VIRELLIA - livre 2
Chapitre 23 : La Respiration des Cailloux
2481 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 05/08/2026 18:48
L’obscurité des archives les accueille comme un L’obscurité des archives les accueille comme un sanctuaire de pierre et d'oubli, saturée de cette odeur de poussière millénaire, d'encre de seiche et de cuir tanné qui semble figer le temps. Le Voile Miroir de Kelvar vacille dangereusement ; la sueur perle sur son front, traçant de longs sillons propres à travers la suie qui lui macule le visage. L'onde de distorsion chromatique qui les enveloppe grésille comme une mèche en fin de vie, sa réserve d'Essence touchant à sa limite absolue.
— Je... je perds le contrôle de mon Essence ! siffle Kelvar, les dents serrées, sa mâchoire contractée au point d'en être douloureuse tandis que ses arms recouverts d'ombre tremblent sous l'effort. Mon flux s'épuise, bon sang !
Ils débouchent dans la grande salle des registres, là où les rayonnages de chêne noir montent en spirale jusqu'à se perdre dans les ténèbres étouffantes du plafond. Au milieu de ce mausolée de papier rance, Frère Ingel est assis en tailleur sur son pupitre massif. Le moine quinquagénaire fixe le cadavre empaillé de Maître Corbillat avec un air d'intense préoccupation philosophique, totalement hermétique au bordel qui règne dans le reste du Temple.
— Ingel ! On a besoin de sortir d'ici ! Le passage ! Il est où déjà ?! demande Seyla de manière précipitée, les yeux vairons balayant les ténèbres de la pièce.
Ingel se contente d'un petit signe de main agacé sans même les regarder, pour leur faire comprendre qu'il est extrêmement occupé et qu'ils interrompent une séance capitale.
— Ah, voyez-vous, Maître Corbillat, marmonne Ingel en tapotant le bec de l'oiseau mort, les ombres matinales ont aujourd'hui une fâcheuse tendance à courir après leurs propres queues. C'est la troisième fois ce mois-ci que la lumière se décompose en bémol...
Au même instant, un choc monumental fait trembler la grande porte en chêne à l'entrée des archives. Les béliers de la garde royale frappent déjà le bois dans un fracas d'enfer.
— ... et je me demandais justement si le Roi Silas n'avait pas oublié de nourrir les phalènes de la voute, poursuit paisiblement Ingel sans même sursauter sous l'impact.
— Mais Ingel, par le Voile, FERME-LA ET DÉPÊCHE-TOI DE NOUS RÉPONDRE ! explose Talyor en se prenant la tête à deux mains, au bord de l'apoplexie. On s'en fout de ton oiseau et de tes phalènes ! La garde est en train de défoncer la porte avec un bélier ! Montre-nous où est ce foutu passage secret avant qu'on finisse tous pendus par les pieds !
Ingel lève lentement ses yeux sombres vers Talyor, clignant des paupières avec une sérénité exaspérante.
— Les gardes cherchent des vivants à clouer au mur, Talyor, mais ils ne trouveront ici que de la poussière et un moine qui discute avec un oiseau mort, répond Ingel avec un sourire en coin qui n'a cette fois rien de fou. La terre respire mal aujourd’hui. Maître Corbillat dit que les courants d'air ont un goût de fer roux et de colère royale. Le Roi a fermé les yeux du Temple sous sa quarantaine, mais il a oublié que les racines voient encore dans le noir.
Il saute de son pupitre d'un geste sec et fluide, tout à fait agile pour son âge, et désigne du bout du doigt le fond obscur de la salle. Là-bas, la statue d'albâtre de l'Unique au nez gratté semble les observer de son orbite vide.
— Le passage est encore ouvert, petites ombres. Maître Corbillat dit que les rats vous attendent là-dessous. Ils aiment les histoires qui finissent dehors, loin des cages dorées. Allez-y. La respiration des cailloux vous guidera.
Ilharan s'avance d'un pas fluide. Sans prononcer une parole, il frappe le sol de son bâton de bois clair.
*TOC*
Une résonance cristalline et pure se propage à travers les dalles, venant réaligner la fréquence de la pièce. La vibration stabilise l'Essence de Kelvar pour quelques précieuses minutes supplémentaires, étouffant la distorsion du Voile.
Ils se précipitent vers le fond de la salle, là où les chroniques des grandes pestes et des martyrs s'entassent sous des toiles d'araignée séculaires. Seyla trouve immédiatement la dalle maculée d'encre fraîche. D'un effort commun et désespéré, Kelvar et Talyor glissent leurs doigts sous la pierre et la soulèvent, révélant la bouche béante et sombre du conduit de service.
Une bouffée d'air glacial, chargée d'une odeur d'humus, de moisi et d'oubli, les frappe de plein fouet au visage.
— Merci, Ingel, lance Seyla sans se retourner, avant de s'engouffrer la première dans le trou noir.
Le moine ne répond pas. Il s'est déjà rassis avec souplesse devant son corbeau immobile, reprenant sa conversation mutique alors que le choc final de la porte des archives brisée par la garde royale retentit enfin à l'autre bout de la grande bibliothèque.
La descente est une véritable épreuve pour leurs nerfs à vif. L'étroit conduit de pierre verticale est recouvert d'une fine pellicule de ce givre noir qu'ils avaient déjà remarquée lors de leur première descente avec Vaelran, une substance minérale qui semble littéralement boire le faible éclat de leurs glyphes liens. Ils glissent le long des parois rugueuses, se déchirant les paumes et les genoux, le cœur battant à tout rompre contre leurs côtes.
Ils débouchent enfin avec un grand fracas de pierres dans la grande galerie de service des blanchisseuses, un tunnel bas de plafond où une eau saumâtre et puante suinte des murs. Au loin, un très faible rai de lumière grise et blafarde indique la liberté : la trappe de vidange qui donne directement sur les douves sèches, sous les remparts extérieurs de la cité.
Ils rampent dans les derniers mètres de boue, de calcaire et de fange, étouffant leurs jurons, avant de basculer enfin à l'air libre.
Ils tombent lourdement sur le lit de cailloux tranchants des douves sèches, protégés de la vue des archers postés sur les tours par l'angle mort naturel des bastions de basalte.
Devant eux, sous la brume matinale, s'étendent les premiers piliers de la forêt de Khar’ra, sombres, denses et impénétrables, là où dans les profondeurs oubliées se dresse la Forge des Ombres.
— On a réussi... souffle Talyor en se relevant péniblement, tremblant de froid dans sa tunique trempée, se massant la chevelure blonde pleine de boue. On est dehors !
— On n'est nulle part du tout, Talyor, le corrige Seyla d'une voix glaciale, les yeux fixés sur les crénelages au-dessus de leurs têtes, où les premières torches des patrouilles s'allument dans le brouillard. On est juste des cibles mouvantes en plein découvert. Direction la forêt, ne vous arrêtez pas... On rejoint la Forge. Vaelran y est certainement encore.
Le son rauque de la grand-cloche d'alarme du Temple déchire la brume, un battement de bronze lourd et régulier qui fait vibrer le sol sous leurs bottes. À chaque coup, le groupe s'enfonce davantage dans les herbes hautes et coupantes qui bordent les douves, fuyant la silhouette gargantuesque du Temple de Kael’Mar qui s'efface lentement derrière eux comme un navire de pierre sombre noyé dans le brouillard.
Ils atteignent enfin les premiers piliers de basalte de la forêt de Khar’ra. Ici, la roche ne pousse pas au hasard : elle surgit du sol sous la forme de colonnes hexagonales parfaites, entrelacées de racines noires et noueuses qui ressemblent à des veines pétrifiées. L'air y est plus lourd, plus dense, chargé d'une humidité ferreuse qui pèse sur leurs poumons épuisés.
Talyor frissonne brutalement, réajustant sa cape désormais maculée de poussière et de suie sèche. Il regarde autour de lui, la main crispée sur sa garde, ses yeux bleus balayant nerveusement les ombres mouvantes des arbres qui semblent se refermer sur eux comme une mâchoire végétale.
— Ça me rappelle étrangement notre seconde mission... Pas la plus réjouissante de ma carrière, grimace-t-il, sa voix tremblant légèrement. L'air ici est... lourd. On dirait qu'on marche dans de la laine de roche trempée. Et comment on est censés la trouver, votre académie ? Si les patrouilles du Roi tournent autour, on va finir par se faire cueillir comme des novices à leur tout premier examen !
Kelvar s'arrête net et se tourne lentement vers lui. Un sourire en coin, teinté d'une arrogance aristocratique et protectrice, redessine ses traits fatigués malgré la suie. Il désigne d'un geste large les ténèbres impénétrables qui s'étendent devant eux, là où la logique visuelle et les perspectives habituelles semblent s'effondrer.
— Les patrouilles du Roi ? Ils peuvent envoyer toute l'armée de Virellia s'ils le veulent, Talyor. Ils ne trouveront rien d'autre que des cailloux tranchants, de la brume et des ronces.
Il pose sa main droite sur une paroi de basalte brut. L'ombre de la roche semble s'élever pour laper ses doigts avec une douceur liquide, réagissant à l'Essence d'ombre qui coule dans son sang et reconnaissant l'un des siens.
— Le Roi Silas a commis une erreur stratégique monumentale en renvoyant tous les disciples de la Forge à notre académie après le bannissement de Vaelran. Il n'y a plus un seul manieur d'ombres au Temple, et encore moins dans sa garde royale. Et sans l'Essence de l'un d'entre nous pour « ouvrir » dissiper l'illusion d'absence, la Forge des Ombres n'existe tout simplement pas pour le reste du monde. C'est un angle mort dans la réalité. Pour eux, c'est une forêt morte. Pour nous, c'est une citadelle.
Seyla acquiesce en silence, ses yeux vairons scrutant les flux d'Essence que les deux autres ne perçoivent pas. Pour elle et Kelvar, le paysage commence déjà à se distordre : les colonnes de pierre se décalent imperceptiblement, révélant des sentiers secrets tracés par l'obscurité elle-même.
Cependant, elle s'arrête brusquement, son regard tombant sur son propre poignet.
Sous sa peau, son glyphe lien pulse d'une lueur violette et résiduelle. C'est une balise silencieuse mais constante dans l'obscurité.
— On a un problème beaucoup plus immédiat, lâche-t-elle, sa voix devenant dure comme du fer. Ces glyphes... Tant qu'on porte cette empreinte sous la peau, on est des balises pour le Temple. Seraphis peut nous pister à travers tout Virellia comme des torches dans le noir. On ne peut pas emmener l'Oracle jusqu'aux portes de la Forge. Vous savez ce que ça veut dire ?
Kelvar blêmit légèrement, réalisant la violence de l'implication. Arracher un glyphe lien, c'est arracher une partie de sa chair et briser le canal d'Essence lié à son statut de disciple.
— Oui… que même s'ils ne trouvent pas l'académie… on sera coincés comme des rats dans une nasse… lâche-t-il entre ses dents à contre-cœur.
— Attendez, quoi ?! intervient Talyor en faisant un pas en arrière, le visage décomposé. Vous êtes en train de dire qu'il faut qu'on se charcute le poignet avec les dents au milieu des ronces ?! Non mais vous êtes complètement malades, c'est pas une option, ça ! Dites-moi qu'il y a une autre option !
— On s'en débarrasse. Ici. Et maintenant, tranche Seyla sans même lui jeter un regard. Ilharan, prépare-toi. Tu es le seul capable de recoudre ce qui va être déchiré.
— Mais Seyla, réfléchis deux secondes, par la Triade ! s'égosille Talyor en chuchotant furieusement. On vient de se taper une traque dans tout le Temple, je suis trempé d’eau croupie, j'ai de la suie jusque dans les narines, et ta solution prioritaire c'est la mutilation spontanée ?!
Malgré les plaintes du jeune homme, ils s'accroupissent au pied d'un monolithe de basalte, dissimulés sous la canopée noire. Seyla ne perd pas une seconde en hésitations ou en lamentations : elle dégaine une dague au fil impeccablement aiguisé. Elle saisit le bord de son propre glyphe avec la lame, là où la marque magique est incrustée dans la chair même de son poignet.
— Oh bordel de... réprime Talyor en se détournant violemment, une main plaquée sur sa bouche, au bord du vomissement.
La jeune femme prend une grande inspiration puis d'un geste sec, brutal, effroyable, elle enfonce la pointe de la lame et l'arrache avec un morceau de sa propre chair.
Un cri de douleur reste coincé dans sa gorge alors qu'une décharge d'Essence violacée jaillit de la plaie béante, faisant grésiller l'air autour d'eux. Quelques gouttes de sang coulent mais elle ne pleure pas, les dents serrées à s'en briser la mâchoire.
Aussitôt, les mains d'Ilharan s'illuminent d'une lueur opaline et apaisante. Le disciple d'Aegis plaque ses paumes sur le poignet sanglant de Seyla, canalisant sa propre Essence pour stabiliser la brèche qui menace de s'emballer et de déchirer sa peau. Une onde de guérison coule dans ses veines, refermant les tissus et apaisant le choc spirituel.
— Au suivant, Kelvar, murmure Ilharan d'un ton parfaitement neutre, bien que son front perle de sueur sous l'effort de concentration.
Kelvar prend la dague et tend son bras, la mâchoire si crispée que ses muscles saillent sous sa peau. L'arrachage est d'une violence inouïe. Le disciple de la Forge lâche un grognement étouffé de bête blessée, sa propre ombre s'agitant de manière incontrôlée autour de lui. Mais une fois encore, la magie curative d'Ilharan opère, scellant la brèche et effaçant la signature énergétique de la Couronne.
Talyor suit, hurlant à demi dans sa manche sous la douleur, puis Ilharan lui-même, aidé par Kelvar qui maintient la cohésion de son ombre pour étouffer le bruit de la déchirure.
Les quatre glyphes ensanglantés gisent désormais sur le sol de pierre, petites marques de lumière mourantes qui s'éteignent dans la poussière noire.
— C'est fait, souffle Seyla en massant son poignet désormais nu et recouvert d'une fine cicatrice rose. On est invisibles. Pour de bon.
Kelvar se redresse lentement, rajustant sa cape, son regard d'acier plongeant dans les profondeurs obscurcies de Khar'ra.
— Maintenant, trouvons Vaelran avant que la forêt ne change d'avis sur notre accueil.
La suite Vendredi entre 18h30 et 21h...