrifiée... C’est chaud. C’est une insulte à la forge et à la pierre !
— Vous devriez admirer la fluidité de la structure, Kelvar, intervient Ilharan.
Le moine s'approche d'une immense fresque murale gravée à même la roche. Sans hésitation, il pose son front directement contre la surface tiède et poisseuse, le visage apaisé.
— Voyez comme le vide essaie de se souvenir de la forme. C'est une jolie tristesse. La pierre a oublié d'être solide pour devenir un rêve de chair. C'est très doux au toucher.
— On s'en fout de tes rêves, décolle ta tête de là, c'est dégueulasse ! siffle Talyor, les dents serrées, pressant ses paumes contre ses tempes comme s'il essayait de retenir sa boîte crânienne d'éclater. J'ai l'impression que mon cerveau va fondre. Arrête de parler, ta voix résonne dans ce... cuir... comme un marteau.
Seyla ignore les tensions et le dégoût ambiant. Elle se dirige vers le pupitre central, balayant les fragments d'os brisés d'un revers de manche pour déchiffrer les notes qu'elle avait déjà aperçues lors de sa venue avec Vaelran.
— Regardez ces schémas... Ils appellent Tatsuma "Le Sans-Voix". Ils parlent de provinces, de domaines... comme si l'Envers n'était pas qu'un chaos, mais un empire organisé.
Elle passe ses doigts fins sur une ligne de texte gravée à la pointe sèche, qui vibre sous sa peau comme un courant électrique.
— C'est étrange. Pourquoi quelqu'un essaierait de mélanger de la pierre avec de la charogne ? On dirait qu'ils essaient de coudre deux tissus qui refoulent la même aiguille. C'est immonde.
— C'est fascinant, remarque Ilharan en faisant osciller une fiole de verre noir au bout de ses doigts incertains. On s'évertue à construire des murs alors qu'Aziris semble vouloir recoudre les rideaux. Il veut marier le jour et la nuit, le dur et le mou.
Seyla se penche davantage, tirant sur un parchemin scellé au bas du pupitre par de la cire noire. Des glyphes complexes, radicalement différents des runes de Kael'Mar, y sont tracés d'une main frénétique. Elle ne comprend pas toute la syntaxe, mais un mot, répété dans les marges comme une obsession de dément, attire son attention.
— « Éclipse »... murmure-t-elle, repassant le mot du bout de son surin. Ça revient partout. Comme si c'était la clé de cette... couture.
— Vous avez remarqué ? La respiration de la maison change, observe Ilharan avec une sérénité déroutante, observant une poussière noire qui lévite en spirale autour de ses doigts. L'air n'appartient plus à nos poumons. Il s'en va ailleurs.
Soudain, la roche sous leurs pieds se soulevant brusquement, le sol tressaille... Un nouveau battement. Mais ici, dans cette cavité tiède, il ressemble au bruit d'une lourde machinerie de guerre qui s'enclenche dans les profondeurs. Une aspiration massive, lointaine, qui vide la pièce de son air.
Talyor vacille, ses genoux se dérobent, son regard s'embrume de terreur. Le choc vibratoire fait sauter les verrous de son esprit : un souvenir le frappe violemment, avec la clarté d'une décapitation. Le champ de bataille des Marches. La terre brûlée, l'odeur du souffre. Et ce moment précis où tous les Fléaux, des centaines de masses informes, s'étaient soudain arrêtés de huer pour converger vers lui, d'un seul mouvement, comme si une force unique et colossale les tirait par un fil invisible attaché à ses viscères. L'angoisse le submerge, le souvenir de cette convergence colossale lui broyant la poitrine.
— Ils… me voulaient... balbutie Talyor, livide, la sueur froide coulant le long de son cou. Ils convergeaient tous au même point... comme s'ils attendaient quelque chose… de moi…
L'angoisse le submerge, une vague de froid spectral qui lui broie les poumons. La sensation d'être une proie dénudée face à l'immensité du néant est si vive qu'il en oublie de respirer, ses yeux roulant dans leurs orbites.
— Talyor ! Respire, bordel ! ordonne Seyla en le secouant violemment par le col de son pourpoint. Ce n'est qu'un souvenir ! Sois là !
— Un souvenir qui a une fréquence très actuelle, note Ilharan avec une pointe d'inquiétude abstraite, la première depuis le début de la nuit. Ta panique, Talyor, agit comme un phare dans cet entre-deux. La masse de ton angoisse alourdit l'air. Tu appelles ce que tu crains.
Le sol vibre à nouveau. Un choc plus sec, plus lourd, terriblement métallique.
*CLANG.*
Le son retentit dans leurs boîtes crâniennes, pareille à la frappe monumentale d'un marteau de forge d'acier divin tombant sur une enclume invisible en contrebas. Au bout du couloir, l'obscurité moite semble se déchirer comme une toile pourrie, révélant une salle immense baignée d'une lumière violette, pulsante et malade. C'est le cœur du Second Palier, et ce qui les y attend ne ressemble à rien de ce qu'ils ont affronté jusqu'ici.
— On ne peut pas rester dans cette alcôve, tranche Seyla en voyant la main de Kelvar trembler violemment sous l'effort de maintenir le Voile Miroir intact. On a soulevé le tapis, mais ce qu'il y a dessous est trop vaste pour nous. On doit descendre. Talyor, respire…
— Oui Talyor, ajoute Ilharan en l'observant avec une étrange intensité clinique. Mets en pratique les techniques de Kaelis. Stabilise ton spectre avant qu'il ne nous trahisse et ne dessine notre position sur la pierre.
Seyla se tourne vers l'arche monumentale faite d'os fossilisés et de roche pulsante qui marque le passage vers les profondeurs.
— Le Second Palier nous donnera peut-être plus de réponses sur cette "Éclipse". On y va. Kelvar, ne lâche pas ton voile, reste concentré.
L'escalier vers le Second Palier s'ouvre devant eux comme une gorge béante. La pression y est si intense qu'elle rend chaque pas plus lourd que le précédent, comme si l'air lui-même, devenu fluide et hostile, refusait qu'ils s'enfoncent plus loin dans les entrailles du monde.
La suite Mercredi entre 20h30 et 22h...