VIRELLIA - livre 2

Chapitre 24 : Les Laissés-pour-Compte

Par soazig

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Le silence qui s'abat sur la salle des Mentors après le fracas de la fuite est plus assourdissant que le hurlement d'alerte qui continue de résonner à travers les voûtes séculaires du Temple. L'air y est saturé, presque pesant, puant encore l'ozone, l'ombre brûlée et cette trace de vent ionisé laissée par l'emballement magique de Talyor. Les parchemins balayés par sa bourrasque retombent lentement sur les dalles de marbre comme des feuilles mortes dans un sanctuaire profané.


Lynara est restée le bras tendu vers le vide. Ses doigts, d'ordinaire si fermes et précis, restent crispés sur le néant, à l'endroit exact où elle s'apprêtait une seconde plus tôt à saisir le poignet de Seyla. Son visage est blême, d'une pâleur de craie sous sa chevelure rousse, ses yeux bleus fixes rivés sur le pan de chêne défoncé dont les gonds en bronze gémissent encore sous la contrainte. Elle n'est pas sous le coup d'une tristesse déplacée ; elle est rongée par une fureur froide, lucide et dévastatrice. Ces disciples viennent d'imposer un chaos monumental au pire moment possible, traînant l'intégralité du groupe vers l'échafaud par pure témérité.


À ses côtés, Kaelis garde les mains jointes contre sa poitrine, ses paumes à la peau mate pressées l'une contre l'autre dans une posture de méditation forcée. La Mentore d'Aegis a les paupières closes, le visage crispé par une douleur invisible. Elle a tenté de capter une fréquence, un reste de la vibration d'Ilharan, mais elle ne rencontre que le mur de silence absolu érigé par leur fuite désordonnée. Son disciple le plus singulier s'est laissé emporter par la tempête des autres, laissant l'équilibre de leur ordre voler en éclats.


Au milieu de ce désastre absolu, les trois apprentis restants forment un triangle d'incertitude, de choc et de tension au bord de l'explosion.


Nerion est debout au centre de la pièce, massif comme un monolithe. Ses poings sont si fermement serrés que les tendons de ses avant-bras saillent comme des cordages de navire sous la peau, ses phalanges devenant blanches à force de pression. Eshan, quant à lui, n'a pas reculé d'un pouce. Toujours d'un calme méticuleux qui frôle l'insensibilité, le jeune érudit observe les résidus d'Essence qui grésillent encore sur la table de pierre avec une intensité clinique. Son esprit analytique calcule déjà les retombées politiques et physiques, évaluant froidement leurs chances de survie maintenant qu'ils sont les « laissés-pour-compte » d'une équipe de fugitifs traqués.


— Ils sont partis... murmure Kaelren, sa voix grimpant dangereusement dans les aigus pour rompre la pesanteur de la pièce.


La disciple du Feu fait frénétiquement les cent pas sur le marbre, sa crinière rousse tressautant sous l'effet de sa magie thermique qu'elle ne parvient pas à réprimer. Ses yeux gris sont hantés par une fureur volcanique mêlée à un profond sentiment de trahison. Elle regarde la porte fracassée, puis se tourne vers Lynara.


— Ils nous ont foutus dans la merde jusqu'au cou ! Seraphis va débouler d'une seconde à l'autre avec toute la Garde Royale aux fesses ! Qu'est-ce qu'on est censés faire, nous ?! Rester gentiment plantés ici à tendre nos poignets pour qu'on nous mette les fers par association ?!


Elle s'arrête net devant Nerion, le saisissant à deux mains par le col de sa tunique bleue, pour le secouer violemment, sans parvenir à ébranler d'un millimètre le colosse de pierre.


— Réveille-toi, le caillou ! Pour Seraphis et pour le Roi, qu'on les ait suivis ou qu'on soit restés plantés comme des piquets, on est des traîtres et des complices par simple présence !


Lynara se redresse enfin, ravalant sa stupeur pour réenfiler son masque d'acier et de commandement. Ses yeux bleus se percent d'une lueur dure et impitoyable.


— Kaelren a raison, tranche Lynara d'une voix sèche qui claque comme un coup de fouet dans la pièce. Ne vous faites pas la moindre illusion. Seraphis ne cherche pas la vérité ou la justice, elle cherche des coupables immédiats à présenter au Roi pour masquer l'échec cuisant de sa quarantaine et la faille dans la sécurité du Temple. Si la garde franchit ce seuil dans dix secondes, nous finissons tous dans les geôles avant la tombée de la nuit, promis à la question.


Eshan ajuste les bracelets de cuivre qui garnissent ses poignets, faisant glisser les anneaux gravés avec un cliquetis nerveux et régulier.


— Mentore, ils ont forcé le passage devant l'Oracle elle-même, réplique Eshan de sa voix monotone. Il n'y a aucune version des faits, aucun argument rhétorique qui nous dédouane aux yeux de la Couronne. Pour le système judiciaire de Virellia, nous sommes coupables par contiguïté.


— Raison de plus pour ne pas leur ouvrir la porte et leur tendre les poignets, intervient Nerion, sa voix lourde et grave comme un roulement de roche dans un ravin. Si on les laisse entrer tout de suite, on se fait cueillir sans avoir le temps de négocier, de comprendre ou de nous défendre. Il faut fermer cet accès immédiatement. Pas pour jouer les martyrs ou couvrir la fuite des autres, mais pour nous donner du temps à nous.


Dans le couloir extérieur, le choc des bottes ferrées et le cliquetis des piques résonnent à nouveau contre le marbre. L'escouade de tête de la garde royale, égarée un instant par la panique dans les galeries adjacentes, fait demi-tour et se précipite d'un pas lourd vers la salle des Mentors.


— Je peux sceller cette porte, poursuit Nerion en faisant un pas lourd vers le seuil. Je peux fusionner la pierre du cadre avec les fondations mêmes du Temple. Ça bloquera net la Garde Royale et ça empêchera Seraphis de nous tomber dessus pendant qu'on décide de notre propre survie.


Lynara observe le battant de chêne qui commence déjà à vibrer sous les pas désordonnés des soldats royaux en approche. Elle calcule les risques avec un pragmatisme glacial, pesant chaque option sur la balance de son instinct de survie. Le groupe de Seyla a filé dans les entrailles du bâtiment, la mission d'évaluation du Temple est définitivement morte, et rester sagement à attendre les garde, équivaut à un arrêt de mort politique et physique.


— Fais-le, Nerion, ordonne Lynara d'un ton d'acier, sans l'ombre d'une hésitation. Bloque la porte. S'ils veulent nous faire porter le chapeau, qu'ils aillent chercher des béliers de siège.


Nerion s'avance sans perdre un instant. Il écarte largement les pieds, ancrant profondément ses appuis dans le marbre de la salle. Ses bras massifs se tendent vers le cadre de bois, ses phalanges blanchissant sous la pression terrifiante de son Essence. Sous ses bottes, le sol gronde d'une vibration grave qui fait trembler les vitraux. Le marbre de la pièce semble se liquéfier en une matière rocheuse liquide, montant le long du cadre de chêne comme une vague de granit en fusion qui vient souder le battant aux murailles. En quelques secondes, l'entrée s'épaissit, se transforme et se vitrifie en un bloc monolithique de pierre brute.


De l'autre côté du mur improvisé, les gardes percutent la paroie. Des coups de masse assourdissants et le choc répété des piques en bronze résonnent contre la roche, totalement inefficaces face à la densité de la matière.


Cependant, la quiétude est de courte durée. Sentant la pression psychique et lourde de l'Oracle commencer à pilonner la muraille depuis l'extérieur à coups de décharges d'Essence mentale, Kaelis s'avance à son tour. Elle lève ses mains à, traçant un cercle de purification complexe dans l'air pour repousser les sondages télépathiques de Seraphis et stabiliser la structure moléculaire de la pierre.


— Eshan, viens m'aider à calibrer la géométrie du sceau, ordonne Kaelis sans quitter le mur des yeux.


Le jeune érudit s'approche sans trembler, posant ses paumes à des points nodaux précis sur la pierre pour verrouiller les lignes de force magiques et empêcher la roche de se fendre.


— La fréquence d'attaque de Seraphis est agressive, mais géométriquement prévisible, note Eshan avec sa rigueur habituelle, les paumes calées contre le granit brûlant. Mais au-delà de cette traque et du chaos immédiat, vous passez tous à côté de la seule variable véritablement aberrante et irrationnelle de cette équation.


Il lève ses yeux sombres vers Lynara.


— L'épée du Roi Silas. Avez-vous observé sa posture lors de son allocution sur l'estrade ? Il ne touche plus au pommeau par habitude de soldat ou par simple réflexe de garde. Il serre la poignée de fer comme si sa propre chair y était soudée. Hier matin, lors du retour des patrouilles, il a même refusé de la remettre à son écuyer personnel pour pénétrer dans l'enceinte sacrée du Temple. C'est un comportement statistiquement et biologiquement aberrant pour un souverain qui a toujours prôné la rationalité militaire.


Lynara fronce les sourcils, un pli d'agacement et de fatigue marquant son front balafré.


— Eshan, par le voile, ce n'est vraiment pas le moment de jouer aux devins ou de philosopher sur la garde-robe du souverain, réplique-t-elle sèchement. Silas est un chef de guerre sous pression en période de crise majeure. Qu'il garde la main crispée sur sa garde au milieu d'un Temple au bord de la sédition, c'est de la paranoïa militaire classique, pas une preuve de possession ou de magie noire.


— Un chef de guerre ne modifie pas la cinématique de ses mouvements du jour au lendemain, Mentore, insiste Eshan sans élever la voix d'un ton. La posture de son corps a changé du tout au tout depuis les marches de l'ouest. La lame n'accompagne plus sa démarche ; c'est son corps entier qui gravite autour de la poignée.


Kaelis prend une grande inspiration, les mains toujours plaquées sur le granit qui frémit sous les assauts extérieurs. La Mentore d'Aegis ferme les yeux, son visage marqué par le doute et le souvenir, repensant aux dernières audiences privées accordées par le souverain dans la grande salle du Conseil.


— Eshan n'a pas tout à fait tort sur l'existence d'une anomalie, Lynara... murmure Kaelis, la voix troublée par une prise de conscience dérangeante. Rappelle-toi sa réaction violente quand les émissaires d'Ethea ont demandé une audience le mois dernier. Silas a refusé d'ôter son fourreau, même pour se soumettre au rituel obligatoire de purification. Il prétendait que la lame était un symbole de fermeté nécessaire face aux étrangers... mais son Essence tremblait et devenait instable chaque fois qu'il s'en éloignait de plus d'un mètre.


Lynara jette un regard méfiant à Kaelis, puis à la porte scellée qui vibre lourdement sous les chocs. L'idée fait son chemin dans son esprit, non pas comme une certitude magique soudaine ou une révélation mystique, mais comme un doute empoisonné qui vient enfin éclairer des mois de décisions absurdes, de décrets tyranniques et d'instabilité au sommet du pouvoir royal.


— Une simple épée d'apparat ne dicte pas des décrets de quarantaine injustifiés ni la surveillance systématique des disciples de la Forge, lâche Lynara, les dents serrées de fureur contenue. Mais si Silas est physiquement affaibli, ou si cette maudite lame altère son jugement et sa volonté... alors nous ne faisons pas face à une simple crise politique. Nous obéissons depuis des mois aux délires d'un homme qui a perdu l'esprit sous l'emprise d'un artéfact.


— Et Seraphis le sait, ou pire, elle sert cette dérive tyrannique sans même s'en rendre compte, aveuglée par ses propres visions, ajoute Kaelis, le visage assombri par la gravité de la situation.


Dehors, une onde de choc d'une violence inouïe vient percuter le sceau de pierre avec un bruit de tonnerre. Seraphis pilonne la paroi avec toute la puissance de son Essence psychique.


— Elle ne s'arrêtera pas, prévient Nerion, les dents serrées et les muscles saillants sous l'effort de maintenir la cohésion de la roche face aux décharges.


Soudain, une déchirure invisible et effroyable traverse la pièce. Ce n'est pas un choc physique porté contre le mur de granit, mais un reflux brutal et douloureux dans la trame magique. Les cinq occupants de la salle sursautent violemment en même temps, comme frappés par une onde de choc électrique. Lynara porte immédiatement la main à sa poitrine, le souffle coupé, tandis que Kaelren manque de perdre l'équilibre et s'agrippe à la table.


Ils viennent tous de le ressentir dans leur chair et dans leur esprit ; la vibration subtile qui les reliait aux quatre fuyards vient de s'éteindre d'un coup net. Les glyphes liens n'existant plus sous la peau de Seyla, Kelvar, Talyor et Ilharan.


Kaelis laisse échapper un souffle tremblant, ses yeux sombres voilés d'une profonde tristesse. Elle comprend immédiatement la nature de ce silence soudain. Ce n'est pas la mort qui a tranché le canal énergétique ; c'est un acte de volonté pur, brutal et effroyable. En arrachant leurs marques à même la chair au pied des piliers de Khar'ra, Seyla et les autres ont tranché définitivement leur appartenance à la Couronne et au Temple pour devenir des ombres pures et intraçables.


— Ils se sont coupés du réseau, murmure Kaelis, la voix enrouée par l'émotion. L'Oracle ne pourra plus jamais les pister par la fréquence du glyphe. Ils ont fait le choix de disparaître.


Dehors, le choc de cette disparition soudaine dans la trame fait pousser un hurlement de fureur à Seraphis. On entend son cri traverser la pierre massifiée, immédiatement suivi d'une décharge d'Essence psychique d'une violence aveugle qui fait grésiller et fendre le sceau de Nerion.


— Elle a perdu leur trace définitivement, confirme Eshan en ajustant ses bracelets de cuivre d'un geste sec. Sa vision divinatoire est devenue aveugle. Elle va faire sauter cette pièce et nous massacrer pour compenser son échec.


Kaelren lâche la paroi de granit, ses paumes encore fumantes et rougeoyantes de la magie de feu qu'elle a injectée dans la roche, et se tourne vers les Mentores, le visage trempé de sueur.


— C'est bien beau d'avoir compris que le Roi est cinglé, qu'il a une épée magique et que les autres ont arraché leurs glyphes comme des sauvages, mais ce mur ne va pas tenir dix minutes de plus ! Si la Garde Royale ramène des charges explosives ou des béliers d'assaut, on est cuits ! On fait quoi maintenant qu'on s'est calfeutrés comme des rats dans cette pièce ?!


Lynara échange un regard d'une clarté absolue avec Kaelis. Le masque des lois du Temple, du devoir et de l'obéissance aveugle vient définitivement de voler en éclats. Il n'y a plus le moindre compromis possible avec une Couronne devenue irrationnelle et corrompue.


— Ce mur nous a donné le temps nécessaire pour comprendre où se trouvait le vrai problème et prendre notre décision, tranche Lynara d'une voix ferme qui ne laisse aucune place au doute. Maintenant, on ne reste pas plantés là à attendre sagement le bourreau. On se casse.


— Mentore, la quarantaine royale a verrouillé toutes les herses et les sorties de la cité, rappelle Nerion en maintenant la pierre d'une main tremblante.


— On ne passe pas par les couloirs ou les portes, Nerion. On plie l'espace. On ouvre un portail de transfert immédiat.


Un silence lourd et pesant s'installe un instant parmi les disciples. Kaelis regarde Lynara, mesurant toute la gravité et l'irréversibilité de la rupture qu'elles s'apprêtent à consommer.


— Un transfert direct depuis le cœur du Sanctuaire ? Lynara... c'est briser brutalement le verrou royal et la trame du Temple. C'est nous déclarer ouvertement et définitivement rebelles envers la Couronne de Virellia.


— Nous le sommes déjà toutes et tous depuis que Seyla a franchi cette porte et que Nerion a scellé ce passage ! réplique Lynara en se plaçant d'un pas décidé au centre de la pièce. Si nous restons ici, nous finissons exécutés ou enchaînés pour haute trahison. Si nous partons, nous gardons une chance de comprendre ce qui contrôle réellement Silas et de retrouver nos disciples à la Forge des ombres ! Et ça fait chier de l'admettre... Mais Solhen pourrait aussi s'avérer utile.


Elle tend sa main vers la Maîtresse d'Aegis avec un regard brûlant de détermination.


— Eshan, Kaelis, vous calculez immédiatement la trajectoire du saut. Nerion, tu sers d'ancrage physique pour stabiliser la pièce. Kaelren, injecte toute ton Essence de feu pour percer les scellés magiques des lieux.


Sans plus discuter, le groupe se forme en un cercle serré au centre de la pièce scellée. Kaelis et Lynara unissent leurs mains, générant un noyau d'Essence lumineuse et crépitante qui fait vibrer les dalles de marbre sous leurs pieds. Eshan murmure ses calculs géométriques à toute vitesse, sa voix posée et clinique guidant le flux d'énergie brute que Nerion et Kaelren injectent à fortes doses dans la trame magique. C'est une magie sauvage, interdite dans l'enceinte sacrée du Temple, qui fait craquer les boiseries, trembler les colonnes et vaciller l'éclairage.


Dehors, le mur de granit commence à se fissurer sous les coups répétés des béliers de la garde. Seraphis hurle de rage, sentant la déchirure de l'espace qui s'opère de l'autre côté de la paroi.


— Tenez bon, il faut rejoindre la forêt de Kar'ra ! rugit Lynara alors que l'air autour d'eux se transforme en un tourbillon de lumière et de vent furieux.


Une faille de éblouissante et incandescente, s'ouvre brutalement au centre de la salle des Mentors dans un claquement sourd. C'est une déchirure sauvage, instable, qui hurle sous la contrainte des sceaux brisés. Un par un, poussés par l'instinct de survie, ils basculent dans le vide lumineux juste au moment où le mur de pierre explose enfin dans un fracas de décombres sous la fureur combinée des gardes et de l'Oracle.


Seraphis s'engouffre en trombe dans la pièce fumante, les yeux brûlants d'une rage presque démoniaque, ses soies flottant autour d'elle... mais elle ne trouve plus que des gravats, de la poussière en suspension et l'odeur accre et caractéristique d'une fuite orchestrée à travers l'espace lui-même...



La suite Dimanche entre 19h30 et 21h...




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