VIRELLIA - livre 2

Chapitre 27 : Équation à plusieurs inconnus

Par soazig

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Vaelran s'arrête brutalement sur un palier de basalte, là où la pierre noire de la Forge semble boire le moindre éclat de lumière et étouffer le plus petit écho. Il s'adosse lourdement à la paroi fraîche, croise ses bras et plante son regard vert et incisif directement dans celui de ses disciples. L'air de défi insolent qu'il arborait quelques minutes plus tôt a définitivement laissé place à une attente pesante, une gravité glaciale qui ne lui ressemble pas.


— Bon, lâche-t-il d'une voix basse, qui fait légèrement vibrer le grain de la pierre. Racontez-moi exactement ce que vous avez trouvé dans ces profondeurs. Jusqu'où êtes-vous descendus sous le Temple ?


Seyla fait un pas en avant, le menton levé. Elle est la seule à ne pas avoir baissé les yeux face à l'autorité du Mentor. Sa voix reste maîtrisée, mais la tension visible dans sa mâchoire trahit l'épreuve.


— On est allés jusqu'au troisième palier, Vaelran. On a entendu Nilwen et Yhessa. Elles sont... "archivées" dans la Suture. Aziris a failli prendre Talyor. Il répétait qu'il était sa pièce manquante.


Elle marque une pause mesurée, fixant le Mentor avec une intensité neuve, cherchant la moindre fêlure sur son masque d'indifférence.


— Mais au Second Palier, j'ai vu une projection de toi. Elle m'a parlé de l'Œil de l'Éclipse. Elle a affirmé que c'était notre héritage, que le sang ne mentait jamais.


À l'instant précis où ces mots franchissent les lèvres de Seyla, le masque de sérénité de Vaelran se brise net. Il ne recule pas, mais l'ombre projetée derrière lui sur la muraille s'étire et s'épaissit brutalement, réagissant à l'instabilité de son aura. Ses phalanges blanchissent sous la pression de ses bras croisés.


— Ne prononce plus jamais ce nom, Seyla, siffle-t-il, sa voix ayant perdu tout sarcasme pour une gravité coupante.


Il s'avance vers elle d'un pas lourd, réduisant l'espace jusqu'à pouvoir plonger ses yeux verts dans les yeux vairons de la jeune femme.


— Aziris ne t'a pas montré un héritage. Il t'a montré un poison. Ce nom... Si tu l'as entendu là-bas, c'est qu'il cherche à réveiller quelque-chose en toi qui doit rester enfoui. Pour toujours.


Kelvar observe l'échange, les sourcils froncés, balayant du regard Seyla puis Vaelran. Il sent la température ambiante chuter, mais c'est surtout la cohérence des mots qui le percute de plein fouet.


— Attends une seconde... intervient Kelvar en faisant un pas en avant, la voix chargée d'une suspicion mal dissimulée. L'Œil de l'Éclipse ? Seyla dit que la vision parle de son héritage à elle, et toi tu réponds que c'est une malédiction liée à ta lignée... C'est quoi ce délire ? Vous êtes en train de me dire que vous êtes de la même famille ?!


Talyor lâche un soupir las en se frottant le visage, tandis qu'Ilharan garde son immobilité sereine.


— Tu débarques, Kelvar, murmure Talyor d'une voix éteinte. On a découvert cette horreur après le massacre de la capitale... Ils ont le même sang. Demande-moi pas comment ni pourquoi, ils n'en savent rien eux-mêmes, mais ouais… Seyla et ton Mentor sarcastique sont de la même branche. Et honnêtement, là tout de suite, c'est vraiment le dernier de mes soucis.


Kelvar dévisage Vaelran avec une incrédulité totale, puis se tourne vers Seyla.


— Et vous le saviez ? Et toi, Vaelran, tu nous sors ça comme si c'était un détail technique ?


Vaelran ne cille pas. Il jette un regard froid à Kelvar avant de se détourner vivement vers la Cuve pour couper court aux interrogations.


— Ce n'est pas un détail, Kelvar, c'est une impasse, tranche Vaelran d'un ton sec. Ce que Seyla a vu n'est pas un cadeau d'anniversaire familial. L'Œil de l'Éclipse est ce qui se produit quand un membre de mon clan cesse de contrôler l'ombre pour devenir l'ombre elle-même. C'est un venin qui dévore l'esprit de celui qui l'invoque. On sait qu'on partage ce sang maudit, mais ça s'arrête là. Et on ne va pas passer la nuit à faire de la généalogie. Vous devez stabiliser votre aura avant que la trace de ce que vous avez vu ne finisse par vous ronger de l'intérieur.


Vaelran fait un mouvement pour désigner le bassin, mais Talyor s'avance brusquement, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon pour masquer leur tremblement incontrôlable. Ses cheveux blonds semblent ternis par la suie et le souvenir de leur chute dans les sous-sols.


— On s'en fout de votre arbre généalogique ou de votre malédiction de famille, Vaelran ! explose-t-il, la voix brisée par l'épuisement et la panique. Il y a un problème bien plus immédiat : Aziris me cherche, moi ! Il a failli m'aspirer dans le sol là-bas, il envoyait des vrilles de fumée pour me broyer les os. Et ce n'est pas la première fois ! Aux Marches, durant la bataille, c'était la même chose. Les Fléaux ont tous dévié leur trajectoire pour converger vers moi. J'étais leur cible prioritaire !


Il s'approche du Mentor, l'exaspération luttant avec la terreur pure dans son regard bleu injecté de sang.


— Pourquoi moi ? Qu'est-ce que j'ai dans le sang pour que l'Envers me traite comme son repas préféré dès que je baisse ma garde ? Pourquoi suis-je sa "pièce manquante" ?


Un silence lourd s'installe dans la pièce. Vaelran fixe Talyor, détaillant son visage, ses poignets, son aura qui crépite d'une nervosité désordonnée. Pour la première fois, le Mentor semble réellement démuni.


— Je n'en sais rien, Talyor, finit-il par répondre, sa voix dénuée de toute ironie. Dans tous les traités de la Forge, dans tout ce que j'ai étudié sur l'Envers, rien ne confirme pourquoi un manieur d'Ethea deviendrait une priorité absolue pour une entité comme Aziris. Tu n'es pas censé être une pièce manquante. Tu es censé être un élément négligeable pour eux.


Il jette un coup d'œil sombre vers Seyla avant de revenir sur Talyor.


— Si Aziris te vise personnellement depuis les Marches, c'est qu'il perçoit en toi une anomalie que je ne détecte pas encore. Et ça, gamin... c'est une mauvaise nouvelle. Ça veut dire qu'il joue avec des règles que nous ne maîtrisons pas.


— C'est une structure d'une élégance rare, intervient soudain Ilharan, son regard doré fixé sur une poussière qui lévite au-dessus de l'eau noire.


Il s'approche de Talyor avec une sérénité déroutante face à l'angoisse de son camarade.


— Tu es la variable qui perturbe l'équation d'Aziris tout en devenant son point d'ancrage, Talyor. Si tu es la "pièce manquante", c'est peut-être parce que ta peur est la seule matière assez malléable pour combler une déchirure dans la trame. Tu n'es pas une simple proie, tu sers de liant. C'est presque une forme de reconnaissance, si l'on fait abstraction du fait qu'on termine en matériau de construction pour un néant absolu.


Talyor le contemple, la bouche entrouverte.


— Du liant ? Tu es en train de me comparer à du mortier de chantier, Ilharan ? C'est ça ta façon de me rassurer ?


— La réassurance est une illusion de l'esprit, Talyor, répond le disciple d'Aegis en inclinant légèrement la tête. La survie est une question de rythme. Et en ce moment, le rythme de ce lieu s'accélère vers une rupture. La pierre vibre sur une fréquence instable, c'est le signal d'un effondrement imminent de nos protections.


Vaelran jette un regard en biais à Ilharan, ses yeux verts oscillant entre l'agacement et une forme de respect pour cette neutralité et ce calme permanent.


— C'est bien pour ça qu'on ne va pas perdre une minute de plus, tranche Vaelran en pointant l'ombre liquide de la Cuve. Talyor, si j'ignore pourquoi il cherche à t'attraper, je sais au moins comment il te repère. Il suit ton Essence. Et en ce moment, ta panique est si forte qu'elle résonne dans tout le secteur.


Il fait signe au garçon d'approcher du bord.


— La Cuve est un puits de mercure d'ébène, un composé minéral et magique conçu par les anciens de la Forge. Ce n'est pas de l'eau, c'est un bain de densité absolue qui compresse l'aura, verrouille les pores magiques et masque toute signature. Elle ne te donnera pas de réponses, mais elle va t'apprendre à effacer ta présence. Si on ne verrouille pas ton spectre maintenant, Aziris n'aura même pas besoin de chercher. Il n'aura qu'à suivre l'odeur de ta peur.


Il marque une pause, son regard balayant la pièce pour scruter les piliers de basalte et les angles sombres du plafond.


— Et n'oubliez pas qu'Aziris maîtrise l'ombre, ajoute-t-il d'un ton sec. Ce qui signifie que la Forge est son domaine autant que le mien. S'il décide de franchir le seuil, vos glyphes arrachés ne serviront à rien s'il peut vous pister à la trace.


— L'obscurité ne connaît pas de frontière, note Ilharan d'un ton neutre en calant son bâton contre un mur. Aziris ne s'introduit pas ici, il occupe simplement les espaces que nous n'avons pas pris la peine d'éclairer. Statistiquement, il est déjà présent là où votre regard refuse de se poser. C'est une certitude.


Talyor déglutit difficilement, le visage blême. Kelvar resserre ses poings, ses propres ombres se hérissant autour de ses bottes.


— Si c'est le cas, alors cette Cuve est un piège à rat, grogne Kelvar. Si on plonge là-dedans, on devient des cibles immobiles, incapables de réagir si ce monstre se pointe ! On va finir immobilisés au fond de ce goudron !


— C'est un risque mesuré, admet Vaelran avec un haussement d'épaules. Mais rester ici à trembler est une erreur fatale. Dans la Cuve, vous serez vulnérables, mais vous serez presque indétectables. C'est votre unique option pour disparaître de ses radars.


Kelvar croise les bras sur sa tunique noire, jetant un œil sombre au bassin.


— Parfait. On se déplace donc avec un récepteur à Fléaux, une malédiction de famille en prime, et notre guide navigue à vue. C'est très rassurant.


Ilharan laisse échapper un léger soupir.


— Vous manquez de recul, Kelvar. Le fait que notre Mentor reconnaisse ses limites est la donnée la plus fiable de la soirée. Le doute possède une fréquence très pure, elle s'affranchit de l'arrogance des certitudes.


Vaelran ignore les remarques et se tourne vers Seyla, dont le regard fixe la surface miroitante du bassin.


— Seyla. Tu sais mieux que quiconque que l'ombre n'est pas un masque, c'est un langage. Apprends à te taire. Apprends à devenir le vide.


D'un geste net de la main, Vaelran active le mécanisme. La surface de la Cuve s'entrouvre dans un bruit d'aspiration, révélant un fond vertigineux. La substance qui la compose ne coule pas, c'est une matière lourde, comme de l'ébène liquide qui vibre à une fréquence très basse, faisant tinter les dalles. À mesure que le tourbillon s'élargit, la température baisse d'un cran dans la pièce.


Kelvar est le premier à s'avancer. Il jette un dernier regard à Vaelran, un mélange de défi et de cette loyauté caractéristique des Forgeurs, puis se laisse glisser. Le liquide noir le recouvre sans une éclaboussure, l'engouffrant dans une immobilité totale.


Ilharan suit d'un mouvement fluide. Il ferme les yeux et glisse dans la matière noire comme si c'était son élément naturel.


— Le silence est une note que nous n'avons pas encore appris à maîtriser, murmure-t-il avant de disparaître sous la surface.


Il ne reste plus que Seyla et Talyor. Ce dernier est immobile, le regard fixe. Ses bracelets gravitationnels émettent un sifflement aigu, réagissant à la pression de son aura qui sature. Il contemple l'ouverture comme s'il s'agissait de l'Envers lui-même.


— Je ne peux pas... Seyla, c'est impossible... balbutie-t-il, les dents claquantes.


Seyla ne lui laisse pas le temps de reculer. Sachant que chaque seconde passée à découvert augmente les risques, elle saisit son poignet d'une prise ferme.


— Ne réfléchis plus, Talyor. Efface-toi, comme il l'a dit.


Elle l'entraîne dans le vide. La matière glacée les enveloppe instantanément, un froid brutal qui fige l'esprit plus que la peau.


Vaelran demeure seul au bord du puits. Il contemple la surface qui redevient un miroir parfaitement lisse et immobile. Le calme qui retombe sur la Forge est pesant. Il remonte lentement les marches de pierre, abandonnant son assurance de façade. De retour dans le vaste hall, il s'assoit lourdement sur un muret de basalte, la tête calée entre ses mains. Ses doigts tremblent légèrement. Il repense à ce nom, à ce sang partagé, et aux conséquences de ce retour.


Soudain, une mèche de ses cheveux d’argent se déplace, alors qu'aucun courant d'air ne traverse la pièce. Les torchères s'éteignent toutes au même instant, plongeant l'atrium dans une obscurité totale. Une voix, douce et tranchante, s'élève juste derrière son épaule.


« Tu as toujours eu un penchant pour les abris de fortune, Vaelran. Mais tu oublies un détail... On ne masque pas un secret à celui qui l'a mis au jour. »


L'obscurité de la pièce change de nature, elle devient dense, presque huileuse, se collant à la peau de Vaelran comme une empreinte glacée. Il ne se retourne pas. Il connaît cette pression.


— Tu entres sans t'annoncer, Aziris, murmure Vaelran, sa voix restant ferme malgré la tension qu'il dissimule. Ce manque de manières ne te ressemble pas, même pour un parasite de ton espèce.


Un rire discret et limpide résonne contre la roche.


— Les convenances sont faites pour ceux qui ont quelque chose à défendre, Vaelran. Mais toi... tu n'as plus rien. Tu as jeté tes derniers disciples dans un puits d'encre en espérant que je ne saurais pas y plonger.


Une silhouette se découpe lentement dans la pénombre, à la limite de son champ de vision. Une forme mouvante, une déchirure dans la nuit.


— Elle te ressemble, tu sais, reprend la voix d'Aziris, plus proche encore. C'est ironique de constater que vous avez passé quatre années à vous croiser dans cette académie, à vous traiter comme des inconnus, alors que le même venin coule dans vos veines. Douze ans d'écart... et pourtant la même empreinte. Tu te pensais le dernier, n'est-ce pas ? Tu croyais ta lignée éteinte avec tes certitudes, jusqu'à ce que la vérité vous éclate au visage après Elarion…


Vaelran se lève sans précipitation, le visage blême sous la pénombre, la lueur de ses yeux verts brillant dans le noir.


— Personne ne savait, Aziris. La vérité était effacée.


— C'est ce qui rend cette situation fascinante, ricane l'entité. Tu l'as entraînée, tu l'as poussée dans ses retranchements, tu l'as punie... sans jamais réaliser que tu frappais sur ta propre chair. Et elle, la petite Seyla... elle a grandi isolée, cherchant sa place dans un monde qui la rejetait, alors que son propre sang se tenait là, à quelques couloirs d'elle, drapé dans le rôle du Mentor sarcastique.


Vaelran serre les poings, une lueur de colère marquant son regard émeraude. L'idée qu'ils se soient côtoyés durant des années sans percevoir ce lien le brûle plus sûrement que n'importe quelle attaque.


— Cela ne change rien aux faits, siffle Vaelran. Le lien existe, désormais. Et je ne te laisserai pas t'en servir pour tes maudites expériences !




La suite samedi entre 18h30 et 21h...




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