Le coup de métal contre le chêne résonne comme un glas dans la pièce voûtée. Mais pour Seyla, ce n'est pas le signal de la reddition ou de la terreur. C'est l'étincelle qui fait exploser la poudrière.
Elle ne regarde pas Lynara. Elle ne cherche pas l'approbation de Kaelis. Ses yeux s'assombrissent brutalement, jusqu'à devenir deux puits d'ombre absolue dénués de la moindre lueur humaine. Alors que la lourde poignée de bronze commence à tourner dans un grincement sinistre, l’obscurité ne se contente plus de couler de ses poignets : elle l'absorbe tout entière.
En un battement de cœur, la silhouette de la jeune femme se liquéfie, devenant une tache d'encre vivante et vorace qui glisse sur les dalles et se fond instantanément dans les ombres portées des hautes bibliothèques.
— Seyla ! étouffe Talyor, les yeux écarquillés par la panique, sa voix manquant de dérailler.
Kelvar, comprenant immédiatement que le piège est en train de se refermer sur leurs têtes et refusant de finir en cellule, agit par pur réflexe de survie. Il plaque ses paumes l'une contre l'autre avec un claquement sec. Une onde de distorsion chromatique, pareille à de l'huile brûlante sur de l'eau, s'échappe de ses mains.
— Voile Miroir ! rugit-il, la gorge nouée.
La lumière dans la salle des Mentors se tord violemment. La réalité semble se plier et se réfrôler sur elle-même dans un grésillement d'ozone. Sans demander leur avis à qui que ce soit, la magie de Kelvar s'étend en aveugle et englobe brutalement les autres dans sa bulle d'invisibilité instable, renvoyant l'image d'une pièce vide.
— Qu'est-ce que vous faites ?! s'écrie Lynara, les mains levées pour intercepter leurs silhouettes évanescentes, mais ses doigts ne frappent que du vent chaud.
La lourde porte de chêne vole en éclats contre la muraille. Seraphis apparaît sur le seuil, drapée dans ses soies translucides et ses fils d'argent. Son regard d'une clarté de scalpel, perce les moindre détais. Derrière elle, les piques de bronze de la garde royale étincellent d'un éclat froid et meurtrier.
— L'air ici est... corrompu, siffle l'Oracle, ses narines frémissant sous l'odeur du vide. La fréquence brûle. Où sont-ils ?
C'est là que le piège saute. Projeté malgré lui dans cette fuite improvisée, Talyor cède à la panique. Sa magie de l'air s'emballe complètement. Un coup de vent cyclonique et désordonné jaillit autour de ses chevilles, balayant les parchemins de la table et repoussant les gardes du seuil.
Dans ce chaos naissant, Ilharan ne bouge toujours pas. Il est adossé à la fenêtre, observant la lumière du soleil se déformer sous l'effet du Voile de Kelvar. Les autres courent déjà, bousculant la garde dans un fracas d'acier. Ilharan regarde la pièce, regarde Seraphis qui s'avance, puis fixe l'onde d'ombre que Seyla laisse derrière elle dans le couloir.
Un léger pli s'incruste sur son front. Il perçoit quelque chose.
« La note s'est déplacée, » se dit-il. Avec un flegme déroutant, comme s'il choisissait simplement de prendre le train en marche pour écouter un morceau de musique jusqu'au bout, le jeune homme remet son bâton de bois clair sous son bras, pivote sur ses talons et s'engage à son tour à la suite du trio sous la bulle grésillante du Voile.
— Attendez-moi, Kelvar, murmure Ilharan d'une voix parfaitement posée au milieu des hurlements. La cadence de votre fuite est totalement asymétrique si je ne suis pas là pour équilibrer la ligne de basse.
— Mais de quoi tu parles ?! hurle Talyor, manquant de se ramasser sur le marbre alors que les gardes se redressent derrière eux. Tu étais arrêté comme un piquet ! Pourquoi tu nous suis ?!
— La fréquence de cette pièce est devenue vulgaire, réplique le disciple d'Aegis sans accélérer sa foulée, glissant avec une grâce spectrale. La vôtre est chaotique, mais elle a le mérite d'être vivante.
— Je vais vous tuer tous les deux ! rugit Kelvar entre ses dents serrées, la tempe trempée de sueur froide alors qu'il tente de maintenir la distorsion. Talyor, retiens ton maudit souffle, tu fais vibrer la trame avec tes bourrasques !
— Le rythme de cette fuite est d'une improvisation totale, murmure Ilharan en observant les étincelles qui jaillissent du Voile Miroir de Kelvar, mais la symétrie reste fascinante.
La traque s'envenime à une vitesse folle Au détour de la grande rotonde des Arches, deux escouades entières de la garde royale débouchent de l'aile Est, leur coupant totalement la route. Le choc brise la concentration de Kelvar : le Voile Miroir vole en éclats dans un claquement d'ozone.
Leurs silhouettes réapparaissent en pleine lumière.
— LES VOILÀ ! rugit le Capitaine Valerius. ENCERCLEZ-LES !
— On est mort, on est mort, on est tellement mort... répète Talyor en boucle, cherchant une issue des yeux.
— La ferme ! siffle Seyla.
Au lieu de ralentir, elle s'arrête pile au centre du carrefour. Sa magie d'ombre crépite le long de ses bras. En deux pulsations d'encre liquide et glaciale, la matière noire se dédouble violemment à ses côtés : deux silhouettes d'ombre parfaitement identiques à la sienne émergent du sol. Leurs contours sont si précis et leur posture si agressive qu'il est impossible de distinguer la vraie Seyla des deux fantômes.
— Kelvar, emmène-les vers les cuisines ! ordonne la vraie Seyla.
D'un geste sec de la main, elle envoie ses deux doubles s'élancer à toute vitesse dans la galerie Est, à l'opposé de leur chemin ! Les clones d'ombre bondissent sur les balustrades, simulant un assaut furieux en poussant des cris de guerre rauques qui résonnent dans toute la voûte.
— Ils bifurquent vers les armeries ! hurle le Capitaine des gardes, complètement duper. Suivez-les ! Rabattez la seconde escouade !
Le gros des troupes royales se rue à la suite des deux feintes d'ombre, donnant un coup de bouclier dans le vide et s'engouffrant dans la mauvaise galerie dans un fracas d'acier assourdissant.
— Bien joué Vorenth, lâche Kelvar avec un sourire féroce en profitant de l'ouverture.
— Avancez au lieu de bavarder ! crache Seyla en se ruant vers le couloir opposé.
Le petit groupe débouche en trombe dans les cuisines, et la scène frôle immédiatement le théâtre d'arrière-garde. La brigade entière s'arrête net, des louches de bouillon brûlant suspendues au-dessus des marmites.
— Mais vous vous foutez de ma tronche ?! s'égosille le chef cuisinier, une louche géante braquée sur eux comme une épée. Vous venez de descendre de cette trappe il y a une heure et quart !
— Et cette fois ils remontent, non mais c'est un concept ?! hurle une servante en manquant de lâcher son plateau de vaisselle d'argent.
— Ah mais vos gueules, je fais ce que je peux ! râle Talyor, le visage rouge de sueur en manquant de s'étaler sur une couenne de lard.
— La note de ce plat manque singulièrement de cuisson, observe Ilharan d'un ton parfaitement calme en évitant un navet volant d'un simple écart de tête.
— Tirez-vous de là, vous allez nous ruiner le potage ! braille un marmiton en se jetant au sol pour rattraper un choux-fleurs qui s'envole sous la poussée d'air de Talyor.
Talyor glisse sur la graisse chaude, mais un ombre de Seyla le rattrape brutalement par le col "in extremis" pour le propulser vers l'escalier dérobé des Scribes.
Alors qu'ils grimpent les marches en bois mou quatre par quatre, un bruit métallique terrifiant fait trembler toute la cage d'escalier : la lourde herse du péristyle s'écrase sur le sol, scellant l'accès principal. En haut, la trappe de bois est bloquée par une barre de fer rouillée.
— C'est verrouillé ! s'étrangle Talyor, le visage livide, se jetant de tout son poids contre la trappe.
— Laissez-moi la fréquence, intervient calmement Ilharan.
Le jeune homme s'avance sans la moindre hâte, lève son bâton de bois clair, calcule l'angle de la barre à travers les fentes du plancher, et en frappe le bois avec une précision chirurgicale.
*TOC.*
La vibration fait sauter la barre de son berceau. Kelvar et Talyor poussent la trappe de toutes leurs forces, et elle bascule enfin dans un grand craquement.
Ils débouchent en trombe sur la haute passerelle en surplomb des galeries supérieures. Les doubles d'ombre de Seyla se dissipent à ce moment précis à l'autre bout du Temple dans un nuage de fumée, laissant la garde royale furieuse de s'être fait rouler dans la farine.
Devant le groupe s'ouvre enfin l'immensité sombre et familière des rayonnages des archives interdites.
— Par ici ! tranche Seyla, le regard étincelant de fureur.
Ils s'engouffrent précipitamment dans le boyau obscur du passage, laissant derrière eux le vacarme des cloches, une Seraphis furieuse et deux Mentores pétrifiées par l'ampleur du désastre.
— C'est bien mais... On est pas encore sorti de ce maudit Temple les gars ! On fait quoi maintenant ? Ils vont vite nous retrouver... Panique Talyor.
Le pacte des deux jours vient de voler définitivement en éclats : ils ne sont plus des disciples en attente d'un jugement. Ils sont désormais des fugitifs traqués, embarqués de force dans les entrailles d'un Temple transformé en cage d'acier... et leur seule certitude est que la moindre erreur de pas sera la dernière.
La suite mercredi entre 18h30 et 21h...